CANNING : L’ANGLETERRE, LES ÉTATS-UNIS ET L’ATLANTIQUE
Le jour où Canning se résolut à régler pacifiquement le différend qui risquait de mettre aux prises l’Europe et l’Amérique, il eut aussitôt l’idée d’employer la méthode qui avait permis à Metternich de prévenir la crise orientale. Plus de ces Congrès européens, que l’Autriche eût limités à des affaires continentales et exploités à son profit. Un Congrès encore, mais entre les puissances coloniales et maritimes, réservé à l’examen de la question américaine et que l’Angleterre dirigerait à son gré (24 juin 1824).
11 s’agissait donc d’établir une entente préalable entre l’Angleterre et les deux puissances maritimes disposées à intervenir dans l’Amérique du Sud : les Etats-Unis qui invoquaient le principe de non-intervention, la France armée par la Sainte-Alliance. Du moment que Canning se ralliait au principe proclamé par Monroë, il ne lui fut pas difficile d’obtenir de l’Union américaine les délais et l’accord nécessaires. Une motion violente contre l’Europe apportée à la tribune du Congrès au mois de mars 1824 fut écartée par l’influence du Président. Jusqu’à la fin de l’année, il suffit à Monroë de déclarer aux représentants que l’Angleterre adhérait à la politique des Etats-Unis pour retarder tout éclat. D’autre part, à défaut de l’intervention armée
PROJET DE CONGRÈS DES PUISSANCES MARITIMES. 717 qu’il était résolu à refuser à la France, Canning lui laissa espérer le succès d’une intervention diplomatique dont elle aurait rhonneur. Comme garantie de sa promesse, l’Angleterre recula d'un an la reconnaissance qu’elle semblait d’abord prête à accorder aux colonies espagnoles. N’étaitce pas la preuve qu’elle voulait permettre à Louis XVIII de pratiquer entre Ferdinand VIT et ses sujets une médiation honorable et utile?
Le succès de ce plan habilement concerté était subordonné à l’attitude du cabinet français. Et Canning avait le droit d’espérer qu’elle serait favorable à ses projets. Si le tsar Alexandre, et Metternich pour le satisfaire poussaient la France à une guerre en Amérique, la France ne s’en souciait guère, même les royalistes qui avaient applaudi à l’expédition de 1823. u L’opinion générale, même l’opinion royaliste est fort tiède, écrivait Chateaubriand, sur la question des colonies espagnoles. Il n’y a point de ministère qui ne fût écrasé s’il s’engageait dans une pareille affaire. »
Villèle, qui aurait empêché la guerre d’Espagne s’il l’avait pu, se trouvait ainsi fort à son aise pour limiter du moins cette guerre à la Péninsule. La question des colonies espagnoles le préoccupait : comme Canning, il désirait la régler pacifiquement. Il n’était pas éloigné de reconnaître les gouvernements nouveaux de l’Amérique du Sud, parlait même de donner l’exemple en émancipant Saint-Domingue ; il conseillait à Ferdinand VII d’établir au delà de l’Amérique des infants et des royautés indépendantes, quoique le projet heurtât l’intransigeance des Espagnols et leur idée enracinée de ne rien modifier à l’état de leur empire colonial. Peu importait d’ailleurs à Villèle : dans tous les cas il avait le ferme dessein, aussi arrêté que pouvait l’être celui des Espagnols encouragés par la Sainte- Alliance, de (( s’entendre avec l’Angleterre sur la question américaine ». Il l’avait dit à Montmorency, dès le 6 novembre 1822. Il le répéta à Polignac qu’il envoya en octobre 1823 remplacer le comte de Marcellus à Londres. Et Polignac, accueilli d’une façon particulièrement aimable
718 CANNING, VILLÊLE ET POLIGNAG (MARS 1824). par le roi et la société anglaise, s’employa tout de suite à rapprocher la France et l’Angleterre sur cette affaire qui avait menacé de les diviser. Un mémorandum qu’il échangea avec Ganning le 9 octobre 1823, publié au mois de mars 1824, fit connaître à l’Europe l’entente des deux puissances sur deux points essentiels : l’impossibilité de ramener l’Amérique à son ancien état ; la volonté de ne point agir contre les colonies par la force des armes.
Ainsi la France, le ministère Villèle, son ambassadeur h Londres adhéraient au principe de non-intervention. Les puissances maritimes se groupaient autour de l’Angleterre pour le faire triompher. Ganning avait établi son système sur des bases solides.
La Russie et l’Autriche firent tous leurs efforts pour les ébranler. Après Vérone, Alexandre F"* avait compté disposer de la France au moins par Ghateaubriand. Dans son parti, dans la nation le grand écrivain avait de l’autorité. La guerre d’Espagne l’avait fait ministre des affaires étrangères. Pour l’encourager et donner un avertissement à Villèle et au roi, le tsar lui envoya à la fin de décembre 1823 une décoration de ses ordres, sans rien donner au Président du conseil. « Toute la situation reposait sur lui seul,)) disait-il à la Ferronays. Et son intention était de le faire savoir aux Français. L’effet ne répondit pas à la menace. Louis XVIII fut piqué au vif. « G’est un soufflet que l’empereur Alexandre vient de me donner sur votre joue, dit-il à Villèle. Je vous fais chevalier de mes ordres. Ils valent bien les siens. » Le résultat fut que l’autorité de Villèle, s’accrut, que celle de Ghateaubriand diminua en proportion, et que l’on vit Polignac traiter en dehors de lui avec le Président du conseil.
En vain, Ghateaubriand, plus avisé que le tsar, engageait-il ce souverain à la prudence. S’il se déclarait impuissant à faire accepter à la France une guerre, dans laquelle l’Europe ne la soutiendrait pas, ses objections augmentaient le dépit d’Alexandre. Ses avis n’étaient pas écoutés. Et pourtant, ils étaient singulièrement éloquents et justes ;