‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 293 sur 360 · LA GUERRE SAINTE EN TURQUIE (MARS 182J · texte numérisé non relu

LA GUERRE SAINTE EN TURQUIE (MARS 182J

importait que l’Europe ne le voulût pas : ses soldats s’étaient levés. Ils avaient vaincu.

Avec eux, aidé de Mavromichalis, Kolokotronis avait pris Kalamata le 5 avril, formé le conseil de Messénie « pour relever la Grèce malheureuse », et rejeté les Turcs en un mois de la montagne dans les villes, dans Tripolitza, Modon, Nauplie, Fatras (9-30 avril). L?i défaite totale que le lieutenant de Kurchid-Pacha, Moustapha, subit à Yaltetsi (24- 23 mai) précéda d’un mois la défaite des Hétairistes. Et ce mois fut employé au soulèvement de l’Archipel qui éclata le 29 avril à Hydra, et gagna Samos : bientôt les exploits des corsaires, ces Klephtes de la mer, forcèrent les flottes turques à évacuer la mer Egée. Au mois de juin, non seulement le Péloponèse était libre par l’effort de ses montagnards : mais par le concours des Grecs des îles, aventuriers ou riches, il devenait comme la forteresse, isolée dans les mers du Levant, de l’indépendance hellénique.

Metternich, que le courage des Hellènes allait bientôt déconcerter, affecta de ne pas les prendre au sérieux. (( Les Turcs sont de fort bonnes gens, disait-il. — Ils égorgent les Grecs, les Grecs leur coupent la tête, voilà les nouvelles les plus agréables que j’ai apprises. C’est une question hors de la civilisation. Que cela se passe là-bas ou à Saint-Domingue, c’est la même chose. » Traiter les belligérants en barbares, et la Grèce comme une quantité négligeable, c’eût été de la part de Metternich un grand aveuglement, si ce n’avait été une tactique. C’était celle de Salaberry qui, en Angleterre, pour tromper l’opinion publique, affecta de réduire tout l’effort de la Grèce à l’entreprise mal concertée et stérile d’Ypsilanti et des Hétairistes.

Les événements les forcèrent à changer de ton :1e Sultan avait ses raisons pour prendre plus qu’eux au sérieux des insurgés qui détruisaient ses armées et ses flottes. Contre une révolte formée, soutenue par l’enthousiasme religieux, il eut recours à la ressource suprême, au fanatisme musulman. Proclamant contre la croisade grecque la guerre sainte

ALEXANDRE l^^’SE DÉCLARE POUR LES GRECS (JUIN 1821). 667 (3 J mars 1821), Mahmoud l’inaugura par d’épouvantables massacres de prêtres chrétiens : le patriarche lui-même, trois archevêques, quatre évêques, des fidèles à Stamboul et dans les provinces furent sacrifiés systématiquement pour réveiller les énergies des musulmans et paralyser celles des Grecs par la terreur. Ces cruautés firent plus pour les Grecs que n’avait fait leur succès. Dans des pays rattachés comme la Russie à la foi des martyrs, on n’envisagea pas avec le même sang-froid que Metternich « le sort de 400000 individus pris ou pendus, peu de chose ». Lorsque Alexandre P’' revint de Laybach à Pétersbourg, au mois de juin 1821, il trouva son peuple soulevé contre les Turcs, prêt à lui rappeler qu’il était le protecteur des chrétiens et que de telles violences lui créaient des devoirs. Les Russes, à leur tour, demandaient la guerre sainte: c’était, suivant les propres paroles du tsar, (c un vœu national », dans ce pays où depuis deux siècles surtout la religion réglait et inspirait le patriotisme.

On l’a dit souvent : les gouvernements les plus absolus sont parfois ceux qui ont le plus à compter avec ces grands courants d’opinion. Le tsar s’inclina : il ne pouvait plus rester fidèle aux engagements de Laybach. a II lui aurait fallu, de l’aveu de Metternich, une trop grande force d’âme. » (( Notre position à l’égard du Grand-Turc a changé, écrivit Nesselrode le 22 juin, depuis qu’il a déclaré la guerre à la religion que professe la Russie et voué à une destruction totale un peuple auquel Funité de culte et des stipulations positives assurent le constant intérêt de l’Empereur. » Le 26 juin 1821, Alexandre menaça par un ultimatum pressant la Turquie de la guerre si, dans un délai de huit jours, elle ne relevait pas les églises, ne protégeait pas les chrétiens, n’évacuait pas les principautés, et ne retenait pas les passions de l’Islam déchaînées. Un mois après avoir signé la circulaire de Metternich, et traité comme lui « les Grecs de rebelles à désavouer, à flétrir », le tsar se déclarait leur protecteur et les appelait des martyrs. G’élait la Turquie qu’il accusait maintenant en termes formels de

668 ULTIMATUM DU TSAR I EMBARRAS DE METTERNICH. troubler la paix du monde chrétien, du monde civilisé. Au nom de l’Europe encore, et comme s’il eût oublié le langage tout contraire qu’on lui avait fait tenir à Laybacb, Alexandre P"* menaça le Sultan de lui retirer un pouvoir qui déshonorait les souverains et les peuples. Contre les Ottomans, il invoqua la Sain te- Alliance après l’avoir armée contre les Grecs.

Ce fut à ce titre même que le 4 et le El juillet 1821 le tsar s’adressa à l’Empereur d’Autriche pour être autorisé à poursuivre ses menaces. N’était-ce pas le cas a d’appliquer à l’Orient les forces de l’union qui avait vaincu h Naples et à Turin? )) Le mandat que l’Autriche s’était fait délivrer en Italie, la Russie le réclama dans les Balkans : elle se déclara obligée pour ainsi dire par le traité de Kaïnardji d’intervenir, promettant de n’y pas « poursuivre un but exclusif ». Capo d’Istria avait, en outre, rédigé un programme des conditions d’existence que la Sainte-Alliance et les souverains dans leur commune sagesse devraient faire, après la ruine des Turcs, à ces belles contrées, un groupement de protectorats chrétiens confiés à la garantie des puissances.

L’heure était donc venue où la Sainte-Alliance allait peut-être rapporter à son auteur les profits pour lesquels il l’avait imaginée, le droit d’étendre et d’exercer les pouvoirs que lui avait donnés le traité de Kaïnardji sur l’empire turc, sans mériter de l’Europe le reproche d’ambition, sans rencontrer sur son chemin la jalousie et les intrigues des cabinets. Par prudence, et « pour se donner le mérite de la modération », le tsar depuis six ans avait commandé à son ambition, aux conseils de son entourage, et retardé cette heure. Elle avait sonné, presque malgré lui. Son peuple, le prestige et le crédit de la Russie en Orient l’obligeaient à se déclarer. Le 8 août, son ambassadeur, Slrogonoff, quitta Constantinople. La guerre était presque ouverte.

Metternich, à l’approche de cette crise que sa diplomatie depuis 1815 travaillait à conjurer, ne devait plus l’envisager comme une affaire secondaire. Gela se sentit

L’ALLIANCE FRANCO-RUSSE ! PARTAGE DE LA TURQUIE. 669 au ton embarrassé de la réponse qu’il dicta le 22 août à son maître, pour Saint-Pétersbourg, au retard même de cette réponse : l’Autriche sans doute avait donné à la Sainte- Alliance son adhésion, mais une adhésion limitée, a portant sur des positions morales ». Elle avait parlé le langage du tsar et accepté son programme : mais quand il s’agissait de faits considérables, « liés à une foule de chances possibles hors de la volonté et de la prévoyance des hommes », d’actes qui pouvaient la mener où elle n’entendait point aller, elle refusait d’agir. L’excuse était détestable : François II et son ministre pouvaient-ils soutenir que l’exécution des décrets de l’Alliance en Allemagne, en Italie surtout, n’était qu’un succès théorique , une simple affirmation de principes? Il était trop aisé en vérité d’invoquer la Sainte- Alliance quand elle leur servait, de la rejeter au moment où elle pouvait servir la Russie. Sans doute l’Autriche se sentait appuyée par l’Angleterre, dont le ministère tory avait nettement répondu à Alexandre, le 16 juillet 1821 : (( La Turquie est en dehors de l’Europe : c’est dans son système un mal nécessaire auquel les remèdes imaginés pour maintenir l’ordre dans le reste du continent ne pourraient être appliqués. C’est une excroissance qui ne fait pas partie de son organisme, et pour cette seule raison essayer d’introduire par des influences étrangères l’harmonie dans ses éléments discordants peut exposer le reste de notre système au hasard. »

On peut imaginer l’effet de ces réponses, de ces arguments plus ou moins spécieux sur l’esprit d’Alexandre : il parut disposé d’abord à passer outre. Plus complaisante que l’Autriche, la Prusse, par la plume d’Anéillon, avait formulé un programme d’intervention européenne contre les Turcs (27 juillet). Le principal encouragement surtout que le tsar reçut lui vint de France. Royalistes ultras, excités pnr Monsieur et son confident Pozzo di Rorgo, libéraux irrités par l’inaction de la France en Italie, toute la nation respirant la vengeance et la guerre amenaient au mois de juillet le ministère Richelieu et Pasquier à en-

670 PROCLAMATION DE L’INDÉPENDANCE GRECQUE A ARGOS. gager la guerre en Orient pour désarmer l’opposition. Des confidences très actives s’échangèrent entre Paris et Saint- Pétersbourg par l’intermédiaire de la Ferronays de juillet à octobre 1821 : on parut décidé à partager l’empire ottoman : (( Ouvrez, disait le tsar^ un compas de Gibraltar aux Dardanelles. Voyez ce qui est à votre convenance et comptez sur l’assistance amicale de la Russie. »

Le ministère français décidait alors d’équiper une forte escadre c pour être à même de régler le sort des pays enlevés au joug ottoman ». « Jamais, disait de la Ferronays, la Russie n’avait eu une telle occasion d’accomplir ses destinées, de terminer celles de l’empire turc. » 11 semblait que les souvenirs de l’alliance de Tilsitt se fussent tout d’un coup réveillés en France : chrétiens et royalistes, le Journal des Débats^ le Journal de Paris^ le Drapeau blanc^ Ronald et Jouffroy se déclarèrent pour la Grèce, en faveur du tsar et contre les Turcs. Les libéraux et les bonapartistes applaudirent à cette guerre nationale. Tous approuvaient le ministère c d’unir la fortune de la France à celle de la Russie » . Appuyé par la France, par la Prusse, Alexandre P'* pouvait braver les colères de ses alliés de Vienne et de Londres, et sur les Turcs se venger de leurs trahisons. Chaque jour apportait la nouvelle d’un progrès, d’une victoire des Grecs ; le 7 juin, ils s’étaient donné au couvent de Raltezi, sous la présidence de Mavromichali, un gouvernement régulier. Le 7 septembre, Kolokotronis battait Rairarn-Pacha à Platania et occupait Tripolitza, la dernière place qui restât aux Turcs en Morée.

Pour ruiner l’empire ottoman, la Russie avait là des alliés qui avaient fait leur preuve, une nation en armes, prête à se constituer définitivement, dans l’assemblée d’Argos (décembre 1821). Capo d’Islria entre le tsar et les Grecs servait de trait d’union, avocat résolu désormais d’une croisade orthodoxe qui consacrerait l’indépendance de son pays et conduirait les Russes à Sainte-Sophie. Selon le mot d’un contemporain, « juge et partie », il suppliait Alexandre P"* de relever le défi du sultan. Il ne dépendait que de lui de

LA QUESTION DU RHIN I ALARMES DE LA PRUSSE. 671 déchaîner la guerre : la France l’eût suivi avec en thousiasme. Louis XVIIl cédait aux conseils de ses ministres; ses ministres à l’opinion publique. La Restauration, après six années de paix, revenait par l’alliance russe et la guerre à la politique de Napoléon. Le philhellénisme était le prétexte : la frontière du Rhin, la revanche sur l’Allemagne, la ruine des traités de Vienne l’espoir secret et l’objet des Français.

Et cependant cet enthousiasme national, qui semblait concourir aux desseins du tsar, fut justement l’écueil où vint échouer sa politique. Lorsqu’il avait parlé à la Ferronays de nous donner une part de Tempire ottoman, « des colonies en Troade et en Anatolie )> : « faibles amorces », avait répondu notre ambassadeur. Il connaissait les vœux de son parti et des Français : Yillèle les disait à Richelieu qui l’interrogeait discrètement pour renseigner la Russie. (( Rien en Orient, la Belgique et la rive gauche du Rhin. » Voilà ce qu’il fallait à la France. C’était la politique aussi de Chateaubriand d’assurer à la monarchie le profit moral d’une conquête qui avait fait la gloire de la République et de l’Empire. Il le laissa trop voir à Berlin, où on l’avait envoyé, et très maladroitement. Le roi de Prusse qui avait visité les forteresses et les garnisons de ses provinces rhénanes et senti, dans les Universités passionnées pour la cause des Grecs (juillet 1821), comme le souffle menaçant des idées et de la propagande française commençait à se défier d’un bouleversement en Orient qui servirait les entreprises de la France sur le Rhin. Après avoir encouragé le tsar, il revint insensiblement à Metternich.

« Le sort en est jeté, écrivait le diplomate autrichien (21 août 1821). Strogonoff a quitté Constantinople. Ce n’est pas la guerre encore, mais c’est un combat diplomatique. Je provoquerai de nouveau la réunion d’un Congrès. » Quoique en pleine crise, Metternich ne désespérait pas de vaincre sur le terrain qui lui avait toujours été favorable. L’Angleterre le lui prépara avec complaisance. Le 21 octobre 1821, le roi d’Angleterre vint à Hanovre accompagné

672 CONFÉRENCES DE HANOVRE : LA GRÈCE ABANDONNÉE, de Gastelreagh. Des conférences entre les ministres d’Autriche, d’Angleterre et le roi se tinrent durant trois jours. La présence d’un ministre prussien, M. de Bulow, donna à cette réunion une portée singulière : les fonds publics haussèrent sur toutes les bourses de l’Europe. Des quatre grandes puissances, signataires du pacte de Chaumont, trois se montraient résolues « à refuser leur concours à des plans de la Russie qui auraient compromis la paix non seulement en Orient, mais en Europe ». Les menaces de la France sur le Rhin reformaient l’alliance qui l’avait vaincue en 1815. Alexandre constatait ce revirement de la Prusse avec tristesse : son a âme généreuse » exhalait sa plainte. Le cabinet prussien désavouait Ancillon et son noble programme, traitait de révolutionnaires les philhellèneset parlait dans ses journaux, au sujet de l’Orient, le langage des polémistes de Vienne aux gages de Metternich. Bref, s’il attaquait les Turcs, après ce retour décisif de la Prusse à la politique pacifique de l’Autriche, Alexandre n’avait plus à compter que sur la France, entraîné dans une aventure qui le brouillerait avec l’Europe, il hésita à soutenir contre ses anciens alliés, non plus la cause des Grecs seulement, mais la revanche de la France révolutionnaire.

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