‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 301 sur 360 · DÉCRETS DE VÉRONE CONTRE L’ESPAGNE (NOV · texte numérisé non relu

DÉCRETS DE VÉRONE CONTRE L’ESPAGNE (NOV

Eli réalité Metternicli triomphait : pour ménager les Anglais, il avait écarté la question des colonies espagnoles. Pour enchaîner le tsar, il lançait la France docile contre les insurgés d’Espagne. Le 30 octobre, les souverains « se déclaraient prêts à appuyer l’action diplomatique et militaire de Louis XVIII )> à Madrid ; le 17 novembre, ils adressèrent une sorte d’ultimatum, sous forme de remontrances, aux Cortès espagnols. Huit jours après, ils ordonnaient à leurs envoyés de Madrid de se retirer, aussitôt que l’ambassadeur de France aurait reçu ses passeports. La guerre ne dépendait plus que de la France. La Russie était payée, Metternich satisfait.

A la fin de cette année, Villèle fit tous ses efforts pour réparer la désobéissance de ses collaborateurs. L’attitude de l’Angleterre qui refusa de s’associer aux décisions du Congrès (20 novembre 1822) l’inquiétait sur les suites de cette guerre. « Malheureuse affaire, » disait-il sans ménager le blâme dès le 4 novembre à Montmorency. Quand le ministre des affaires étrangères revint à Paris, avant la fin du Congrès, Villèle l’endoctrina, le prêcha tant et si bien que celui-ci, d’abord tellement pressé, supplia les souverains de ne pas remettre leur ultimatum aux Cortès (5 décembre). Vingt jours après, Villèle s’obstinait encore à ne pas rappeler de Madrid M. de Lagarde. Alexandre P"* se fâcha : et ses colères émurent Metternich. Le tsar déclarait à M. de la Ferronays que, si la crainte de l’Angleterre paralysait l’action de la France, il lui rendrait courage en s’offrant de combattre les Anglais. La fin du Congrès approchait : il se sépara le 14 décembre. Villèle refusait toujours d’agir, malgré la circulaire des trois cours qui annonçait le rappel de leurs envoyés de Madrid, la mise de l’Espagne en interdit. Le 23 décembre, il décidait même Louis XVIII à retirer les affaires étrangères à Montmorency qu’il accusait de complicité avec la Russie.

Le choix que l’on fit de Chateaubriand pour le remplacer (28 décembre) détruisit en un mois toutes ces mesures pacifiques. Le 18 janvier 1822, l’ambassadeur de France

CHATEAUBRIAND MINISTRE : LA GUERRE D'ESPAGNE. 693 à Madrid recevait ses passeports et le roi venait aux Chambres annoncer que « cent mille Français étaient prêts à marcher pour conserver le trône d’Espagne à un petitfils de Henri IV, et conquérir la paix que l’état de ce royaume rendait impossible » (28 janvier). Et la France accepta la guerre avec une majorité de cinquante-trois voix à la Chambre des pairs, de cent voix à l’autre Chambre.

Ce jour-là, Talleyrand prit la parole pour mettre en garde les Français et la royauté contre l’abandon de son ouvrage, de sa politique de sagesse et de justice, favorable au relèvement de la France depuis 1815. Il dénonça cette entreprise comme une œuvre de parti : « C’est une revanche qu’on veut prendre, s’écria-t-il, sur les hauteurs des Pyrénées. )> Mais les ultras et Alexandre P"* à qui Chateaubriand avait enfin procuré la guerre n’étaient pas les seuls à se réjouir : « Nous sommes enfin affranchis de la tutelle du malheur, nous avons repris notre rang militaire en Europe. »

La nation salua presque unanimement les premières victoires d’une armée conduite par les généraux de l’Empire, Bellune, Reggio, Molitor, Moncey, Bordessoulle, sous la direction du duc d’Angoulême (avril 1823). Le 24 mai, les Français étaient entrés à Madrid. En deux mois, par la victoire décisive de Campillo d’Arenas (26 juillet), ils avaient soumis toute l’Espagne, et deux mois plus tard le duc d’Angoulême, poursuivant à Cadix le gouvernement insurrectionnel, lui dicta la paix au Trocadéro (31 août 1823). Les Cortès qui avaient entraîné le roi Ferdinand VII prisonnier à Cadix faisaient leur soumission (28 septembre). Le 13 novembre, Ferdinand rentrait dans sa capitale et, au milieu des fêtes données à l’armée française, il rétablissait le gouvernement absolu.

Le 2 décembre, à son tour, le duc d’Angouleme revenait à Paris entouré de son état-major d’officiers de l’Empire, suivi des bataillons qui avaient vaincu au Trocadéro « comparables aux plus beaux corps de la Grande Armée )>. Cette entrée, qui fut le signal d’une série de banquets, d’illumi-

694 LA PAIX EUROPÉENNE : ILLUSIONS RE METTERNICH. nations, avait été véritablement « une fêle nationale )>. Sincèrement et sans examiner le but de cette expédition, la France sut gré à la Restauration d’avoir effacé les défaites de l’Empire en Espagne. Elle se complut à la pensée d’avoir retrouvé dans cette guerre « toute sa gloire militaire et son influence diplomatique anciennes », une bonne armée désormais acquise à la monarchie. A cette heure, seulement, « la Restauration lui parut accomplie, » selon le terme dont se servait un témoin de ces événements. La royauté n’avait pas, dans cette guerre stérile et onéreuse, rendu plus de service assurément qu’en donnant h la France la paix, la considération de l’étranger et de bonnes finances. Elle en recueillit, suivant le calcul de Chateaubriand, plus de profit que de ses véritables services. Tant il est vrai qu’alors, la politique étrangère, comme au temps de la Révolution, décidait des partis et des gouvernements à l’intérieur. Et cette politique était toujours réglée par les intrigues, des traditions, un besoin de gloire qui tenaient lieu aux Français de calculs établis sur les intérêts de tous, dans le temps présent.

« La guerre et les victoires des Français en Espagne, écrivait Metternich à Gentz, son confident, ne me donnent pas beaucoup d’inquiétude. Elles n’entraîneront pas la guerre générale. » La satisfaction d’amour-propre qu’il avait procurée à une nation belliqueuse, cette concession offerte à Alexandre lui paraissaient de bien légers sacrifices en comparaison de ce qu’il obtenait : « la pacification de l’Orient totalement irrévocablement terminée, » disait-il au mois d’octobre 1823. Il venait de recevoir à Gzernovitz où il avait revu Alexandre P*" l’assurance qu’un ambassadeur russe remplacerait à Constantinople, le 5 novembre, le consul déjà réinstallé. Quant aux Grecs, dont l’envoyé Metaxa n’avait pas été admis à Vérone, leur défense était belle, mais désespérée : que pouvaient leur servir la prise de Missolonghi, l’héroïsme de Marco Botzaris bientôt tué, le

CHATEAUBRIAND ET LA CONQUÊTE DU RHIN (1823). 695 jour où il détruisait encore une armée turque à Rarpenis (2 juillet 1823)? Mahmoud et son vassal d’Egypte se préparaient à écraser leur dernière résistance. C’était la paix prochaine, définitive en Orient après les alarmes très chaudes de 1821 ; la paix en Espagne, après le retour immédiat du duc d’Angoulême, au lendemain de sa victoire : le triomphe du système du chancelier autrichien enfin. Le Congrès deVérone était le couronnement de sa diplomatie.

Il le croyait du moins : la France et l’Angleterre lui réservaient des surprises. Metternich se trompait en s’imaginant la France satisfaite par la guerre d’Espagne. Cette affaire lui avait simplement donné confiance dans ses forces, et envie de les employer encore. Une anecdote qui nous a été conservée des premiers temps du ministère de Chateaubriand donne la mesure des espérances que le poète formait et encourageait. Louis XVIII aimait à causer avec ses ministres gaiement en parlant d’affaires. A propos de vaudevilles et de chansons. Chateaubriand, un jour lui (( glissa en commentant les succès d’Espagne, la frontière du Rhin sous la protection de Babet ». Et le vieux roi de pousser un petit souffle et de sourire sans répondre en levant un doigt à la hauteur de son œil. Il connaissait le rêve de son peuple, et ne l’écartait point en principe. Chateaubriand et son parti se préparaient à le réaliser : toute occasion pouvait servir, la révolte des colonies espagnoles contre laquelle le roi d’Espagne demanda après sa délivrance du secours, la révolte des Grecs, un appel de la Russie. A Berlin, notre envoyé Rayneval notait un entretien avec M. d’Alopœus, le ministre russe : « une alliance permettrait d’agir s’il en était besoin. » a Voilà des germes qui se développeront, » écrivait bien vite Chateaubriand à son ami de Serres, ambassadeur à Naples. Et de Serres lui adressa cette réponse menaçante pour la paix générale, avec une apologie de son œuvre, tout un programme destiné à l’étendre : (( Vous avez rendu à la France cette vie, cette action extérieure nécessaire à un grand peuple. Dans cette carrière^ les grandes affaires s’appellent : ce n’est pas seu-

696 COLÈRES ET MENACES DE LA NATION ANGLAISE* lement la question de l’Espagne, ce n’est pas seulement la question plus épineuse encore des colonies espagnoles. Les cabinets sont timides, endettés, mais les peuples sont reposés et les armées nombreuses. Cela n’est pas d’un pacifique augure. » Et de Serres concluait, avec une assurance qui était celle des Français depuis un an : « La jalousie de la France que vous voyez poindre grandira. Le plus sûr moyen de calmer la jalousie, c’est d’être fort. On est fort par les lois, par les armes. )>

Le réveil militaire du peuple qui se vantait déjà, dix ans à peine après la paix de Vienne, de dicter des lois à l’Europe, venait de provoquer depuis la guerre d’Espagne chez ^ ses rivaux de Londres des colères, et un réveil presque analogue. Pendant les discussions de Vérone, Wellington et Canning, sans être écoutés, avaient protesté contre l’intervention de l’armée française. Avant de revenir, le 20 décembre, Wellington avait tenté à Paris auprès de Villèle une démarche d’intimidation qui avait failli réussir. Lorsque l’armée française passa les Pyrénées, ce fut un déchaînement, dans le Parlement et dans la nation, de colères et de reproches contre Louis XVIII et le cabinet tory. Le même élan parut emporter les Anglais qu’au temps où la Révolution menaçait les Flandres. « Si le canon retentit sur la Bidassoa, nous ne resterons pas neutres, » s’écria Brougham, le chef des whigs, et dans des lettres contre Chateaubriand et les torys le démocrate Gobbett formula les griefs et les passions du peuple : « De vous voir embarqués, disait-il aux Français, dans une entreprise qui vous promet tant d’avantages est une très bonne raison pour que nous tâchions de vous en empêcher. Dès le moment où vous avez placé votre cordon sur les Pyrénées, j’aurais attaqué votre commerce, vos colonies, vos ports. Nous, sous les ailes de qui les premiers Cortès ont été organisés, nous qui avons dépensé 150 millions pour chasser les Français d’Espagne, laisserons-nous nos armes se rouiller? Ce n’est pas à vous de répondre. C’est une question entre le gouvernement et le peuple anglais. »

CHATEAUBRIAND ET CANNING EN 1823. 69l

Ces derniers mots, comme cet appel aux armes, marquaient l’étendue de la crise où s’abîmait le ministère des torys, les dangers de cette crise pour la paix européenne. Dès le mois de décembre 1822, Canning avait essayé de la prévenir en inaugurant un nouveau système de politique intérieure. Au lieu de laisser le Parlement s’isoler de la nation pour servir une caste, il prêchait aux torys « l’entente cordiale du peuple et du gouvernement ». Il les engageait à rallier les mécontents, grands commerçants, industriels, les catholiques et même les Irlandais. Le roi le laissait dire parce qu’il le craignait, mais en le désapprouvant. Georges IV encourageait les torys à lui résister, et Peel, son rival autorisé dans le cabinet, lui opposait son talent et le mépris des lords. Mais le peuple était avec Canning et le soutenait, pourvu qu’il écoutât et traduisît ses revendications. En matière de politique extérieure, puisqu’il en avait la charge, Canning s’efforça de satisfaire la nation. Aux paroles belliqueuses de Chateaubriand, il répondit le 14 février 1823 par des menaces : a L’Angleterre, dit-il à Marcellus, notre chargé d’affaires, est prête à soutenir la guerre. » En public, à l’Opéra même, il provoquait les Français, après avoir essayé de les arrêter en offrant à l’Espagne sa médiation. Le 25 février 1823, il avait même proposé au conseil d’armer pour aider les Cortès. La résistance de Peel, la volonté du roi, et surtout une note menaçante de la Russie, datée du 3 mars, qui promit à Louis XVIII son appui, obligèrent Canning à la patience. Malgré lui, malgré le peuple anglais, le 18 mars 1823, Georges IV et le ministère (( publièrent une déclaration de neutralité ».

Pour se venger, pour ménager sa popularité, Canning affecta de maltraiter alors l’envoyé de France, Marcellus, et cessa presque les relations avec lui. A la Chambre des communes, il souhaitait le 14 avril la victoire à l’Espagne sur un ton de chaleur qui prouvait son impatience d’être réduit à l’inaction. Il laissait les Anglais organiser des bals, des souscriptions en faveur des Cortès réfugiés à Cadix : il encouragea ses amis, Robert Wilson, lord Nugent à s’en-

698 L’ANGLETERRE ET LA NON-INTERVENTION (1823). rôler à leur service (mai, juin 1823). 11 essaya même une dernière fois d’arrêter les victoires du duc d’Angoulême par une forme de médiation in extremis. S’il n’eût tenu qu’à lui et à la nation dont il voulait servir les colères, la guerre de 1823 eût été le signal probable d’une guerre plus générale, plus redoutable qui aurait rappelé aux Français si épris des souvenirs de la Révolution et de l’Empire les luttes de Pitt et de Napoléon. Obligé par ses collègues à la patience, à la neutralité quand il eût souhaité la guerre, Canning du moins se donna pour programme de limiter ailleurs, si là il n’avait pas réussi, les espérances ambitieuses de la France encouragées par la Russie. Appuyé par les rancunes et l’orgueil du peuple anglais, retenu par le roi et l’aristocratie qui ne lui permettaient pas l’audace et les violences, il y réussit par un système diplomatique dont il a trouvé la formule et le nom. Pendatit trois ans, sa politique de non-intervention conserva la paix à l’Europe, en obligeant la France et la Russie par la menace et par la force à modérer les ardeurs qu^a guerre d’Espagne avait excitées. Il voulut de plus, et il fit que cette paix, au lieu de servir l’Autriche, en Italie, en Allemagne, servît le peuple anglais, sa grandeur et ses intérêts dans le monde. Et ce fut la fin du règne de Metternicli.

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