TRIOMPHE ET PROGRAMME DE CANNING
leur offrir de plaider leur cause : mais la grande nouveauté eût été qu’à la veille d’écraser les chrétiens avec l’aide de l’Egypte, le Sultan à la prière de l’Anglelerre leur pardonnât. C’était celte prière que Stratlf'o! d-Canning allait porter à ses pieds : pour fléchir la Turquie et lui faciliter le pardon, il avait obtenu en passant par Nauplie que la Grèce se contentât de la Morée, des îles et d’une indépendance de fait qui laisserait subsister la suzeraineté de la Porte. Ainsi les Grecs eussent été affranchis, et l’intégrité de la Turquie en droit maintenue. Mais il fallait convaincre le Divan : Ganning eût manqué de prévoyance, s’il n’avait compté que sur l’éloquence de son cousin. Entre Etats, les meilleurs arguments sont, le plus souvent, la force. L’Angleterre avait interdit à la Russie de s’en servir : ne pouvait-elle pas faire craindre aux Turcs qu’on l’emploierait, et joindre la menace aux conseils? Par l'intervention russe qu’on avait évitée ne réussirait-elle pas à appuyer, à faire accepter une intervention diplomatique, honorable, avantageuse pour les Anglais. Canning le pensa et s’y employa.
Tandis que son parent allait à Constantinople et en Grèce tenter le principal effort, Strangford, à Saint-Pétersbourg où on l’envoya, fut chargé de lui procurer les arguments, les menaces nécessaires. Ancien ambassadeur à Constantinople, il y avait travaillé pour la Sainte-Alliance. Sa présence devait être agréable à Alexandre PL Nul n’avait plus d’autorité pour invoquer encore les principes conservateurs de la Sainte- Alliance européenne^ pour faire entendre en Russie des paroles qui feraient h Constantinople un effet salutaire : Canning lui avait bien recommandé d’ailleurs d’obtenir à tout prix le rétablissement définitif des relations entre la Turquie et le tsar, le retour d’un ambassadeur russe auprès du Divan, M. de Ribeaupierre. La paix assurée^ on pourrait sans danger menacer la Porte (l’une guerre européenne si elle ne cédait point. Déjà même Ganning prenait ses dispositions avec l’amirauté pour envoyer dans la Méditerranée une flotte anglaise, russe,
744 CONSEILS ET MENACES DE CANNING AUX TURCS (1826), française : autant de moyens secondaires, mais efficaces, de persuader les Turcs que l’Angleterre avait la volonté d’être écoutée.
La mort d’Alexandre ne modifia rien à ce plan général. Wellington reçut la mission d’aller (février 1(S26) féliciter de son avènement le nouveau tsar Nicolas PL Ce choix était un dernier calcul de Canning. « Il y a un an, dit-il, il ne m’aurait nullement convenu. Mais aujourd’hui que j’espère sauver la Grèce par le seul effort du nom russe sur la Porte, j’envoie le duc de Wellington. Je n’ai pas peur que l’autocrate lui mette en tête le rêve d’une nouvelle Sainte-Alliance. » La présence à Saint-Pétersbourg de l’homme d’Etat anglais qui pour toute l’Europe représentait les principes de 1815,1a complaisance de l’Angleterre aux desseins de l’Autriche et du tsar n’étaient encore qu’une nouvelle mesure d’intimidation à l’adresse des Turcs.
Telle fut la série d’expédients, ils ne méritent pas d’autre nom, que Canning avait imaginés au début de 1826, pour faire accepter aux belligérants sa médiation. « Depuis le jour, disait justement un de nos diplomates, où Canning a senti la nécessité de se mêler aux affaires d’Orient, embarrassé par son principe de non-intervention, il a cherché et cru trouver des combinaisons pour violer ce principe en lui conservant sa valeur. » Comment secourir les Grecs sans intervenir, et comment intervenir, sans violer le principe de non-intervention qui formait la garantie précieuse de l’intégrité de l’empire ottoman? Le moyen qu’avait imaginé le ministre anglais ressemblait fort aux procédés de Metternich, contradictoires comme les siens : même système, depuis 1818, d’intervention en Italie, en Espagne ou en Grèce, sauf en Turquie. Même coquetterie avec le tsar pour s’en servir comme d’un instrument de menace à l’égard des Allemands ou des Grecs. Même danger de jouer avec les ambitions d’une puissance fortement attachée à la poursuite, de ses desseins séculaires, d’ouvrir les digues d’un torrent avec l’espoir de le contenir et de le diriger.