LE MONDE DE 1815 A
briand, une nouvelle intervention de la France, une conquête de l’Amérique à main armée. » Sans la crainte de l’Angleterre, les Français auraient peut-être risqué l’affaire. — Quoique si longtemps associés à la Sainte-Alliance, les Anglais de leur côté avaient favorisé là-bas la naissance de plusieurs nations : à la fin de 1823, le Pérou, qui restait encore aux Espagnols, était reconquis par Bolivar, qui reprenait la tentative de Saint-Martin et réparait son échec avec le concours du général Sucre. Les Américains du Sud devaient leur liberté autant aux rivalités des Etats européens qu’à leurs propres efforts, à la Sainte-Alliance et à ses congrès. Les Grecs enfin, cette nation qui dans la décadence de l’empire turc avait trouvé l’occasion de reprendre ses titres, ne devaient pas perdre encore les espérances qu’ils avaient fondées sur la Russie et sur la France. Le 9 janvier 1824, Alexandre F"* invoquait la Sainte-Alliance ; il lui proposait en apparence une œuvre conforme à ses déclarations, « la ruine des révolutionnaires en Grèce ». Mais comme il demandait d’ailleurs, pour réduire les insurgés, à constituer dans les Balkans trois principautés chrétiennes, et menaçait la Turquie si elle refusait, c’était en réalité une manière déguisée de revenir encore au secours de la Grèce. La nation russe l’en priait : la Sainte- Alliance en cette occasion aurait servi la nation grecque, comme elle avait aidé la France à reprendre son rang.
Quand on compare en somme le tableau du monde en 1815 et en 1824, les modifications, que dans cet intervalle y apportèrent la diplomatie ou la guerre, paraissent en somme avoir plus profité aux nations qu’aux Etats, si bien coalisés contre elles. Seule l’Autriche avait trouvé le moyen, dans cette période, de restreindre à son profit les libertés de l’Allemagne et de l’Italie. Ce fut le fait d’un habile homme heureusement servi par les circonstances. Au milieu des rivalités des puissances, et malgré les vœux des nations qu’elles encourageaient, Metternich avait joué avec adresse des Congrès, de leurs déclarations pour procurer à sou maître la paix et des profits. Il avait exploité
SAINTE-ALLIANCE ET NON-INTERVENTION EN 1824. 703 les discordes de la Sainte-Alliance pour retirer à ses associés leur bénéfice; il en avait maintenu et parfois resserré les liens, pour donner à ses affaires la garantie de l’Europe. Il avait condamné les peuples, s’ils le gênaient ou l’inquiétaient; il avait permis d’autre part la renaissance de la France et l’émancipation de l’Amérique. Il avait fait ou laissé faire la guerre en Italie ou en Espagne; il avait réussi à l’empêcher toujours dans les Balkans. Quand il écrivait en 18^4 : a c’est le triomphe complet des principes éternels sur le génie du mal. La convalescence de l’Europe avance », ces belles phrases empruntées aux formules de la Sainte- Alliance signifiaient simplement que Tx-Vutriche se félicitait d’avoir maintenu la paix en Orient a par miracle, » et d’en avoir profité. Dans l’état de nCurope, en 1824, on chercherait vainement les traces d’un succès général remporté au nom de la Sainte-x\lliance par les rois sur les peuples, d’une entente cordiale entre les souverains et leurs ministres contre la Révolution et pour la paix.
Il est par conséquent très difficile de croire que la politique inaugurée par Canning, en 1824, et son système de non-intervention puissent s’expliquer d’un mot, par un refus de continuer la Sainte-Alliance, par un principe contraire, par une action isolée de l’Angleterre en faveur des peuples. Ce qui est clair, c’est que la diplomatie de Canning, dès le début, s’opposa à celle de Metternich. La mort de Castelreagh fut le terme de la collaboration précieuse que le chancelier autrichien avait trouvée dans le parti tory. « Quelle terrible nouvelle! s’écria-t-il. C’est une des catastrophes les plus terribles qui aient pu me frapper. Cet homme m’était dévoué corps et âme. C’était un autre moi-même. » Les relations de Canning et de Metternich commencèrent par la défiance, les injures, et aboutirent à une rupture. Mais Metternich n’était point la Sainte- Alliance : il représentait seulement l’Autriche, exploitant à son profit, à l’aide des phrases générales qu’on y trouvait, ce prétendu concert des souverains. De l’hostilité de Canning contre la politique autrichienne, il ne résulte pas que la politique anglaise ait
704 LES ORIGINES AMÉRICAINES DE LA NON-INTERYENTION. alors poursuivi une croisade populaire et libérale, ni proclamé la non-iniervention pour mettre un terme à la Sainte- Alliance.
La première fois que la formule et le nom de ce nouveau système ont paru dans un document politique, ce ne fut ni dans un document anglais, ni même européen, mais dans des instructions que le vice-président des Etats-Unis, Adams, envoyait au député de sa nation à Londres, Bagot. C’était en 1818 : le tsar Alexandre U** au nom de la Sainte- Alliance conviait, en janvier, l’Europe à s’unir contre les insurgés américains. Au mémoire russe les diplomates de Philadelphie répondaient, prenant le contre-pied : a Aucune intervention des puissances européennes ne sera heureuse que si elle décide l’Espagne à reconnaître l’indépendance des colonies américaines. » Au moment où la Russie lançait en Europe l’idée d’une intervention commune au delà de l’Atlantique, les Etats-Unis déclaraient qu’ils n’en permettraient d’autre aux puissances que celle qui obligerait l’Espagne à capituler devant ses colons rebelles. A la Sainte-Alliance, invoquée par Alexandre U^ les Etats-Unis opposèrent dès le premier jour le système de la non-intervention de l’Europe.
On s’étonnerait peut-être qu’un peuple tout nouveau, isolé par un Océan de l’Europe influât ainsi, après 1815, sur la politique générale des vieilles puissances, si l’on ne savait la puissance d’expansion et les ambitions de cette nation jeune, à qui s’ouvraient déjà de grandes destinées. Tandis que l’Europe était bouleversée par les guerres de la Révolution et le conflit de Napoléon, des politiques et des nations, l’Amérique du Nord traversait aussi des crises décisives.
Au lendemain de la paix de Versailles, on avait pu se demander si les colons anglais, affranchis de la métropole, réussiraient à se constituer un gouvernement national. Le parti fédéraliste, celui d’Hamilton et de Washington y travaillait : mais les tendances de ce parti, ses procédés et ses façons, qui semblaient rappeler le gouvernement anglais,
CRISE CONSTITUTIONNELLE AUX ÉTATS-U N IS (1789-1809). 705 déplaisaient à une nation jalouse de ses franchises locales qu’elle identifiait avec la liberté en général. Le parti républicain plus populaire repoussait, au nom des Etats particuliers, le principe d’un gouvernement fédéral. Il réussit à faire accepter la clause de nullification (décembre 1798), qui laissait chaque Etat juge en dernier ressort des mesures décidées par le Congrès : désormais il sembla impossible d’imir pour la paix comme pendant la guerre les provinces résolues à défendre leur indépendance contre TUnion autant que contre l’Angleterre. Lorsque, arrivés au pouvoir avec Jefferson, et victorieux, les républicains furent obligés par les nécessités du gouvernement d’être fédéralistes à leur tour, on vit leurs anciens adversaires retourner contre eux en 1808 leur tactique, et pour les vaincre comme ils avaient été vaincus, invoquer la nullification et le droit souverain des Etats particuliers.
Ce fut là pendant vingt années pour la jeune République une crise redoutable : la guerre seule qui l’avait constituée pouvait l’en délivrer. Pendant la lutte, la nécessité d’un gouvernement s’imposait, et le patriotisme des citoyens effaçait les rancunes, les divisions et les revendications des Etats. La guerre de 1812 entre les Anglais et les Américains rétablit la paix intérieure. Ce fut l’ère de la bonne entente : era of good feeling. Par les effets moraux et matériels de cette nouvelle prise d’armes contre l’Angleterre, on se crut ramené au temps de l’Indépendance, et l’on dit : « voilà la deuxième guerre d’indépendance ».
Ce n’était pas en réalité d’indépendance qu’il s’agissait, mais de conquête et de puissance. Aucun Etat en Europe, et l’Angleterre moins que les autres, n’aurait songé en 1812 à disputer leur liberté aux Américains du Nord. Mais eux, en revanche, avaient de très bonne heure pensé à élargir leur domaine aux dépens des colonies que l’Europe conservait encore, l’Espagne au Sud, la Grande-Bretagne au Nord. C’était là une ambition naturelle, presque fatale, pour une nation naissante qui avait besoin d’air et d’espace pour s’accroître. Elle unissait les différents mem-
706 LES PARTIS RÉGONCILIÉS PAR LA CONQUÊTE (1803-1819). bres de TUnion quand la question de la forme et des pouvoirs du gouvernement les divisait. Ce fut le chef du parti républicain, Jefferson, qui en 1784 offrit de lui-même, au nom de la Virginie, l’abandon à TUnion des droits particuliers qu’elle pouvait prétendre sur les territoires intérieurs de l’Ouest. Et, dès 1787, l’entente s’était faite sans difficulté sur les conditions et le mode d’extension du domaine fédéral commun à tous les Etats.
Jefferson, en 1803, acquit sans autorisation du Congrès la Louisiane de la France, au prix de 16 millions de dollars prélevés contre tout droit sur le trésor fédéral : personne pourtant en Amérique ne songea à lui reprocher une illégalité qu’il avouait, mais qui pour ses adversaires même était un acte de patriotisme, au-dessus de toute discussion. Des chiffres, en cette matière, prouvent avec plus d’éclat cette force d’expansion nationale que des actes ou des lois. Le Kentucky ajouté en 1791 à l’Union avait bientôt, au dixneuvième siècle, près de 600000 habitants; le Tennessee, admis en 1796, 422000 habitants; l’Ohio, créé en 1802, près de 800000 habitants; la Louisiane, 152000 habitants. Près de deux millions d’hommes se précipitèrent en dix ans des côtes vers l’intérieur et déjà débordaient sur le Canada et les Florides. Ce fut la véritable cause de la guerre engagée par le parti républicain contre l’Angleterre (18 juin 1812), terminée par la paix de Gand (24 décembre 1814] : elle rallia à ce parti toute l’Union, et fit mettre hors la loi les fédéralistes qui disputaient au gouvernement les moyens de vaincre. Et les Américains ne s’aperçurent plus qu’elle avait été sans résultat quand Jackson, un officier volontaire du Tennessee, eut conquis sur les Indiens l’Alabama et, sous prétexte de poursuivre les sauvages, inaugura la présidence de Monroë, en 1817-1818, par la conquête de la Floride espagnole définitivement acquise en 1819.
Tandis que les États du vieux continent se disputaient l’Europe avec acharnement, les États de l’Union constituée au delà de l’Atlantique en 1774 se détournaient des querelles qui faillirent en 1804, vingt ans après, rompre cette
L’EXTENSION DES ÉTATS-UNIS EN AMÉRIQUE. 707 Union, pour conquérir à frais communs toute l’Amérique sur ses anciens maîtres. Lorsque l’Amérique du Sud se souleva à son tour contre les Espagnols, un grand courant de sympathie s’établit d’une côte à l’autre de la mer des Antilles. Les insurgés du Sud avaient besoin d’alliés, d’avocats au moins. Les ambitieux du Nord, empressés, intéressés à conquérir toujours sur l’Europe, pour demeurer unis, regardaient avec envie des domaines qui allaient échapper aux nations coloniales. « Les expéditions pour le sud, disait un de nos agents, Hyde de Neuville, sont dans le goût de cette nation entreprenante. » N’était-ce pas l’effet d’une action presque fatale qui poussait l’un des Etats les plus récemment créés, le Kentucky, à réclamer l’intervention du Congrès en faveur des insurgés (décembre 1817), la proclamation officielle de leur liberté? « Ce peuple ressemble aux grands fleuves de son territoire : chaque jour il mine autour de lui. Plus on tarde à lui opposer une digue, plus on perd de son propre terrain. » Le Congrès américain, quoique secrètement allié aux colons espagnols, ne se déclara pas d’abord pour eux officiellement. 11 voulait prudemment éliminer l’Europe sans la provoquer. La Russie invitait à ce moment même les puissances coloniales à unir leurs efforts pour rompre ces intrigues, pour opposer une digue aux ambitions du peuple américain.
Alors on put saisir l’évolution qui, depuis un siècle, avait transformé la politique des États et des nations. Presque à la même date, 1772-1774, en Orient un peuple avait été démembré, un autre était né sur les bords occidentaux de l’Océan. La ruine de l’un avait précipité vers la Baltique et la Méditerranée, comme fait la rupture d’une digue emportée par un courant naturel, l’extension de la puissance russe; l’éveil et les efforts de l’autre ruinaient ou menaçaient d’un égal danger les domaines coloniaux des nations européennes qui, depuis le seizième siècle, avaient réussi à faire de l’Atlantique une autre Méditerranée. Et l’Europe, trente ans après, se trouva placée devant ce dilemme ; ou de perdre, si elle allait combattre en Amé-
708 ÉTATS-UNIS ET RUSSIE : LÉGITIMITÉ OU LIBERTÉ, rique, la Méditerranée orientale guettée par la Russie, ou, si elle se dérobait à l’appel de l’Espagne et aux conseils intéressés d’Alexandre P^ d’abandonner les donaaines atlantiques aux Américains. Dès ce jour, et parla puissance de ce dilemme, le monde tout entier entra forcément dans ses calculs de la politique européenne, en élargit le cadre et parfois le brisa.
Si le tsar invoquait contre les sujets rebelles de l’Espagne la légitimité du droit monarchique, la diplomatie américaine, hésitant encore à proclamer en leur faveur le droit des peuples, demandait du moins que l’Europe n’intervînt pas contre leur liberté. Au fond, de Pétersbourg ou de New-York, on voulait également la voie libre aux entreprises que l’on préparait dans les Balkans, dans l’Amérique du Sud. Légitimité ou liberté. Sainte- Alliance ou non-intervention, sous leur forme et dans leurs formules différentes mais contemporaines, dissimulent des calculs et des ambitions très analogues. Le public, libéral ou monarchique, pouvait se méprendre sur la portée apparente de ces programmes. Ils étaient faits pour le tromper. Les diplomates qui nous éclairent sur leur valeur ont rectifié, dès cette époque, les opinions qu’ils ne pouvaient pas partager. Ce que nos agents à la cour de Russie disaient d’Alexandre P% de sa dissimulation et des intentions détournées de la Sain te- Alliance, Hyde de Neuville à Philadelphie l’écrivait du peuple américain : « Cette nation voit encore moins la liberté des autres peuples que l’intérêt de son commerce et de sa grandeur. »
Parmi ces diplomates, les plus intéressés à veiller sur les ambitions des États-Unis, c’étaient assurément les hommes politiques de l’Angleterre. Après l’Espagne, nulle puissance n’était plus exposée aux dangers de l’extension américaine que la Grande-Bretagne au Canada, aux Antilles. Elle se trouvait dans la nécessité de protéger ses frontières coloniales, comme l’Autriche dans l’obligation de fermer les Balkans à la Russie pour défendre les siennes. Dans la politiquede non-intervention que proclamait l’Amé-
1822: CONGRÈS DE VÉRONE ET POLITIQUE DE MONROË. 709 rique, Castelreagh avait reconnu le dessein des États-Unis d’intervenir, et d’arracher à l’Espagne, en écartant l’Europe, la liberté de ses colonies. Sollicité par Adams d’accepter l’indépendance des États insurgés, Castelreagh s’y refusa obstinément de 1819 à 1822 : il espérait d’autre part que la Sainte-Alliance russe contenue par Metternich à Aix-la-Chapelle, à Troppau, n’aiderait pas le roi d’Espagne contre ses sujets rebelles. C’était des deux côtés conserver une stricte neutralité, limiter en Orient, en Occident les ambitions du tsar Alexandre P"* et celles de l’Union américaine. Le cabinet tory s’attacha à cette politique pacifique pour préserver l’Angleterre des dangers qui menaçaient son domaine aux deux extrémités du monde, depuis le Canada jusqu’aux Indes.
Mais il parut en 1822 que ce moyen ne suffisait plus. Le 8 mars 1822, le Président de l’Union, Monroë, venait annoncer aux Chambres son intention formelle de reconnaître comme États indépendants et libres les colonies espagnoles. Vingt jours après, le Congrès sanctionnait cette décision. En vain affirma-t-on encore que cette déclaration était conforme à la plus stricte neutralité, que les Etats-Unis, refusant à l’Europe le droit d’intervenir, n’intervenaient pas. Un nouveau message du Président, à la fin de l’année, fit entendre qu’au besoin les États-Unis emploieraient la force pour soutenir les insurgés : leur programme de non-intervention dissimulait mal une alliance effective.
Et voilà qu’au même instant, le Congrès de Vérone encouragea le réveil militaire de la Franco, lui donna mandat de rétablir Ferdinand VII en Espagne, laissa enfin espérer à la Russie une intervention de la Sainte-Alliance en Amérique. Entre toutes ces ambitions déchaînées qui risquaient de se heurter au delà de l’Atlantique, que devenait la politique pacifique de l’Angleterre et quel serait son rôle, si elle s’obstinait à demeurer neutre, le jour où la crise éclaterait?
Dès le milieu de 1822, l’opinion anglaise s’émut de ces