LE PROGRAMME DE CANNING ! METTERNICII L’ADOPTE
inutile contre Samos, la flotte turque du Capitau-Pacha joignit l’escadre égyptienne (septenobre 18^4). Il semblait que devant ce nouvel ennemi les Grecs eux-mêmes perdissent courage. Leur désespoir, leurs misères et les cruautés de leurs adversaires appelaient les sympathies de l’Europe. Déjà au mois de juin 1824 la Russie faisait accepter à l’Europe, comme une nécessité, l’intervention des puissances en faveur des Grecs. La forme de la coopération n’était pas encore fixée : mais pour que Metternicb en admît le principe, il fallait que ropinion publique se fût fortement prononcée en Russie surtout et en France contre les Ottomans. D’un jour à l’autre le duc de Nemours pouvait être appelé au trône de Grèce.
Canning dut alors chercher le moyen de prévenir cette intervention, en intervenant lui-même, mais le moins possible. Il laissa les comités philhellènes se développer à Londres, envoyer de l’argent et des volontaires en Grèce. Au mois d’octobre 1824 enfin, il formula son plan. « Le moment était venu, déclara-t-il, d’imposer .aux belligérants des conditions de paix acceptables pour tous deux; le maintien de la souveraineté ottomane, modifiée de façon à procurer aux Grecs une indépendance relative. )> Limiter à la fois le pouvoir des Turcs et la liberté des Grecs, en les proclamant également, tel fut l’expédient que Canning proposa à l’Europe pour terminer le conflit, pour prévenir surtout le démembrement de l’empire ottoman parla Russie et par la France. Il refusa de discuter le projet russe à Saint-Pétersbourg; les colères du tsar ne l’effrayaient pas: il ne voulait pas d’un congrès qui permettrait l’action de la Russie. Il offrit une intervention diplomatique, une médiation dont la base serait la proclamation de la liberté grecque. Son plan était alors « d’accorder aux Grecs le bénéfice de l’émancipation pour empêcher les Russes ou la France d’établir leur protectorat ».
Ce plan devait séduire Metternicb : n’était-ce pas son désir et son œuvre d’écarter ainsi, depuis dix années, la Russie des Balkans, d’y maintenir la paix ? A son tour, il
L’INTERVENTION DIPLOMATIQUE ! COLÈRES DU TSAR. 739 proposa, le 15 janvier 1825, de négocier avec la Porte pour lui faire admettre l’indépendance des Grecs, sinon comme un droit, du moins comme une mesure de fait, « Les cabinets, disait-il, seront peut-être surpris de nous entendre énoncer cette idée. » A coup sûr ce n’était plus le langage du chancelier à Vérone : a Les Grecs n’étaient donc plus des insurgés, comme ceux d’Kspagne et d’Italie, ils étaient une nation soupirant après l’indépendance politique. )) Metlernicli ne se trompait pas en prévoyant que cet hommage rendu aux droits des nations par l’Autriche provoquerait en Europe quelque surprise.
r A Saint-Pétersbourg, ce fut de la colère : a Une idée pareille naître sur le sol autrichien ! s’écria Alexandre P% et la voir, admise par un cabinet qui s’était de tout temps déclaré le défenseur des principes, l’ennemi des révolutions. )) A cet arrangement, il reconnut l’influence de l’Anglb terre. « MM. de Metternich et Canning, disait-il à notre envoyé^ ne peuvent se souffrir. C’est affaire d’inimitié personnelle. Il n’y a pas d'inconvénients à ce qu’ils disent du mal l’un de l’autre, cela n’ira pas loin. )> Au fond, il les voyait d’accord et résolus à substituer une médiation pacifique à son intervention, à émanciper les Grecs, pour fempêcher de régler l’affaire à son profit.
A leur entente, le tsar opposa ce qui faisait sa force, les engagements de la Sainte-Alliance. L’Autriche pouvait-elle oublier ce qu’elle devait à cette alliance en Italie, en Allemagne, Carlsbad, Layhach et Vérone? Le 12 janvier 1825, il saisit ses alliés infidèles d’une demande formelle d’intervention dans les Balkans : il avait droit à des mesures coercitives analogues à celles qu’il avait lui-même permises dans les autres péninsules.
L’embarras de Metternich, en effet, fut alors très grand. L’heure paraissait venue d’acquitter une dette solennellement contractée, de régler le compte des belles paroles et des promesses prodiguées à la Russie. « Nous soutiendrons, disait-il, la cause de la Russie avec une correction aussi active qu’entière. » C’étaient là encore des mots : le
740ALEXÂNDRE I®nS0LÉ! POINT DE S’^'^ALLIAN CE EN ORIENT, tsar lui demandait des actes. Déterminé à un refus, Metlernich imagina d’y associer la France. Dans les Congrès, la chose lui avait plus d’une fois réussi. Sa femme était malade, mourante, en traitement à Paris. Sous prétexte d’aller lui fermer les yeux, le chancelier s’en fut passer un mois en France. Il trouva Yillèle, Charles X et son nouveau ministre des affaires étrangères, le baron de Damas, disposés à l’entendre : « des éponges avides d’absorber ses idées. » L’influence de Pozzo di Borgo, ce grand agent de l’alliance franco-russe, n’existait plus : «La France sera, écrivait-il, dans l’affaire d’Orient, entièrement avec nous. » Ordre fut donné en effet conjointement par Charles X, par François d’Autriche à leurs plénipotentiaires aux conférences de Saint-Pétersbourg, enfin ouvertes (févrieravril 1825), de repousser toute idée de coercition^ de refuser en un mot l’intervention de la Russie. Canning ne pouvait désirer mieux. Au moment critique, la Sainte-Alliance faisait banqueroute à l’empereur Alexandre. Elle avait donné ritalie et l’Allemagne à Metternich, l’Espagne à la France : elle refusait les Balkans à la Russie.
Après dix ans de négociations et d’efforts, Alexandre se trouvait plus isolé encore qu’au congrès de Vienne. Après un dernier appel à la bonne volonté de ses alliés sur lesquels il ne comptait plus, il rompit et laissa là le 17 avril 1825 les conférences de Saint-Pétersbourg. Le 20 mai, rAutriche et la France officiellement lui refusaient le droit de régler, par la voie des armes, la question d’Orient. On conçoit que la déception du tsar fut profonde et ses réflexions plutôt tristes : « Il avait entrevu la vérité, )) constaté comme Metternich l’avait joué par des promesses qui n’étaient que mensonges. Le chancelier avait bien essayé encore de lui offrir une de ces satisfactions qui ne lui avaient jamais rien coûté : un effort commun de l’Europe pour conserver au roi d’Espagne les îles des Antilles, les seules de ses colonies qui ne fussent pas désormais perdues, une intervention à Cuba, à défaut d’une action dans les Balkans. Mais il avait trouvé Villèle, le