SA POLITIQUE DANS LE N OÙVÈAU-MONDE
gouvernement que les puissances continentales ont fait valoir en Europe. » Ainsi la non-intervention au delà de TAtlantique, c’était la même chose que la Sainte-Alliance en deçà. Et Canning ajoutait : « Il faut y faire entrer la France et l’Angleterre parce que leur commerce les rapproche, et que l’Atlantique n’est pas une barrière : » mot très profond et digne d’un grand politique qui voyait, comme un historien dégagé des petites choses par le recul du temps, les développements généraux de l’humanité. Cela même effrayait un peu notre agent qui termina le récit de cette conversation par cette conclusion : « En suivant cette métaphysique, on irait à substituer un système d’intervention à un autre, l’alliance maritime à la Sainte-Alliance, le nouveau monde à l’ancien. »
Cette critique demeure pourtant le jugement qui éclaire le mieux la politique de Canning, dans ses origines et par ses vrais motifs. On se tromperait si d’après les invectives de Canninsr contre Metternich, ou par les reproches du chancelier autrichien au nouveau ministre anglais, on les considérait comme les champions opposés du droit des peuples et des souverains. Autrichiens ou Anglais, ils employaient au fond les mêmes moyens au service de leur pays. (( M. Canning, disait Metternich, appartient à cette classe d’hommes qui parfois entrent dans une association sans pour cela attacher leurs vœux sincères à son succès ; spéculent sur les profits du moment, et ne tachent pas moins d’assurer leur capital en dehors de l’entreprise. » Qu’avait donc fait d’autre Metternich en adoptant la Sainte-Alliance, en prenant ses formules, en parlant son langage plus haut parfois que la Russie? Il avait donné l’exemple à Canning ; le jour où celui-ci vit la nécessité de parler le même langage que les Etats-Unis, de leur emprunter leurs formules de non-intervention, il feignit d’entrer dans leur système. Il en fit celui de l’Angleterre, pour qu’elle en retirât le bénéfice comme le profit de la Sain te- Alliance avait été pour l’Autriche.
De la politique de Metternich, celle de Canning ne diffé-
714 CANNING ET METTERNICH : LEURS PROCÉDÉS, rait donc que par la forme et l’objet. Les procédés étaient les mêmes, et la tactique semblable : refuser aux Etats- Unis les avantages exclusifs qu’ils exigeaient dans l’Amérique du Sud, en se posant avec eux comme le champion des peuples insurgés, et procurer à l’iVngleterre aussi le bénéfice des principes de Monroë, c’était exactement ce qu’avait fait, pour fermer aux Russes les Balkans, Melternich, habile à parler le langage d’Alexandre à tirer parti pour l’Autriche seule de ce programme. C’est une grande erreur d’opposer le système anglais de non-intervention à la Sainte-Alliance. Il faut les rapprocher : ils ne se contredisent point, ils se succèdent et se remplacent.
La liberté des peuples, que Ganning va invoquer, comme l’Autriche a joué de la légitimité, simple prétexte pour l’Angleterre comme pour les Etats-Unis. Aucune de ces deux nations, répètent tous nos envoyés à l’étranger, ne se soucie d’appuyer des révolutionnaires : elles recherchent leur intérêt. Ni Alexandre ni Metternich n’avaient attendu autre chose de leurs déclarations en faveur des souverains.
La vérité fut que le système proclamé, pratiqué par l’Angleterre à partir de 1824 fut ce qu’avait été la Sainte- Alliance aux mains de Metternich : un moyen de prévenir, de régler même avantageusement le conflit redoutable pour l’Europe que les ambitions des Etats-Unis soulevaient alors sur les frontières de l’empire britannique. Les déclarations de Monroë coïncidèrent avec l’exécution qui semblait prochaine des promesses faites depuis deux ans par l’Autriche à Alexandre LL Pour détourner le tsar de l’Orient, les alliés de Vérone lui avaient promis une action en Amérique, à contre-cœur. Ils étaient pris à leurs offres, « M. de Metternich, écrivait alors M. de Villèle, a ville gagnée quand il a levé l’obstacle aux dépens de ceux qu’il accumule pour le lendemain. Dieu veuille que l’orage entassé par rahus d’un tel système ne finisse par éclater! Les ravages en seront incalculables. » Entre l’Europe et l’Union américaine, l’orage en effet s’amassait, lorsque Canning prit la
LEUR opposition; leur ressemblance. 715 direction de la politique anglaise. Il pouvait être fatal à l’Angleterre surtout, autant que des commotions orientales devaient l’être pour l’Autriche. Eu face de ce danger, « la guerre frappant à droite, à gauche sur son chemin », Canning enleva à Metternich pendant trois ans la direction des affaires européennes, pour maintenir la paix du monde. Il fit en sorte que l’Angleterre, après l’Autriche, eut l’honneur et le bénéfice de cette œuvre. Par un jeu de bascule^ il régla la balance entre V ancien monde et le nouveau^ entre l’Europe et l’Angleterre. Son règne dura moins que celui de Metternich : il s’appuyait sur les mêmes principes, sur un emploi adroit de formules empruntées aux Etats-Unis, sur une coalition d’ambilions contraires, sur l’opposition des convoitises. Après une nouvelle période de paix, il était condamné à disparaître dans la mêlée de ces convoitises.
BIBLIOGRAPHIE
Les indications de livres, pour cette étude, sont les mêmes que celles qui seront données à la fin du chapitre suivant.
L’OEUVUE DE CANNING