LA PRISE D^ARMES ET L’ÉCHEC R’YPSILANTI
furent sans effet. Les Hétairistes se défiaient des Roumains et ne les admettaient point à leurs conseils. Les Yalaques se soulevèrent, mais pour se grouper autour d’un de leurs concitoyens, Théodore Yladimiresco, qui leur promit surtout de les affranchir des Phanariotes, et entra en correspondance avec les Turcs à l’arrivée des hétairistes (avril 1821).
Si Miloch Obrenovitch l’avait voulu, les Serbes du moins auraient docilement appuyé l’Hétairie. Mais le chef illmtre ne leur donna pas cet ordre : il paya Ypsilanti d’espérances et de belles paroles. Les Grecs enfin du Phanar, imitant sa prudence, se bornèrent à des vœux qui ne compromettaient ni leurs biens, ni leur vie. Et bientôt le patriarche et le synode de Stamboul, par ordre du Sultan, excommuniaient l’Hétairie. Telle était en définitive la réponse des chrétiens de l’Empire à ses appels. Réduit à combattre avec une poignée d’hommes, au milieu de populations plutôt hostiles, Ypsilanti fut vaincu par les Turcs à Dragatschan (19 juin 1821). Il s’enfuit impuissant sur le territoire de l’Autriche, qui le garda dans une étroite prison. Ce fut la suprême déception. Les souverains de l’Europe, réunis alors à Laybach, désavouèrent l’Hétairie, emprisonnèrent son chef, se déclarèrent pour le Sultan. Les Klephtes de Morée avaient mieux calculé en ne comptant que sur leurs armes, leur bon droit, et les querelles de leurs oppresseurs. Ils sauvèrent la Grèce, quand l’Europe prenait parti contre elle.
Dans sa proclamation de Jassy (5 mars), Ypsilanti leur avait fait cette promesse : « Une grande puissance paraîtra sur la scène pour défendre nos droits. » Pour tenir parole, il appelait désespérément les Russes; il avait crié au tsar : (( Sire, délivrez-nous. » Il avait sollicité son ami Capo d’Istria qui lui répondit : « Vos compatriotes verront la Russie immobile. Les armées du tsar ne bougeront pas. Une veut pas rompre avec la Turquie. » Officiellement, l’agent russe à Constantinople, Strogonoff, offrit le 26 mars 1821 aux Ottomans une déclaration de son maître « pour désa-
LA GRÈCE SAUVÉE EN MORÉE ET DANS LES ILES. 665 vouer une révolte contraire à la morale qu’il professait et au respect des gouvernements établis ». Alexandre P"" avait pu être favorable à l’Hétairie; trop précipitée, la prise d’armes d’Ypsilanti dérangeait les calculs qu’il avait formés de concert avec l’Autriche. Metternicb renchaînait : il immobilisait la Russie et l’Europe.
Depuis cinq ans, toute la politique du cabinet autrichien n’avait pas d’autre objet que de prévenir une crise des Balkans, a Les Turcs, disait-on à Vienne, sont les voisins les plus sûrs, les plus commodes. Ils nous inspirent une telle sécurité que leurs possessions sur nos frontières sont pour nous comme la mer. » Appuyé sur l’Angleterre, qui n’attachait pas moins de prix à l’intégrité de l’empire ottoman, sur Louis XVIII qui voulait la paix, Metternicb se sentit de force depuis Aix-la-Chapelle, tout en flattant le tsar, à lui barrer la route des Balkans. Allait-il la lui ouvrir, en secourant les Grecs? La déclaration de Strogonotf, puis, le 12 mai, une circulaire des puissances réunies à Laybach, qui proclamèrent au nom des souverains d’Europe soucieux de la paix a la nécessité de conserver ce qui est légalement établi », c’est-à-dire la domination des Turcs sur les chrétiens furent des victoires décisives de la diplomatie autrichienne.
Si les Hétairistes avaient lu un avis que Capo d’Istria adressa aux Grecs de Corfou, le 18 avril 1819, « sur les moyens d’améliorer leur sort », ils auraient appris avant leur aventure que le tsar renonçait à fonder la civilisation, l’indépendance sur les doctrines de la Révolution, les priait d’envoyer leurs enfants en Russie et d’attendre docilement de sa volonté et du temps le signal et l’heure de leur liberté. Il leur prédisait l’abandon qui les surprit, s’ils devançaient le moment où sa politique ne serait plus obligée, pour les secourir, de compter avec l’Europe.
Le vieux Kolokotronis n’eut pas cette déception. Il avait répondu fièrement au gouverneur russe de Xanthe qui, en 1812, s’offrait à l’enrôler : « Je vous fournirai des soldats, si vous en voulez, pour affranchir mon pays. » Peu lui