LA DÉCLARATION DE GUERRE
Un changement de règne en Autriche décida la guerre entre la France et l’Allemagne, au gré des Français. L’empereur Léopold P'’ préférait les laisser en paix « se dégrader » : il mourut, et son successeur François II (l®"" mars) ne voulut plus imiter sa réserve. A un nouvel ultimatum de la France (27 mars) reçu le 4 avril, il répondit le 1 3 que ces provocations « lui donnaient l’occasion, le droit d’une intervention. » Il s’était mis d’accord avec les princes allemands, le roi de Prusse surtout, pour défendre contre l’éternel agresseur de l’Allemagne a la chère et commune patrie. » Le 18 et le 20 avril, le conseil du Roi et l’Assemblée, à Paris, déclaraient la guerre à l’Autriche et à l’Empire.
Ce n’était pas encore un défi général de la Révolution française à l’Europe ; c’était un combat de frontières entre Français et Allemands, même moins encore dans la pensée des Français, la suite naturelle et nécessaire du duel engagé entre leur nation et les Habsbourg. « Ce fut, dit très justement un historien allemand, moins un conflit pour les rives du Rhin qu’une sorte de guerre de la Succession d’Espagne où la France et l’Autriche se disputèrent la possession de la Belgique, du Luxembourg et l’influence en Italie. »
On ne saurait mieux définir celte crise de la fin du dix-
LES PHILOSOPHES ET LA TRADITION, huitième siècle que de la rapprocher de celle qui ouvrit le siècle par une série de désastres inutiles. Préparées par des intrigues analogues, de cour ou de partis, soutenues par la tradition des frontières naturelles et Fesprit militaire de la nation, elles eurent pour elfet, toutes deux, la ruine et le démembrement de la monarchie impériale. En vain dans le courant du siècle des politiques, comme Choiseul ou Vergennes, avaient démontré l’inutilité, le danger de cette haine séculaire, et corrigé la politique française de cette illusion. A la leçon qu’ils avaient donnée, les Français préféraient celle qu’avaient paru leur laisser comme une règle invariable de conduite Henri IV, Richelieu et Mazarin, la conquête des frontières naturelles sur les héritiers de Charles-Quint. Leurs maîtres en politique, au dixhuitième siècle, ne leur ont d’ailleurs pas appris autre chose.
Rousseau blâme en principe les violences des conquérants et paraît d’accord avec Vergennes pour déclarer que « c’est par une sage police et des établissements utiles qu’un prince augmente les forces de ses Etats ». Mais il ajoute que l’ordre politique qui a constitué la nation française entre les Alpes, le Rhin, la mer ou les Pyrénées est l’ouvrage de la nature elle-même, et doit à ce titre se maintenir ou s’achever. Ses élèves reprennent et formulent au nom de la philosophie naturelle cet axiome. Mably considère la maison d’Autriche comme l’ennemie nationale, puisqu’elle a dépouillé la France de ce qui lui appartient en droit ; Raynal invoque les souvenirs de Richelieu, vainqueur des Habsbourg, le gardien des titres naturels de la France et de l’Europe. (( C’est ainsi qu’eût parlé aux tyrans Richelieu que tous les citoyens doivent haïr en ce qu’il fut un meurtrier sanguinaire, mais que la nation et l’Etat doivent honorer comme ministre, parce que, le premier, il avertit la France de sa dignité et lui donna dans l’Europe le ton qui convenait à sa puissance. »
Voltaire et ses imitateurs complètent cet enseignement par ce qu’ils pensent et disent de la Prusse. Ils vantent son
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roi dont ils feraient volontiers le Louis XIV du dix-huitième siècle, ses institutions d’Etat qui l’ont mise en mesure de vaincre et de dépouiller l’Autriche. Ils admirent la prodigieuse fortune de cet électorat de Brandebourg, dont la politique française a soutenu les premiers pas et employé l’alliance contre les prétentions alors redoutables des Habsbourg. Par leurs éloges, ils masquent à leurs concitoyens les trahisons de Frédéric II, les ambitions dangereuses de la puissance prussienne. A Paris l’on ne fait pas de différence entre les princes Hohenzollern qui commencent à prétendre à l’hégémonie de l’Allemagne, et leurs prédécesseurs qui sollicitaient humblement, au temps de Richelieu, les subsides et l’amitié de la France. On les souhaiterait meme plus forts, plus grands, pour diminuer l’Empereur. « Pour le bien de l’Europe, il faut, dit Tvlably, désirer que la puissance prussienne se soutienne. » Rivarol ajoute, pour expliquer ce vœu : « Fortifier la Prusse, c’est travailler à réduire l’Autriche. Ses victoires sont les gages de notre sûreté. » La haine des Habsbourg oblige à servir les Hohenzollern. La tradition mal comprise du grand siècle, le crédit de Frédéric II auprès des philosophes font de l’alliance prussienne un dogme et un devoir, au même titre que le combat contre l’Autriche, que la poursuite des frontières naturelles.
Au début de cette nouvelle guerre, calquée sur celles du passé et contraire à l’intérêt présent delà nation, l’autorité de Dumouriez est venue de ce qu’il s’est présenté aux Français comme le champion de cette politique traditionnelle. Son entrée au ministère a eu d’autres causes. Narbonne était suspect à la cour, de Lessart son collègue, à l’Assemblée et aux Girondins. Marie-Antoinette exigea, contre l’Assemblée, le départ de l’un ; contre elle, les républicains décrétèrent l’autre d’accusation. Le 10 mars 179:2, il n’y avait plus de ministère feuillant. Dans l’état de conflit où se trouvaient le roi et l’Assemblée, il était malaisé de le remplacer par des hommes également agréables aux deux partis. Le choix d’un ministre des affaires étrangères à la veille d’une