LE CONGRÈS DE VÉRONE
20 octobre- 14 décembre 1822.
Un drame qui émut toute l’Europe précéda et retarda le congrès de Vérone. Lord Londonderry, le chef et l’inspirateur des torys anglais, à la veille de partir pour le continent (12 août 1822), se tuait à sa campagne de North Cray. On attribua ce suicide aux soucis que donnait au marquis depuis un an l’opposition dans le Parlement et surtout l’approche d’un congrès destiné à favoriser le réveil belliqueux des Français. Le fait est que cette mort fut en Angleterre le signal d’un changement décisif de politique à l’intérieur et au dehors.
Pour apprécier l’importance de ce changement, il faut se rappeler les desseins et les méthodes du cabinet tory de 1815 à 1822. C’était lui qui avait recueilli l’hon-
L’EVOLUTION DE LA POLITIQUE ANGLAISE EN 1822. 681 neiir des conquêtes maritimes et coloniales reconnues par les traités de Vienne aux Anglais. Mais il avait eu aussi à liquider les charges de cette longue guerre, une dette passée de 269 à 861 millions, dont l’intérêt et l’amortissement, 46 millions, venaient s’ajouter aux 30 millions nécessaires en tout temps aux besoins de l’administration publique. Tant que la guerre avait duré, le peuple anglais, quoiqu’il se fût peu accru, de 14 à 19 millions d’habitants, avait fait face à ces obligations : malgré le blocus de Napoléon, le continent ruiné par les armées avait recours à l’industrie et même à l’agriculture anglaises. Le blé était cher alors, et le paysan rémunéré. Les grandes villes industrielles se développaient, attirant les travailleurs : Birmingham, Liverpool, Manchester, Glasgow dépassaient 100000 habitants. Près de trois millions d’ouvriers déjà se groupaient dans ces centres et donnaient à l’Angleterre sa physionomie moderne. Enfin ses Hottes de guerre et de commerce occupaient près de cent mille hommes. Malgré ces profits, la paix créa aux torys un problème redoutable : le continent, reprenant sa vie normale, se ferma aux importations anglaises. Les marchandises et le blé tombèrent à des prix très bas. Les ouvriers furent sans travail, au moment où on licenciait soixante-dix mille matelots.
Et c’était justement sur ce peuple de malheureux que le poids des impôts portait. La propriété rurale appartenait à la gentry^ classe privilégiée depuis qu’au dix-huitième siècle elle avait dans le Parlement et le pays accaparé le gouvernement de l’Angleterre et absorbé les terres des petits paysans, des Yeomen. Par son autorité sur le Parlement, la gentry trouva le moyen de se protéger contre l’ouverture et la renaissance des marchés étrangers. Contre l’importation étrangère, la loi sur les céréales [corn law 1813) maintint le blé de ses propriétés à une valeur de 80 shellings. Pour que la crise de la paix n’atteignît pas les propriétaires ruraux, le peuple, qui supportait les impôts presque tous indirects, l’accise entre autres, paya encore sa nourriture plus cher. Il se révolta aussitôt en 1816 à Londres : un meeting
682 LE PEUPLE, L’IRLANDE ET LES CATHOLIQUES, populaire reprocha à Pitt ses conquêtes dont le poids se faisait alors sentir, et voulut détruire au Guildhall son monument. En décembre, le peuple pillait les boutiques d’armuriers. En 1817, la révolte gagnait les provinces, le Derbyshire, le Lancashire, Manchester, Birmingham.
Des théoriciens d’ailleurs, et des politiques encourageaient ces revendications. Le cosmopolitisme de la Révolution française, ses excès avaient détourné d’elle et effrayé les Anglais. Mais beaucoup, en suivant Bentham qui devait leur plaire par sa façon de substituer au sentiment le calcul, étaient revenus aux doctrines démocratiques. En attendant qu’elles se répandissent par l’action de la Westminier Rewiew^ Gobbett, tempérament de tribun populaire, prêchait avec succès dans les milieux populaires, créait pour eux la presse à 2 pences. Fils d’un fermier du Surrey, disciple et familier des républicains d’Amérique, il était déjà un redoutable adversaire pour cette gentry qui avait dépossédé ses ancêtres, et exploitait à son profit l’Angleterre. (( Le gouvernement anglais, disait-on autour d’eux, sert les intérêts du petit nombre, de ceux qui appartiennent à la coalition du monarque, des légistes et des prêtres. » Ainsi la crise de la paix dévoilait les vices de la constitution anglaise. « La forme de la société était menacée de bouleversement. »
Le danger était d’autant plus grand que les plaintes du peuple faisaient écho aux revendications des Irlandais. Ils avaient été trompés et dupes, lorsqu’on les avait appelés en 1799 au Parlement anglais sans permettre aux catholiques, c’est-à-dire à la majorité d’entre eux, d’y venir. Ils avaient perdu, pour des vaines promesses, leur droit national. Ils n’étaient plus Irlandais ; on ne les traitait pas en Anglais, mais en vaincus. Le roi et la gentry, malgré les avis de Sydney Smith, auraient cru la royauté et l’Angleterre perdues, s’ils avaient fait droit aux justes réclamations d’O’Gonnell, naturellement amené à s’entendre contre eux avec les démocrates et Gobbett.
Si les whigs avaient incliné vers ces doctrines et en-
LES EXPÉDIENTS DU MINISTÈRE TORY (1815-1822). 683 courage ces plaintes, le ministère tory se fût trouvé très ébranlé. Mais dans la fusion qui s’était faite par la nécessité de la lutte contre la Révolution et FEmpire entre ces deux grands partis du Parlement, par le fait surtout que les électeurs, whigs ou torys, tous de la gentry, étaient également conservateurs, les députés des communes et les lords étaient presque unanimes à maintenir le statu quo, La royauté le désirait plus encore. Le ministère tory qui avait signé les traités de Vienne était donc assuré, à défaut de la nation, des pouvoirs publics.
En cet état, il résolut, ne voulant pas employer contre le mal des remèdes radicaux, de trouver du moins des palliatifs. Il avait le temps devant lui : il recourut aux expédients. Son premier effort, en ce genre de traitement, fut d’éviter le retour des causes qui avaient préparé la crise : les torys s’appliquèrent à éviter, à prévenir la guerre. En 1814, ils ménagèrent la France, de crainte qu’humiliée à l’excès, elle ne reprît les armes contre les Bourbons et l’Europe. Même après Waterloo, ils refusèrent à la royauté anglaise le droit de se venger sur les Français du retour de Napoléon. C’était Gastelreagh surtout, appuyé par Wellington, qui avait fait triompher cette politique prudente qu’il formulait ainsi : « Il faut essayer de ramener le monde à des habitudes pacifiques, et ce but ne se concilierait pas avec la pensée d’altérer moralement et matériellement la situation de la France. » S’ils s’efforçaient d’ailleurs de lui épargner les affronts, ils s’arrangeaient aussi pour lui interdire les coups de tête et un réveil trop brusque. La même pensée les rendait attentifs aux menées de la Russie et les disposait à s’unir à l’Autriche pour empêcher son extension en Pologne et dans les Balkans. Ce qu’ils acceptèrent de la Sain te- Alliance, entendue au sens de Metternich, ce fut moins des armes contre les révolutionnaires anglais qu une ressource pour imposer la paix à l’Europe et au tsar.
D’ailleurs, ce système tout pacifique n’était point une politique d’abdication totale au dehors. La révolte des colonies espagnoles vint à point pour procurer aux torys le moyen
684 ^ANGLETERRE EXPLOITE LA RÉVOLTE AMÉRICAINE, d’agir sans compromettre la paix européenne, et de ressaisir dans l’Amérique du Sud un domaine que l’Espagne à la fin du dix-huitième siècle avait interdit à l’Angleterre. Les colons ouvrirent les ports de Caracas, de Buenos-Ayres, de la Guayra au commerce anglais qui y fonda de nombreux comptoirs, et y envoya librement ses Hottes. Ils laissèrent explorer les mines par des sociétés de Londres : le nombre des livres qui parut alors en Angleterre sur les pays d’Amérique témoigne de l’activité des explorateurs qui allaient reconnaître ces domaines nouveaux. Les insurgés du Yénézuéla se fournirent à la Jamaïque : les Argentins avaient à Londres un agent commercial, Rivadavia. La crise économique dont la paix avait été le signal fut atténuée par la création subite de nouveaux débouchés. Les manufactures écoulèrent leurs produits, eurent du travail à offrir aux classes ouvrières. Dès 1818, la situation intérieure de l’Angleterre s’améliorait. Les mécontents, aventuriers, matelots, officiers inoccupés, comme lord Cochrane allaient combattre en Amérique et débarrassaient les torys de leurs plaintes. Bref, l’aristocratie anglaise avait là tous les bénéfices des guerres précédentes, sans que le peuple eût à en subir plus longtemps les charges.
Aussi était-ce pour le cabinet de Wellington et de Castelreagh une maxime absolue d’empêcher que l’Espagne ne réprimât cette révolte. Point de secours de l’Europe à Ferdinand VII contre ses colonies rebelles, ni de médiation pacifique telle que Louis XVIII en offrit à son cousin de Madrid, rien qui pût rétablir la paix en Amérique soit par une victoire décisive, soit par des concessions de l’Espagne. Lorsqu’en 1817, la domination de Ferdinand parut à la veille d’être rétablie, grâce aux divisions des colons et des indigènes, avec le concours des races encore à demi sauvages que fanatisaient les prêtres, l’Angleterre manifestement releva les forces de l’opposition au moment utile. Ses agents de Washington encouragèrent les réfugiés du Vénézuela. Bolivar recruta sans être troublé une armée à la Jamaïque. Londres, où il avait un représentant, Mendez, lui fournit
TRIOMPHE DÉFINITIF DES AMÉRICAINS DU SUD. 685 les cadres nécessaires, officiers et soldats instructeurs, artillerie et chevaux. On poussait à une nouvelle prise d’armes les Argentins à qui Rivadavia adressait des bords de la Tamise des proclamations enflammées (mars 1817). Bientôt, pour le plus grand profit des Anglais, la guerre se ralluma acharnée dans l’Amérique du Sud.
Saint-Martin, officier en révolte, quittant la province de Mendoza qu’il était chargé de gouverner, passait les Andes (janvier 1817), et par une seule victoire, celle de Maïpu affranchissait le Chili (5 avril 1818). Bolivar reprenait la campagne do son camp d’Angostura (août 1817) et remportait en 1818 des victoires qui lui donnèrent la Bolivie (10 août 1819), bientôt le Vénézuela reconquis. — Le 21 août 1820, une armée chilienne, transportée par lord Cochrane, bloquait et occupait le Pérou. — Peu de jours après, l’accord du général Martin Rodriguez et de Rivadavia constituait définitivement (28 septemb]‘e 1820-février 1821) la République Argentine. L’insurrection des Espagnols eux-mêmes à Madrid contre leur roi (1820) fut le dernier coup pour leur domination en Amérique, qui s’écroula le jour où Yturbide enfin, à son camp d’Yguala, eut proclamé (21 février 1821) l’indépendance du Mexique.
Ce grand mouvement s’était accompli dans d’autres formes que le premier, par un accord entre les indigènes américains, métis et mulâtres, représentants des races primitives et sauvages qui disposaient du nombre et de la force, et les Espagnols épris de liberté, riches, mais impuissants à vaincre par eux-mêmes. C’était avec des Indiens que Saint-Martin avait commencé sa première campagne : maître du Chili, du Pérou, il ne s’était pas préoccupé de constitution, disant que « la liberté viendrait après l’indépendance )). 11 faisait un gouvernement conforme aux auxiliaires qu’il s’était donnés. Au nord. Bolivar avait vaincu avec l’aide des Llaneros embrigadés par des métis et des mulâtres, Paez et Piaz, et il organisait la Bolivie en chef de bandes. Au sud, l’accord de Rivadavia et de Rodriguez représentait la même entente entre les Portenos,
686 SUCCÈS PROVISOIRE DU MINISTÈRE TORY (1820). les Espagnols et les gens plus rudes des Pampas. Yturbide enfin était un créole qui avait formé son parti indistinctement d’Espagnols, de patriotes, d’indigènes et de prêtres. Sans doute l’Amérique du Sud devait longtemps ressentir l’effet des conditions dans lesquelles se fit son indépendance: ce ne fut point impunément qu’elle acquit sa liberté par la force brutale et le concours onéreux des masses indigènes, à demi sauvages. Les gouvernements qu’elle reçut à la suite portèrent la marque de leurs origines, toujours. Et comme l’accord des indigènes et des colons s’était scellé non dans les villes, ni dans les juntes, mais dans les camps, par la volonté des soldats, la vie politique des Américains du Sud resta subordonnée aux habitudes des camps, aux coups de main des officiers, instable et irrégulière.
Gela n’était pas d’ailleurs pour déplaire aux Anglais, qui, à la faveur des troubles, prenaient pied dans les républiques nouvelles. Ainsi, dans ces années difficiles où le ministère tory avait à faire accepter sa politique économique, il avait trouvé un pays immense, presque un empire commercial qui, selon le mot d’Hyde de Neuville, « était pour ainsi dire en train de devenir un second Indoustan ». Il pouvait en 1821 s’applaudir de sa politique et des circonstances qui l’avaient si heureusement servie. L’accroissement de la population, deux millions en six ans, le haut prix de la main-d’œuvre soutenu par une exportation de plus de soixante millions, la diminution progressive de la taxe des pauvres, tout concordait à prouver que le peuple anglais, grâce à la paix continentale et aux guerres coloniales, payait sans effort et sans souffrance la rançon de sa grande fortune.
Mais tout à coup, en 1821, les calculs des torys se trouvèrent renversés par les événements qui se développaient en Orient et en France. A Laybach, ils réussirent avec Metternicb à prévenir un conflit dans les Balkans qui eût servi les ambitions d’Alexandre 1^^ ; et leur envoyé à Constantinople, lord Strangford, fut assez heureux pour convaincre les Turcs de leur intérêt véritable, pour les décider
^OPPOSITION DES WHIGS ET DES VILLES (1819-1821). 687 à désarmer le tsar par des concessions. Mais leur succès n’était pas complet : Castelreagli blâmait l’Autriche de faire la guerre en Italie, de la promettre aux Français et à la Russie en Espagne. Pour soutenir son système, il ne fallait de guerre nulle part, ailleurs que dans l’Amérique du Sud, et en secret : et le projet de la Russie était de pousser l’Europe à une lutte générale contre la Révolution, d’accabler les insurgés de Madrid, du Vénézuela et de la Plala de toutes ses forces réunies.
L’embarras fut d’autant plus grand pour le ministère tory que sa situation auprès du Parlement et de la royauté, en même temps, se retrouva de nouveau en 1821 ébranlée. Les villes industrielles et commerciales de l’Angleterre, accrues, enrichies, commencèrent à réclamer une part d’influence égale à leur prospérité, à leur nombre, une politique plus conforme à leurs intérêts, à leur population que celle de la gentry appuyée sur ses propriétés et sur ses bourgs pourris. Elles prirent leur point d’appui sur les whigs qui se transformaient pour les servir ; sur les Irlandais et les catholiques, sur les colonies mêmes, sur tous ceux enfin que lésaient, dans leurs intérêts et leurs droits, les théories économiques et l’égoïsme de l’aristocratie foncière. Le combat avait commencé en 1819 à propos de la suspension des paiements en espèces de la banque d’Angleterre. Cette mesure, provoquée par les nécessités de la guerre, avait fait sortir l’or de l’Angleterre : les commerçants n’en avaient plus pour leurs transactions à l’étranger ; ils perdaient sur le papier de la banque, leur seule ressource. Les seigneurs propriétaires, au contraire, se réjouissaient que les achats de blés, au dehors, fussent ainsi entravés et sans motif prolongeaient cette situation. Le député de Liverpool, Huskisson, appuyé par Rrougham, le chef des whigs, engagea la bataille sur cette question décisive et l’emporta (23 juin 1819). Puis on fit la guerre aux bourgs pourris : Rirminghani qui, avec ses 1 00 000 habitants, n’avait pas de député, s’en donna un, sir Wolseley. Encouragé, le peuple des grands centres s’agita de nouveau, fit des
688 DISCORDES DK LA FAMILLE ROYALE ! LE SCHISME TORY, émeutes à Londres, à Manchester (16 août 1819), à Glasgow (avril 1820). Il réclamait la diminution du prix du pain par le libre commerce des blés.
En même temps que le Parlement se divisait, la royauté était atteinte par les discordes de la famille royale. La rupture de Georges IV et de sa femme Caroline de Brunswick, qu’après un an de mariage il avait chassée du royaume, avait pu être acceptée, tant que le prince de Galles ne fut que régent. Quand il fut roi (21 janvier 1820) et que sa femme réclama ses droits de reine, le peuple, les chefs des grandes villes, Talderman de Londres, Wood, prirent parti pour la reine, par mépris surtout pour un prince dont la conduite était scandaleuse. Et comme il semblait y avoir accord entre la royauté et les torys, ce fut un motif d’atteindre les uns en humiliant l’autre, l’occasion de débats plus violents en 1820 qu’on n’en avait vus depuis longtemps.
Peu à peu l’opposition grandissait ainsi d’année en année. Elle critiquait la politique étrangère de Gastelreagh. Elle devint tout à fait redoutable en 1821, le jour où, dans son propre parti, le ministère tory trouva des rivaux et des dissidents. Au début de 1821, deux hommes qui avaient été jusque-là des torys résolus, l’avenir de leur parti, Peel et Canning, l’abandonnaient avec éclat. Déjà Peel avait, en 1819, comme chancelier de l’Échiquier, soutenu les motions d’Huskisson. Canning, très intime avec les marchands de Londres, élu par ceux de Liverpool, estimait que le temps était venu de faire place à cette nouvelle aristocratie que l’évolution économique de la nation formait à côté de la gentry rurale. Caractérisant le système auquel il s’élait jusque-là associé, il ne voulait plus « d’expédients )). Il fallait élargir, à ses yeux, les cadres et l’autorité du Parlement, le rapprocher d’une nation dont il s’isolait ; ce schisme du parti tory préparait à l’Angleterre de nouvelles destinées. Mais il marquait le terme de la politique de temporisation qu’avaient pratiquée Castelreagh et ses amis.