‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 296 sur 360 · LE MINISTÈRE VILLE LE-MONTMORENCY · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE VILLE LE-MONTMORENCY

de 1789, de soutenir au dehors une nation armée au nom de ces principes. La Grèce, en elïet, au congrès d’Epidaure qui se forma le l®"* janvier 1822, sous la présidence de Mavrocordato, par la réunion des sénats particuliers de l’Hellade orientale et occidentale (Missolonghi et Salone) proclamait le 13 janvier son indépendance. Le parti national, les Grecs éclairés des îles, unis aux patriotes rudes et religieux du Péloponèse, se donnaient une constitution (6 mars 1822) où les idées et les doctrines de Montesquieu sur la balance des pouvoirs, la vertu et l’honneur des Républiques remplaçaient peu à peu, sans les exclure, les déclarations de foi orthodoxe. Des hommes, comme le Président, ses amis Trikoupis, Th. Negris, Kondouriotis, élèves des Universités d’Europe, invoquaient un autre évangile que les premiers soldats de l’indépendance. « Nous ne pouvons, écrivait de Londres Chateaubriand, les soutenir pour enfler les révolutionnaires » (22 avril 1822).

Puisqu’il fallait la guerre, au moins devait-on la régler selon les principes que le cabinet voulait à l’intérieur faire triompher. « L’Espagne parut le vrai champ de bataille où nous pouvions restaurer la puissance politique de la France et donner aux Bourbons une force militaire. » Dès le 20 décembre, Montmorency, ministre depuis trois jours à peine, signala la nécessité de cette évolution. Quelques jours après il faisait passer des secours d’argent à Ferdinand Yfl et sans doute des promesses d’aide plus complète (janvier 1822). Des troupes françaises se massaient aux Pyrénées, pour former et renforcer le cordon sanitaire que justifiait au delà une violente épidémie de fièvre jaune. Elles appuyaient les intrigues et les recrues que formait à Bayonne un royaliste espagnol intransigeant, le général Francisco Egisia, impatient d’affranchir son roi de la Constitution de 1820. Il n’y avait pas si longtemps que le roi d’Espagne avait conspiré, en avril 1821, contre ses ministres et les Cortès : l’appui seul de la France lui avait alors manqué. Le lui promettre, c’était l’encourager à un nouveau coup d’État, détourner ainsi l’attention de la

676 LES ULTRAS ABANDONNENT LA GRÈCE (FÉV. 1822). France des affaires d’Orient, lui donner enfin par une intervention au delà des Pyrénées la satisfaction militaire qu’elle attendait.

Le plus difficile pour les amis du comte d’Artois fut de faire accepter à la Russie cette solution du problème de la guerre. La chute de Richelieu avait péniblement impressionné Alexandre PL Après l’abandon de la Prusse, celui de la France. Son dépit hautement exprimé avait averti le ministère Villèle qui protesta de sa fidélité : et le tsar semblait revenir au projet de régler par la guerre l’affaire de Grèce. Des notes fort aigres s’échangèrent en décembre 1821 et janvier 1822 entre Saint-Pétersbourg, Vienne et Londres. La Turquie n’avait pas encore satisfait à l’ultimatum russe : elle avait, à la prière de l’Autriche, rapporté, depuis le 31 août, le décret qui proclamait la guerre sainte. Les janissaires cependant demeuraient menaçants. Le Sultan surtout se refusait à rappeler ses troupes des principautés danubiennes. « Fort de mes intentions, malgré le refus des cabinets, je me chargerai seul de la tâche qu’il plaira à la Providence de m’imposer » , disait Alexandre P**, le 14 janvier 1822, à M. de la Ferronays. Que valait donc la parole de la France si elle ne l’aidait plus, dans cette entreprise à laquelle trois mois auparavant elle le sollicitait ?

L’embarras de Montmorency et de ses amis eût été grand, si en février 1822 brusquement le tsar n’eût enfin pris son parti et renoncé à la guerre d’Orient. « Je connais comme vous, dit-il alors à l’envoyé autrichien, les dangers de la Révolution. Je souhaite la paix par-dessus tout. » Dès lors Alexandre n’écouta plus les conseils de Gapo d’Istria : une dernière déception l’avait décidé à battre en retraite. La Grèce, pour qui il aurait seul peut-être livré la bataille, en se constituant faisait un acte d’indépendance et presque d’hostilité envers lui. A l’assemblée d’Épidaure, elle rejeta le concours, les idées, les armes mêmes de l’Hétairie qu’elle accusait d’être l’instrument des secrets desseins du tsar. Elle refusa la présidence à Démétrius Ypsilanti qui était

MONTMORENCY, ALEXANDRE I®’* ET L’ESPAGNE. 677 venu combattre pour elle, en prenant des airs et un ton de dictateur. Elle lui reprochait sa tête russe : elle voulait bien être ralliée des Russes, mais non l’instrument de leur politique ambitieuse. Sur tous les points, à Épidaure comme à Hanovre et à Paris, Alexandre P*" sentit le terrain qui lui manquait. Il ne pouvait plus être question d’action immédiate : il se rapprocha de Metternich et lui dépêcha au mois de mars un diplomate qui traita secrètement avec lui en dehors de Capo d’Istria et de son ami Golovkin, l’ambassadeur russe à Vienne.

Était-ce à dessein qu’ Alexandre P’’ avait choisi pour cette mission un de ses serviteurs qui connaissait le mieux l’Espagne pour y avoir résidé, Tatischeff. Adoptait-il déjà l’idée du cabinet français, et avec lui abandonnant l’Orient, inclinait-il à une guerre au delà des Pyrénées? Revenait-il à ses précédentes méthodes de précipiter l’Europe au loin dans des conflits avec les Révolutions pour avoir enfin les mains libres. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’après avoir demandé la constitution d’un protectorat russe en Morée (14 mars 1822), Tatischeff céda à l’opposition de Metternich et consentit à l’ouverture d’un congrès où l’on examinerait l’état de l’Europe en général. Ce fut le 20 avril, seulement, que l’envoyé d’Alexandre reçut l’ordre officiel de proposer à l’Autriche une intervention en Espagne. Un courrier de Nesselrode le lui apporta en route. Tatischeff ne jugea pas nécessaire de revenir à Vienne : n’était-ce pas la preuve qu’il avait dans ses conversations avec Metternich traité déjà la question espagnole et devancé la décision officielle de son maître? Quelques jours après, son collègue Pozzo di Borgo informait le cabinet français de cette décision et le pressait de venir en aide à Ferdinand VIL De Madrid, de Naples, les Bourbons invoquaient (8 et 26 février 1822) le concours de Louis XVIII : le roi de France pouvait le donner non seulement sans déplaire à la Russie, mais de façon à resserrer son alliance avec elle. Le cabinet français aurait la guerre qu’il lui fallait, comme il la voulait. Pour ses débuts, c’était un beau succès. Il avait l’air de dicter

678 TRIOMPHE DE METTERNICH : DÉFAITE DES GRECS (1822). des lois à l’Europe. Il conduisait les souverains européens qui, quelques années avant, tenaient la France humiliée, à une campagne glorieuse et utile pour la monarchie.

Pour le moment, Metternich se félicita de la paix assurée en Orient. C’était un succès pour l’Autriche de très grande portée. Alexandre P"* renonçait à la guerre dans les Balkans, satisfait de la décision que les Turcs prirent le 25 avril 1822 d’évacuer les principautés roumaines et d’y installer deux hospodars indigènes. Cette concession des Turcs marqua la défaite de son ambition déçue et couvrit sa retraite. « C’est la victoire la plus complète, s’écriait joyeusement Metternich, que jamais cabinet ait remporté sur un autre. Capo d’Istria est complètement battu. » Au mois de juillet, il allait être en effet disgracié, tandis que l’empereur François adressait à son serviteur cet éloge : « La victoire que vous venez de remporter est peut-être la plus belle et la plus difficile qui ait signalé votre ministère. )) Lajoie du souverain et de son ministre révéla l’étendue de leurs craintes. La paix de l’Orient assurée leur semblait un succès presque inespéré. Ils le payaient d’une promesse assez vague en faveur des Grecs, non pas d’indépendance, mais d’amélioration de leur sort. Tout concourait à en atténuer la portée : la résistance d’Ali, qui immobilisait au profit de la Grèce les troupes turques, était brisée, et le pacha assassiné le 5 février 1822. Mavrocordato, qui voulut courir au secours des Souliotes, fut alors battu à Péra complètement (14 juillet 1822), tandis que la grande armée de Dram-Ali envahissait (25 juillet) le Péloponèse, cerné par les flottes turques, menacé par la flotte égyptienne. Il semblait que la soumission de l’Hellade ne fût plus qu’une question de mois. L’Europe l’abandonnait : l’incendie que la révolte des Grecs avait failli allumer, en mettant aux prises les alliés de Laybach, parut définitivement étouffé. Les souverains, de nouveau d’accord, se donnèrent au mois de septembre rendezvous à Vérone pour consacrer par de nouvelles déclarations leur entente, au nom de la Sainte-Alliance.

COUP D’ÉTAT A MADRID : L’INTERVENTION FRANÇAISE. C79 La France s’apprêtait à venir y réclamer le prix de la victoire qu’elle avait, comme à Aix-la-Chapelle, procurée à l’Autriche. Il fallait qu’on lui donnât en Espagne le mandat qu’on avait refusé à la Russie dans les Balkans. « Nous sommes prêts à seconder la France par tous les moyens, avait dit Metternicli, le 13 juin 1822, à notre envoyé, son ami le comte de Caraman. Qu’elle nous dise ce qu’elle veut : elle est en première ligne dans cette question. » Au fond. rAutriche eût préféré la paix totale en Europe, de Gibraltar à Constantinople : mais le roi d’Espagne était devenu un instrument au service de la politique française. L’ambassadeur Lagarde complotait pour qu’il prît contre les libéraux exagérés la direction de son parti et de ses troupes, et lui fournissait de l’argent (juin). L’insurrection royaliste éclatait à la même date en ^Navarre et en Catalogne, conduite par le général Quesada qui s’installa à la Seu d’Urgel comme en une forteresse. La France resserra auprès des Pyrénées son cordon sanitaire qui devint une armée d’observation. Le 2 juillet enfin, la garde de Ferdinand VII se souleva contre les Cortès, et le 7 juillet la guerre civile commençait dans les rues de Madrid, <i pour le roi absolu )). Si Ferdinand avait montré plus de décision et de courage, l’insurrection de la capitale, appuyée par la révolte des provinces, aurait peut-être triomphé. Il capitula devant le chef des radicaux, Riego, abandonna ses partisans : prisonnier des exaliados^ il dut alors invoquer l’aide de l’Europe et l’intervention de la France. Ces nouvelles exaspérèrent Metternich : « Elles réagiront, disait-il, sur toute l’Europe. » a Elles sont, disait son maître, à la honte du roi. Avec un peu plus de courage, il n’aurait pas eu besoin de l’étranger. » Désormais, l’action de la France était inévitable. Le cabinet Montmorency s’y était pris de manière que le congrès de Vérone ne pût la lui interdire.

Ainsi à la fin de 1822, la guerre d’Orient devenait décidément la guerre d’Espagne. Il faut prendre à ses origines celle expédition pour s’en expliquer la portée, la nature et les suites. Dans leurs luttes de parti, les Français la

680 LE CONGRÈS DE VÉRONE ! MORT DE CASTELREAGH. considérèrent comme une œuvre imposée par la Sainte- Alliance, par Metternich au gouvernement de Louis XVJIL Il est établi aujourd’hui que Metternich l’aurait empêchée, s’il eût été le maître. Quant aux motifs qui la dictèrent au cabinet de 1822, c’étaient en grande partie les mêmes que ceux qui, au mois d’août, déterminaient le ministère Richelieu à combattre en faveur des Grecs et de la liberté : traditions, passion de gloire et de conquêtes, intrigues, comme au temps de la Révolution, poussaient la nation et la royauté qui voulait se faire pardonner l’émigration à la guerre, quelle qu’elle fût. Pourvu que les armées françaises reparussent sur les frontières, peu importait que ce fût sur le Rhin ou sur les Pyrénées, pour affranchir des peuples, ou pour les remettre sous le joug. Toute occasion était bonne à la diplomatie de la Restauration, inspirée désormais par Chateaubriand qui allait se tailler à Vérone un premier rôle, si elle donnait à la France le moyen de prouver sa force et d’effacer les hontes de l’invasion,

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