LES ANGLAIS, CANNING ET L’AMÉRIQUE (J
menaces. Les marchands de Londres surtout appelèrent l’attention du gouvernement sur le risque qu’ils couraient de perdre un monde colonial convoité sous prétexte de non-intervention par les États-Unis, par la France au nom delà Sainte-Alliance. « Si le pouvoir de l’Espagne est ruiné en Amérique, à quel système politique, à quels intérêts obéissons-nous? demandait à Londonderry Lowe, interprète de l’opinion anglaise, u 11 faut reconnaître ces nouveaux États. Il n’y a pas à hésiter entre la gloriole de gagner la palme de fidélité à de vieux principes et l’ennui d’être privé de grands avantages. Il est heureux sans doute que nos intérêts s’accordent avec les progrès d’un peuple vers la conquête de ses droits. Mais ce n’est pas là une politique qui prend sa source dans des sentiments ou des doctrines de parti. Regardez la côte et la position de la Colombie qui commande à l’Atlantique et au Pacifique. » Un mois après avoir reçu cet appel, Castelreagh se tuait. Ce fut le grand mérite de Canning, aussitôt qu’il le remplaça, d’avoir entendu ces avis : il inaugura une politique capable de sauvegarder les intérêts de l’Angleterre dans cette crise redoutable. Il eut la vision très nette de l’étendue et de l’importance de la question qui allait se régler entre l’Europe et l’Amérique. Dès le 8 novembre 1822, il écrivait à Wellington : « Chaque jour me persuade que dans l’état présent du monde, de la péninsule espagnole, de l’Angleterre, les questions américaines sont, sans aucune proportion, de beaucoup plus importantes pour nous que celles d’Europe, et que si nous ne les saisissons pas d’une main ferme, pour notre avantage, l’occasion perdue ne se retrouvera plus. » Quatre ans plus tard et son œuvre accomplie, il répétait au Parlement, à la veille de sa mort : « J’ai regardé l’Europe sous un autre angle que mes contemporains. J’ai vu l’Espagne et l’Amérique. »
C’est sous cet angle qu’il faut, pour le comprendre et l’expliquer, examiner son système. Le problème américain que Canning devait résoudre au profit de l’Angleterre était d’une solution malaisée et dangereuse. S’il se déclarait
LA DOCTRINE ET LES PROJETS DE MONROË (DÉC. 1823). 711 avec les États-Unis pour les colonies espagnoles, il rompait avec la Sainte- Alliance ; il risquait de jeter l’Espagne entre les mains de la Russie et de la France, et de provoquer une intervention de l’Europe favorable à cette dernière. Si, d’autre part, il laissait les États-Unis intervenir seuls en faveur des insurgés, l’Amérique du Sud ne leur appartiendrait-elle pas en fin de compte, et de droit?
Canning avait d’abord cherché à retarder les progrès de la Sainte-Alliance et de la France au delà des Pyrénées. C’eût été, si le cabinet dont il faisait partie lui avait permis des mesures hostiles et efficaces, supprimer peut-être un des deux termes du problème. Puis, en secret, il avait envoyé l’ordre aux consuls anglais d’aider les insurgés dans leur œuvre d’indépendance, de rivaliser de zèle avec les agents des États-Unis. Ce n’étaient encore que des demi-mesures insuffisantes.
A la fin de l’année 1823, la crise s’aggrava. Les termes du problème se resserraient par les victoires des Françnis en Éspagne, les exigences de la Russie, les proclamations de Monroë. Le 26 décembre 1823, sur les conseils du cabinet français, Ferdinand VII adressa à l’Europe une demande de médiation avec ses sujets rebelles d’Amérique: il sollicitait en sa faveur les décisions d’un Congrès de la Sain te- Alliance. Presque à la même date, le Congrès américain entendit une déclaration capitale de Monroë (2 décembre 1823), résumé de l’histoire de l’Union depuis trente ans ou se trouvait proclamé ce principe que « le moyen de vaincre les préjugés locaux et les jalousies était de rendre l’Union attentive à ses grands intérêts en Amérique. » Le Président comparait fièrement la situation des Etats-Unis en 1783, en 1823 : « En élargissant la base de notre système et nos domaines, nous avons rendu impraticable la dissolution de rUnion et du Pacte fédéral. » Pour prévenir à jamais le retour des maux qui avaient à l’intérieur menacé l’Union, Monroë préconisai l’emploi des mêmes remèdes, l’exploitation de l’Amérique du Sud, indépendante et libre, fermée à l’inlluence des Européens. Il déclarait enfin pu-
712 NON-INTERVENTION OU INTERVENTION : CANNING. bliquement l’alliance conclue entre les Etats-Unis et les colonies espagnoles : il était prêt à défendre celle-ci contre toute attaque. Cet acte célèbre, déclaration de guerre à la Sainte-Alliance, si elle intervenait dans l’Amérique du Sud, quand l’Union y était formellement intervenue, régla définitivement et sans délai l’attitude et le système politique de Canning.
« Il apparaît clairement, dit-il le U'’ février 1824, que si une grande partie du globe restait plus longtemps sans existence reconnue et sans relations politiques avec les gouvernements établis d’Europe, la conséquence serait très dangereuse pour les intérêts des nations européennes. » Contre les doctrines de Monroë, il fallait agir au plus vite. En proclamant le droit de non-intervention, les Etats-Unis se réservaient le droit ri ’in ter venir seuls dans l’Amérique du Sud. Résolument, pour leur retirer ce privilège, Canning leur emprunta leur langage, leurs formules, refusa à l’Autriche et à la Russie le pouvoir d’intervenir contre les peuples libres, afin que l’Angleterre pût les défendre au delà de l’Atlantique. Il invita, au mois de juin 1824, la France à l’imiter « car, disait-il, ce n’étaient pas seulement les intérêts essentiels de l’Angleterre, mais les intérêts du vieux et du nouveau monde qui étaient en jeu. » On le voit alors, pour rompre avec la Sainte-Alliance, injurier Metternich, flatter à Londres l’agent de Monroë, Rush, affecter de ne plus traiter qu’avec lui, proclamer la non-intervention, pour s’en réserver la direction et le profit. Depuis le mois de septembre 1823, il y pensait. Le message de Monroë, les menaces de la Russie l’y décidèrent.
Notre agent à Londres, au mois de juin 1824, reçut ses confidences : elles éclairent la portée de l’adhésion que Canning donnait alors aux doctrines formulées pour la première fois en Amérique. « Les raisons, lui dit-il, que les puissances invoquaient en faveur de leur intervention en Espagne, il les aperçoit dans l’autre hémisphère. Il transporte aux Etats-Unis les considérations de voisinage et de