L’ÉCHEC DÜ CONGRÈS DE PANAMA
celui de Panama. Mais à son tour le Congrès de Panama fut renvoyé jusqu’au 22 juin 1826. Quand il s’ouvrit, par l’enthousiasme des Américains du Nord et du Sud on put voir que la doctrine de Monroë s’était propagée du Saint- Laurent à la Plata : c’était l’intervention effective des Etats- Unis dans le continent du Sud, préparée, réglée par le système américain de la 7ion-interventi,oyi^\QVQm\ de l’Europe en deçà de l’Atlantique. Celle-ci s’en apercevait, un peu tard. « Quel sera le Congrès européen qu’on opposera à celui de Panama? » demandaient les journaux en France (juillet 1826). « Mon sang se fige à la pensée que la République des païens de l’Amérique va devenir l’idéal suprême, » écrivait Gentz à Adolphe Muller. D’une côte à l’autre de l’Atlantique des cris de guerre s’échangeaient entre « la Sainte-Alliance de la liberté et la Sainte- Alliance des despotes ».
En n’attendant pas ces extrémités, l’Angleterre avait pris pied depuis 1825 dans l’Amérique du Sud. Son influence à Rio de Janeiro, à Buenos-Ayres, empêcha le Brésil et la République Argentine de se faire représenter au Congrès de Panama, comme ils l’avaient promis. Les riches commerçants de ces villes avaient tout intérêt à ne pas provoquer l’Europe : ils en vivaient. La Colombie, le Guatemala, le Mexique et le Pérou se trouvèrent ainsi réduits à un Congrès incomplet que les fièvres dispersèrent dès le mois de septembre.
Même aux Etats-Unis, un grand parti d’opposition, excité par l’Angleterre, se forma contre le gouvernement et blâma son adhésion au Congrès de Panama. L’un des principaux motifs de cette résistance fut la crainte que ce Congrès ne favorisât les entreprises communes de la Colombie et du Mexique sur les îles de Cuba et de Porto-Rico. L’esprit de conquête amenait déjà les deux Amériques à se séparer avant de s’être unies. Le 4 mars 1826, après cinq mois de débats, l’Union affirma son intention formelle « de ne contracter avec aucune nation aucune alliance ni offensive, ni défensive ». C’était la guerre avec l’Europe désormais
BÔLIVAR; la LUTTË DË RAGE3 EN AMÉRIQUE. 733 éloignée, les ambitions de l’Amérique du Sud neutralisées par celles des Et its-Unis. En se déclarant pour la politique de non intervention, Ganning l’avait mieux enchaînée que l’Europe et la Sainte-Alliance par une hostilité trop déclarée. La paix était assurée; le vieux monde préservé de l’orage qui l’avait menacé si rudement dans ses intérêts, dans sa vie même.
Le grand mérite de l’homme d’Etat anglais avait été de voir, avant tout autre, l’étendue de cet orage, sa puissance presque fatale, ses limites aussi. Les victoires de Bolivar ne l’avaient pas aveuglé sur la fragilité de son œuvre. Le Libérateur avait dû recourir, comme tous les généraux qui détruisirent la domination espagnole à la force, à l’alliance brutale avec les indigènes, les gens de couleur. Dans la guerre et par sa volonté, l’union des races s’était imposée. Dans la paix, elle redevint aussi malaisée qu’elle l’avait été aux premiers temps de la révolte. Les indigènes réclamaient leur salaire et l’obtinrent : la Colombie, le Yénézuéla firent d’eux des citoyens, des propriétaires (juillet 1821); le Pérou leur distribua des terres et des droits. Outre que l’embarras était grand de gouverner avec ces hommes tenus si longtemps à l’écart de la civilisation, livrés d’avance à toutes les dictatures, les Européens réclamaient une part d’influence égale à leur supériorité. En Colombie même, où Bolivar était si puissant, les bourgeois de Bogota, le viceprésident Santander organisaient contre lui et son œuvre trop favorable aux indigènes la résistance. Pendant le Congrès de Panama même, le général Paez sépara le Yénézuéla de la Colombie pour le rendre aux Espagnols de Caracas et de Yalencia (novembre 1826). Bolivar fut réduit, pour défendre son autorité, à des coups d’Etat perpétuels.
En faisant son pouvoir instable et violent, cette lutte des races momentanément unies contre l’Espagne condamnait aussi ses projets de fédération américaine.
Si le Brésil et la Piata refusèrent leur concours au moment décisif, ce fut surtout parce que les colons, les blancs, cultivés et riches de ces provinces, menacés par la pous-
734 CANNING : SA DIPLOMATIE EN AMÉRIQUE, sée des races indigènes, ne voulaient pas de la politique pratiquée au Pérou et en Colombie, a Pour consolider la puissance de la bourgeoisie des blancs, ils avaient, au contraire, escompté Témigration européenne, n « Dites adieu à la domination de vos ancêtres, misérables débris de la race primitive, » disait un Argentin qui appelait d’autre part les colons d’Europe. Il est remarquable encore que l’opposition de TUnion américaine au Congrès de Panama se recruta surtout parmi les propriétaires, les orateurs delà Virginie, les politiques des Etats du Sud. Un accord avec Bolivar leur parut une menace de l’émancipation des nègres dans les Antilles, bientôt dans leurs domaines. Intérêts et préjugés de race, à Washington comme à Buenos-Ayres, déterminèrent la résistance de la moitié au moins des Etats- Unis. (( Je voudrais voir les députés que nous recevrons de ces pays-là, dit le sénateur de la Virginie, M. John Randolph, quel sera leur caractère, quelle est leur couleur, » Ainsi, le grand problème qui devait quarante ans plus lard compromettre TUnion du Nord, se posait déjà pour rendre impossible l’Union des deux continents. On ne s’entendait pas sur le sens à donner à la formule de Monroë : L’Amérique aux Américains. )> Qu’était-ce que les Américains, Européens établis dans le Nouveau-Monde, ou habitants de l’Amérique en général? Plus d’une guerre civile au nord et au sud des Antilles devait encore surgir de ce débat, avant que l’Europe eût à redouter une déclaration de guerre générale de toutes les Républiques échappées à son joug. C’étaient ces germes de discorde que Canning avait su reconnaître et développer. Sa diplomatie avait ruiné le Congrès de Panama : écoutée à Washington, à Rio-de- Janeiro, à Montevideo, parce qu’elle flattait les aspirations des peuples et des gouvernements, elle précisa les rivalités et les haines qui les divisait. Intervention pacifique et adroi e qui valait mieux que l’intervention brutale recommandée par la Sainte-Alliance de 1818 à 1826. L’exemple de l’Espagne aurait pu instruire l’Europe : là où elle avait opposé aux blancs les gens de couleur, exploité