‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 302 sur 360 · CANNING ET L’AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

CANNING ET L’AMÉRIQUE

A la Sainte-Alliance, ce prétendu concert des souverains, dont l’objet aurait été de conserver la paix à l’Europe en faisant la guerre aux libertés des peuples, on oppose généralement le système delà non-intervention, soi-disant imaginé par l’Angleterre pour protéger, au risque d’une guerre générale, les nations contre les rois.

L’histoire de la Sainte-Alliance de 1815 à 1822, étudiée dans les congrès et le secret des chancelleries, montre ce qu’il faut penser de l’intimité des souverains et de leur entente contre les peuples. Comment retrouver une direction unique et d’autres motifs que l’ambition dans cette ligue, d’abord destinée à favoriser au profit de la Russie l’affranchissement des chrétiens d’Orient, transformée parles soins de Metternich en un moyen de domination contre les peuples d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne et des Balkans, obligée pourtant par l’Angleterre à ne pas entraver les efforts des Américains vers la liberté? Singulières assises pacifiques que ces Congrès où des intérêts contraires se heurtent, se combinent, puis se heurtent encore, champs clos diplomatiques plutôt, où chaque cabinet attaque, dupe et

LA SAINTE-ALLIANCE ! SOUVERAINS ET NATIONS. 701 combat les antres cabinets, dont le résultat est de prévenir la guerre sur un point de l’Europe pour la déchaîner ailleurs. Au dernier de ces Congrès à Vérone, Alexandre P"" disait à Chateaubriand : « Auriez- vous cru que l’alliance est un mot qui ne sert qu’à couvrir des ambitions : il n’y a plus de politique anglaise, russe, autrichienne? il n’y a plus qu’une politique générale qui doit être admise par tous les rois et tous les peuples. Je n’ai pas besoin d’accroître mon empire. )> Il définissait la Sainte-Alliance par les contraires : car il suffit de prendre le contre-pied de son discours, au moment où il entraînait la France à la guerre, pour savoir ce qu’elle valait, à quoi elle servait.

Depuis l’origine, et à la différence des vraies alliances fondées sur des intérêts communs et un mutuel désir de conservation, la Sainte-Alliance a été une coalition d’ambitions contraires, un système établi comme celui de 1772 sur l’opposition de convoitises toujours prêtes à se déchaîner. Jamais plus qu’alors il n’y eut une politique russe, ardente à s’ouvrir les Balkans, une politique autrichienne résolue à la conquête de l’Allemagne et de l’Italie, une politique anglaise attentive à confisquer la mer et les marchés coloniaux. Mais la Russie disputait l’Allemagne à l’Autriche qui lui fermait les Balkans; et l’Angleterre refusait au tsar à Constantinople les conquêtes que celui-ci voulait lui interdire dans l’Amérique du Sud. Pour un partage du monde, l’accord était moins facile entre grands Etats que pour un partage de la Pologne. Et le désaccord aboutit, en somme, après dix ans de lutte annoncée, proclamée contre les peuples, à un réveil des nations excitées par les intrigues, favorisées par les rivalités des Etats soi-disant unis pour les écraser.

Ainsi, c’était un réveil national que celui de la France, quoique exploité par les ultras. La nation tenant plus à la gloire qu’à la liberté, l’entreprise d’Espagne lui fournissait satisfactions et promesses. Il n’eût tenu, en 1824, qu’à Louis XYIII de l’entraîner au delà de l’Atlantique : la Russie, l’Autriche même l’y poussaient, « rêvant, dit Chateau-

Page 1