LES ROIS DES MONTAGNES : KLEPHTES ET PRÊTRES
Voilà la nation hellène en armes, avant qu’officiellement, pompeusement, le chef de rHétairie, Alexandre Ypsilanti, n’eût sur les frontières du Pruth appelé au combat les descendants de Miltiade et de Thémistocle (7 mars 1821). Sans doute, depuis le milieu de 1820, l’Hétairie avait dans ses conseils agité le projet d’une insurrection, et dans les montagnes de Morée des échos de ces délibérations étaient parvenus. Mais en réalité^ c’était l’occasion qui avait déterminé les montagnards grecs, sollicités par le sultan et son rival, « à agir par eux-mêmes et pour eux seuls, » selon le programme tracé par le primat de Fatras, Germanos, à l’assemblée du mont Erymanthe (18 mars 1821). Rien ne ressemblait moins aux créateurs, aux fondateurs de l’Hétairie, aux Ypsilanti, Capo d’Istria, Soutzo, Callimachi, que ces rudes soldats de la première heure, réserve de l’hellénisme, préparée à toutes les escarmouches, depuis le jour où les Turcs avaient cessé d’enrôler dans leurs armées les enfants des chrétiens. Le type de ces hommes a été l’un de leurs chefs, Kolokotronis, qui a laissé de curieux mémoires où se peignent ses pareils : Klephtes^ affranchis des Turcs depuis le seizième siècle dans les montagnes de Morée ou de l’Olympe, corsaires^ qui inquiètent leurs flottes à l’abri des îles ou des baies du Péloponèse; armatoles^ chargés de faire pour les sultans contre leurs frères la police du pays et la faisant à leur manière qui ne différait guère des procédés de leurs adversaires, brigands et gendarmes tour à tour, et, dans les deux cas, à peu près rois de leurs montagnes. Ils ont écouté les appels des Russes en 1770, ceux de la Révolution, de Napoléon en qui ils ont vu le dieu de la guerre. Mais c’est la religion surtout, plus que les doctrines nouvelles ou les conseils de l’étranger, qui a tenu leur patriotisme en éveil : ils n’étaient ni des savants, ni des philosophes, mais des croyants habitués dans leur longue lutte contre l’Islam à compter sur la Providence, la protection de la Vierge et les occasions qu’elles devaient leur fournir.
Tout autre est l’Hétairie, telle qu’elle apparaît définiti-
L’HÉTAIRIE : PHILHELLÈNES ET PHANARIOTES. 663 vement constituée à la veille de la lutte. Créée par les élèves, inspirée par les doctrines de la Révolution française, par l’apostolat de Rhigas et de Coraï en terre étrangère, à Rukarest, à Odessa, à Moscou même, elle a pris dans les Ralkans un rôle, un caractère cosmopolite. Son programme, c’est (( l’union armée des chrétiens de l’Empire », l’expulsion des Turcs d’Europe par le soulèvement général des races indigènes. Ses moyens d’action, ce sont surtout les ressources qu’elle attend de l’étranger, des Pliilliellènes recrutés par sa propagande, de la Russie surtout. Ses chefs, Gapo d’Istria, Ypsilanti, sont des serviteurs d’Alexandre P"" : pour la diriger, ils n’ont pas quitté l’armée ou la diplomatie russes. Ce caractère cosmopolite est encore plus accentué dans la société des Philomuses, création savante des étrangers qui viennent à Athènes retrouver la Grèce antique, servir la Grèce moderne, intéressent à son sort l’aristocratie et les souverains européens et offrent aux Hellènes des îles et de la Méditerranée, enrichis des dépouilles du commerce français en Orient, cultivés et patriotes, l’aide de l’Europe.
Quand les Hétairistes prirent les armes, leurs visées étaient aussi larges que leur programme: avec le concours des chrétiens de l’empire, ils devaient détruire la flotte turque, les arsenaux du sultan. « Les Turcs effrayés, s’écriait l’un d’entre eux, gisent effrayés à Constantinople, sur un volcan prêt à les engloutir. » En réalité, les secours qu’ils attendaient des sujets du Sultan leur manquèrent : ils avaient décidé de prendre pour centre d’attaque les provinces roumaines, au lieu de se relier, comme le conseillaient certains membres de l’Hétairie, plus clairvoyants, Paparrigopoulos, Dicœos, à l’insurrection de Morée. Ils comptaient plus sur les princes chrétiens du Nord que sur les pauvres montagnards du Sud : Michel Soutzo mit deux mois à se décider pour eux et ne se décida que par la menace. Et quand il l’eut fait, on vit la faiblesse de ces deux gouvernements phanariotes, étrangers au peuple qu’ils prétendaient affranchir. Les appels de l’Hétairie aux Daces