‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 274 sur 360 · PROJET RUSSE D’UNE INTERVENTION EN FRANCE · texte numérisé non relu

PROJET RUSSE D’UNE INTERVENTION EN FRANCE

cause de ses adversaires et de ses concitoyens. En même temps, l’Empereur d’Autriche refusa net à la Russie son concours contre la France. Il ne resta plus à Alexandre provisoirement d’autre ressource que de passer sa colère sur notre chargé d’affaires, qui fut mis par ordre en quarantaine à sa cour. La colère est mauvaise conseillère : notre diplomate maltraité apprit à connaître ce souverain si fort dans l’art de la dissimulation. Il comprit pourquoi, au pied de la croix, Alexandre P"* avait juré de sauver la France, pourquoi seul, en Europe, il voulait, après Aix-la- Chapelle, brutalement la perdre. 11 démêla le secret de ses bienfaits et de ses colères, « V arriere-ipemée constante de disposer d'elle au service de ses ambitions ».

Peu de Français ont su, alors et depuis, ce qu’était le Congrès d’Aix-la-Chapelle, les intentions du tsar qui l’avait provoqué, la défaite de ses calculs et de son ambition, la victoire du parti de la paix, le service rendu par Metternich à la France, au ministère libéral Dessolles-Decazes. Ce ministère seul le sut, aux injures qu’il recevait de Saint-Pétersbourg, aux embarras que la Russie lui créait. On le représentait à l’Europe comme une bande de révolutionnaires. L’envoyé du tsar Pozzo di Borgo colportait ces calomnies dans les salons de Paris, cabalait avec les royalistes enragés. Un jour, au mois d’avril 1819, Alexandre P*^ adressait à Louis XYIII Capo d’Istria, porteur encore d’une menace d’intervention. Humilier la France, compromettre le roi, lui rendre le gouvernement impossible, telle était la vengeance du cabinet russe, son calcul quand les autres lui manquaient.

Louis XVIII, qui démêla ce dessein, aurait souhaité une réconciliation. Mais comment l’obtenir, à moins d’appuyer les projets du tsar sur l’Amérique espagnole? En avril 1819, un moyen sembla s’offrir. La France avait reçu la visite d’un délégué des rebelles de Buenos-Ayres, le chanoine Valenziano. De Buenos-Ayres, les modérés demandaient un souverain à Louis XYIII, le duc d’Orléans par exemple. Si le roi refusait aux insurgés leur demande avantageuse pour

624 LA MISSION CONCILIATRICE DU COMTE HULOT. lui et pour ses successeurs, honorable, utile même à la nation, n’était-ce pas une preuve de ses sentiments monarchistes? La Russie lui faisait un grief de n’avoir pas voulu les combattre : elle serait obligée de convenir que ce n’était point cependant son dessein de les soutenir, de les favoriser. Le l*""* mai 1819, en grand secret, sous prétexte d’acheter des chevaux pour les haras, le comte Hulot d’Osery, beau-frère de Moreau, reçut Tordre de partir pour Saint-Pétersbourg et d’y plaider cette cause.

Il devait en outre offrir des excuses du départ de Richelieu : « C’est lui d’ailleurs qui m’a abandonné, » disait Louis XVIII. Pour sceller la réconciliation, Louis XVIIl offrit à son allié irrité de choisir Tambassadeur qu’il désignerait pour Saint-Pétersbourg. Pour toutes ces concessions, la France demandait au tsar d’unir ses efforts aux siens, et d’imposer à Ferdinand VII la seule solution acceptable, en dehors de la force, de la question américaine : la constitution d’une royauté coloniale, au profit du prince de Parme.

Si le tsar n’avait vraiment voulu en Amérique que restaurer Tautoiité monarchique, et rien au delà, cette offre eût du lui plaire. 11 répondit sèchement qu’il ne réglerait cela qu’avec les grandes puissances. Aucune concession aux rebelles : tout ou rien, parce que tout, c’était le prix pour lui dans cette affaire, l’Orient libre à son gré, si toute l’Europe s’embarquait dans l’affaire d’Amérique. (( Votre Majesté, répondit-il, me trouvera toujours sur la ligne tracée par les actes d’Aix-la-Chapelle. » Avec la même hauteur, il refusa lès excuses du roi au sujet de Richelieu : « J’ai été entièrement étranger à son choix. C’est pour vous être agréable que je l’avais prié de renoncer à ses projets de retraite. » Bref, le 25 juin 1819, la mission Hulot eût totalement échoué, si elle n’avait au moins décidé le tsar à recevoir du cabinet libéral un ambassadeur, M. de la Ferronays (25 juin 1819).

Ainsi toutes les relations ne furent pas rompues, mais qu’elles demeuraient froides! Après quatre mois de séjour,

LA RANCUNE DU TSAR : CHUÎE DE DECA2ES. 62o

la Ferronays déclarait sa position insupportable » (25 décembre 1819). Ce n’étaient que plaintes d’Alexandre sur un ton très haut, puis de longs intervalles de silence, de réserve, entrecoupées de menaces de tenir la France mineure^ pour la rendre docile. Avec cette obstination et cette suite qui ont toujours fait la force de la politique russe, le tsar travaillait à renverser Decazes, l’auteur de sa déception : il mettait Louis XVIII entre des menaces et cet ordre que la Ferronays ne pouvait cependant pas transmettre. Decazes ruiné, Alexandre entendait bien ramener la France à sa volonté, reprendre la partie perdue et la gagner.

En vain des changements se produisirent dans le ministère de nature à lui donner satisfaction ainsi qu’aux ultras. Les généraux Desselles et Gouvion Saint-Gyr, par leurs attaches avec le parti bonapartiste souvent allié aux démocrates, furent écartés. Depuis le mois de septembre le duc Pasquier ménageait, pour en avoir sa part, cette concession à la droite. Le succès d’un conventionnel,"^ l’abbé Grégoire, auprès des électeurs de l’Isère fut le prétexte : l’armée aussitôt fut réorganisée (nov. 1819) aux dépens des officiers bonapartistes, au profit des ultras. « Il était vraiment temps, » s’écriaitAlexandreP’'(ll déc. 1819). Le nouveau ministère lui donnait donc des gages, mais Decazes y restait. C’était quelque chose : ce n’était pas la vengeance et le succès complet.

Le hasard s’en chargea. Le duc de Berry mourut, le 13 février 1820, assassiné. Peu s’en fallut qu’on n’accusât Decazes du crime. En tous cas, on l’en fit responsable. Le déchaînement des passions fut tel que Louis XVIII dut l’abandonner et reprendre Richelieu. Les libéraux écrasés, Richelieu au pouvoir (20 février 1820), c’était un triomphe pour le tsar, avec l’espoir de réparer son échec. Tandis que le nouveau ministère suspendait la liberté de la presse, et par la loi du double vote composait une chambre analogue à la Chambre introuvable dévouée aux ultra-royalistes, la Russie se chargea de lui dicter son ^programme extérieur. c( Sa Majesté Impériale, écrivait Gapo d’Istria à Richelieu,

626 RENTRÉE DE RICHELIEU t LES ORDRES DU TSAR.

dit à la France ce que vos prédécesseurs auraient bien des fois désiré entendre et ce qu’ils n’ont jamais entendu, Sapienti pauca. » C’était le pardon, en échange de la docilité. (( La France a des devoirs pour sauver l’Europe^ en prenant avec la Russie les mesures nécessaires pour aider l’Espagne par l’action noble et désintéressée d’une alliance générale, ayant un caractère européen. En dehors de cette combinaison tutélaire, tout rentrerait dans le désordre. » ]1 ne fallait plus que la leçon de 1818 fût perdue. Le mot est d’Alexandre, et significatif. Il éclaire son langage diplomatique, à dessein toujours vague. Ce que la Russie attendait du second ministère de Richelieu, c’était^ au lieu d’une politique pacifique au dedans, au dehors un effort énergique contre les insurgés de France et d’Espagne, la Sainte- Alliance en action, vraiment européenne, et non plus réduite aux frontières de chaque État, ou limitée par le droit des gens : des actes enfin, au lieu de paroles; l’Europe tout entière en guerre contre l’Amérique.

L’heure était venue où Alexandre F'* se jugeait maître de la France, et lui parlait en maître. Les événements l’avaient servi de même contre l’Autriche, tandis qu’il s’appliquait à lui créer des embarras.

Au lendemain d’Aix-la-Chapelle, tout avait paru d’abord réussir à Metternich. L’autorité que lui donna le succès lui fournit le moyen d’affermir son autorité en Italie. Il y fit un voyage au début de 1819, heureux de retrouver ce climat qu’il aimait, de procurer à son maître qu’il accompagnait (( tous les genres de succès », escorté de l’ambassadeur de France, son collaborateur, M. de Caraman.

If II était bien aise de montrer aux Italiens que leur nationalité n’avait plus à compter sur l’appui des Français. Tandis qu’il jouissait de sa victoire, la fortune avait paru le combler. Elle lui offritun moyen d’étendre àTAliemagne l’autorité dont il était investi.

Après les traités de Vienne, le désir qu’avait l’Autriche de mettre la main sur les princes allemands s’était trouvé limité par le particularisme des souverains et des sujets.

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