CANNING : L’ANGLETERRE ET LA QUESTION DE LA MÉDITERRANÉE
Dans une conversation qu’il eut peu de temps après son arrivée à Londres avec Canning, Polignac rapporte que le ministre eut dès cette époque a l’idée de jouer un nouveau rôle en Orient ». L’Angleterre repoussait les moyens proposés par Metternich pour détourner sur l’Amérique la fièvre de guerre et de conquêtes encouragée par les ministres de France et de Bussie : il fallait qu’elle en trouvât d’autres pour préserver les Balkans. Elle ne tenait pas moins que l’Autriche à la durée de l’empire ottoman ; elle préférait son intégrité à l’établissement des Français dans la Méditerranée ou des Busses à Constantinople.
Or, jamais l’opinion française ne s’était plus fortement prononcée qu’en 1823 en faveur des Grecs. Le réveil militaire de la nation, les succès de la royauté, la politique de Chateaubriand encourageaient ces manifestations philhellènes. De toutes parts, des comités s’organisaient pour envoyer aux insurgés de l’argent, des armes, des munitions. Des volontaires s’enrôlaient. Un Français négociait
736 DÉTRESSË DE LA GRÈCE EN 1823 ! RÔLE DE LA FRANCE, un emprunt à Paris pour la république grecque. Le marquis de Noailles, à la Chambre, sollicitait Louis XVIII de lui venir en aide, réclamait la croisade contre les musulmans. Le parti libéral exigeait Tintervenlion au nom du droit.
Au même moment les puissances européennes étaient convoquées à Saint-Pétersbourg par le tsar Alexandre P"* pour donner leur adhésion au plan qu’il avait formé de constituer trois nouvelles provinces sous son protectorat sur les rivages de la mer Egée.
Cette double conquête, par mer et par terre, semblait enfin préparée, fatalement amenée par l’action intérieure et extérieure de la nation hellène. La dispute personnelle qui s’était élevée entre le représentant des Klephtes, Kolokotronis et le chef des constitutionnels, Mavrocordato, divisait tous les Grecs. A l’heure du péril, les hommes et les partis s’étaient unis. Le péril passé, ils ne s’entendaient plus sur la forme du gouvernement : les uns, incapables de se plier aux habitudes légales, à demi sauvages, favorisaient les dictatures militaires ; les autres, plus civilisés, invoquaient les libertés de la Grèce antique. Rolokotronis chassait de Nauplie l’assemblée qui, réfugiée à Astro (mars 1823), le condamnait solennellement. Le vieux général espérait avec le concours du pouvoir exécutif triompher du Sénat. Il tenta contre lui un coup d'Etat le 15 décembre. Les constitutionnels échappèrent, s’enfuirent à Kranidi ; appuyés sur les îles d’Hydra, de Spezzia, dont la richesse et la marine étaient considérables, ils reprirent la lutte. Rolokotronis et ses lieutenants gardèrent les places fortes de terre ferme, Nauplie, l’Acrocorinthe, Tripolitza, Athènes. La guerre civile déchirait la Grèce. Et c’était l’heure, où les flottes de Méhémet-Ali, occupant la Crète (septembre 1823), se disposaient à débarquer en Moréeune armée de vingt mille hommes, une artillerie puissante. En cet état, les patriotes hellènes, dans les deux camps, plus que jamais recouraient à l’Europe, lui demandaient son arbitrage et son appui. Une négociation s’ébaucha entre
CONFÉRENCES DR PÉTERSBOURC (I82i) : L’ACTION RUSSE. 737 Mavrocordato et la famille d’Orléans pour transformer la République en une monarchie protégée par la France, appuyée sur ses finances et sur ses armées.
L’intervention delà France dans la mer Egée n’était pas moins fâcheuse pour l’Angleterre quo celle des Russes dans les Balkans pour l’Autriche. Et cependant Canning, en rejetant la note espagnole d'Ofalia (décembre 1823), imaginée par Metternicli comme une dernière tentative de diversion au delà de l’Atlantique, s’était lui-même obligé à trouver d’autres remèdes. « La politique anglaise ne représente plus rien du tout, écrivait Metternich le 23 janvier 1824. L’incertitude et le néant ne conslituent pas la politique. » Il ne suffisait pas, en effet, que l’Angleterre refusât de prendre part aux conférences de Saint-Pétersbourg et blâmât les projets de la Russie, pour les empêcher. Metternich avait du moins trouvé une diversion : puisqu’elle n’était pas du goût de Canning, à lui, d’après son langage même, « de prendre la queue de la poêle » et de faire mieux.
L’histoire a dit de lui qu’il avait été un opportuniste de génie. Elle ne l’a jugé que par son rôle dans les affaires d’Orient, où les intérêts généraux de l’Angleterre et sa façon de les servir ne comportaient pas d’autre méthode.
Les Anglais, dans les conflits qui pouvaient ruiner l’empire ottoman, ou détruire les espérances de la Grèce, n’avaient point à prendre parti. « Cette guerre ne nous regarde pas, » disait, le I*"*" décembre 1824 encore, Canning au gouvernement de Nauplie, qui sollicitait son appui. Liée à la Porte par des relations amicales et des traités, intéressée à sa durée, la Grande-Bretagne lui devait, comme l’Autriche, au moins la neutralité, si elle ne souhaitait pas sa victoire. Cela eût été, de la part de Canning, conforme à ses déclarations de non-intervention.
Mais alors c’était laisser le champ libre à l’intervention, aux ambitions de la Russie et de la France, leur livrer la Turquie abattue, la Grèce reconnaissante. Les événements pendant l’année 1824 se précipitèrent en ce sens : après d’épouvantables massacres dans l’île d’Ypsara et une attaque