LES PROTOCOLES D'AIX-LA-CHAP ELLE
une place longtemps disputée dans le concert des grandes puissances. Toute trace des anciennes défaites était solennellement effacée. En fait et en droit, la monarchie et la nation reprenaient l’autorité et le rang qu’elles avaient eus au Congrès de Vienne.
Il est vrai que la note du 12 novembre 1818, destinée à marquer la rentrée de la France dans le concert diplomatique, avait l’air de constituer un accord des souverains contre les peuples et leurs libertés. La France semblait reprendre son rang en souscrivant à la Sainte-Alliance, u Les cinq cours, disait le protocole, sont décidées à ne point s’écarter dans leurs relations mutuelles ni dans celles qui les lient aux autres Etats du principe d’union intime quia présidé jusqu’ici h leurs relations communes, union devenue plus forte et indissoluble par les liens de fraternité que les souverains ont formée entre eux » (art. 1). Les libéraux en France, en Angleterre s’indignèrent de ces formules et y virent une menace. En réalité, c’étaient des formules vides avec lesquelles Metternich et les diplomates payaient le tsar. Pour toute satisfaction, on lui accordait quelques phrases empruntées à ses circulaires. « Si nous voulons marcher quelque temps encore avec la Russie, nous devons prendre, écrivait Castelreagh, notre parti de son langage tant soit peu anormal. » On flattait l’amour-propre de l’auteur pour ruiner les calculs du politique.
Les choses furent arrangées de manière à ne laisser rien passer de son système dans les faits. Les puissances qui avaient signé le protocole s’expliquèrent aussitôt le 15 novembre sur la portée de leurs engagements. Elles rassuraient les Etats et les nations. « Jamais on ne s’écarterait de l’observation stricte du droit des gens qui peut seul garantir l’indépendance de chaque gouvernement. » a Le concert diplomatique formé à Aix-la-Chapelle, disait Metternich, ne s’arrogeait pas le droit de discuter une question placée hors des intérêts directs des souverains. » Les puissances avaient décidé, contrairement aux conseils de la Russie, de ne pas intervenir, ni en Angleterre, ni en France, ni sur-
ÉCHEC DU TSAli: SUCCÈS DE LA FRANCE ET DE M ETT ERN IC H .()21 tout en Amérique entre les gouvernements et leurs peuples. Ces questions ne les regardaient pas : elles se refusèrent à la guerre européenne à laquelle le tsar les avait conviées.
(( Il dut, écrivait alors Tun de nos diplomates présents au Congrès, de Rayneval, renoncer au projet qu’il avait fortement conçu d’intervenir dans les affaires coloniales de l’Espagne. S’il n’avait pas senti la nécessité de ménager les autres puissances, il eût sans doute travaillé aie réaliser. » On ne peut pas dire plus nettement que les protocoles d’Aixla-Chapelle constituaient pour Alexandre P"" une défaite totale. Rédigés dans le langage de la Sainte-Alliance, ils lui ôtaient, en fait, sa valeur.
Metternich était tout à la joie d’avoir maintenu son alliance avec l’Angleterre sans se brouiller avec la Russie, d’avoir conservé la paix, en paraissant adopter un système qui allait à la guerre. « Je n’ai jamais vu un plus joli petit Congrès. Il ne me fera pas de mauvais sang. Tout est arrangé à merveille : cela nous fera honneur en Europe. Nos affaires les plus scabreuses comme les plus faciles ont coulé comme d’elles-mêmes. » S’il tenait le succès, il le devait au concours de Louis XYHI, à sa perspicacité, à ses résolutions pacifiques.
Les Français, les libéraux de toute l’Europe, et encore aujourd’hui les historiens qui, sans voir les actes et les textes, ont jugé cette époque, protestèrent et protestent encore contre l’entente formée alors entre Metternich et les Rourbons. Elle leur parut inaugurer un complot contre l’indépendance des peuples, ourdi par le cabinet autrichien, servi par Louis XVIII, heureux d’avoir repris sa place, même au prix d’une trahison, parmi les grands souverains. Ils auraient été moins violents et plus justes s’ils avaient connu la résistance du roi aux desseins réellement formés par le tsar contre les peuples d’Amérique et d’Europe, s’ils avaient pu mesurer l’art avec lequel Metternich éluda, annula, binda la diplomatie russe. Qu’auraient dit les libéraux français, si Louis XVIII avait cédé, comme Richelieu, aux sollicitations d’Alexandre et livré, comme on le lui de-
622 COLÈRES D'ALEXANDRE ! RETRAITE DE RICHELIEU, mandait, ses sujets aux ultras, au comte d’Artois? Et quel reproche n’auraient pas fait à l’Autriche les partisans du droit des nations, si Metternich, au lieu de défendre la France contre les ultras, avait consenti à porter tout l’effort de l’Europe contre les insurgés d’Amérique? N’était-ce rien que d’avoir laissé aux colonies américaines le droit de s’affranchir et refusé de bouleverser l’Europe pour ne pas permettre au tsar de bouleverser l’Orient. Impartiale, l’histoire ne doit pas mesurer son jugement par les critiques passionnées que les partis ont portées sur cette œuvre, mais par les colères d’AlexanJre P'’ au lendemain du Congrès.
De retour à Saint-Pétersbourg, le tsar repartit presque aussitôt pour Vienne rendre visite au souverain dont la diplomatie l’avait vaincu. Il y allait, animé d’un désir extrême de vengeance contre les Français, a nation turbulente, corrompue, ingrate. Il n’était resté que quelques heures à Paris pour leur marquer son mépris. » 11 voulait le leur marquer plus brutalement encore : en causant avec l’empereur François, il lui proposa, comme une mesure qui pourrait imposer aux factieux, de faire rentrer des troupes en France. La France s’était crue délivrée : le tsar lui apprendrait qu’à lui donner un démenti, elle avait risqué sa liberté à peine reconquise. « Les actes d’Aix-la-Chapelle, écrivait Capo d’Istria à Piicbelieu, nous ont laissé des moyens. Nous y aurons recours au premier signal. Ce signal sera donné. Je ne vous menace pas d’un casus fœderis et belli. Mais je vous préviens que ce casus fœderis devient chaque jour plus salutaire dans l’opinion des cabinets. Mille et mille pardons, si j’ajoute ces indications à vos peines, mais je vous dois la vérité tout entière )) (13 décembre 1818).
Richelieu s’indigna que son ancien ami voulût faire de lui un instrument ‘de vengeance contre sa patrie. Quoique docile jusque-là et mécontent de l’influence que Decazes avait prise, le ministre, dont l’honneur était d’avoir délivré la France des armées étrangères, ne voulut pas accepter la honte de les y ramener. Il préféra se retirer noblement le 23 décembre 1818, en plaidant auprès d’Alexandre la