LA POLITIQUE DE NICOLAS ! PARTAGE ET CONQUÊTE
Carming ne larda pas à en faire l’expérience : le nouveau tsar à qui s’adressaient ses coquetteries avait besoin de prouver sa force et de conquérir l’affection de ses sujets. Troisième fils de Paul P% il était monté sur le trône à la place de son frère aîné, le grand-duc Constantin (24 décembre 1825). Quoique pendant un mois les deux frères eussent paru rivaliser de désintéressement et refusé à tour de rôle la couronne, ce changement dans l’ordre de succession, cet interrègne avaient ébranlé l’autorité souveraine. Une révolte militaire qui paraît avoir eu son origine dans un effort des Polonais pour retrouver quelque liberté dans une réconciliation des Slaves vainqueurs et vaincus sous le sceptre de Constantin, leur gouverneur, éclata le 26 décembre et ne fut réprimée que par la force. Occuper les Russes par la guerre, les séduire par des conquêtes, que l’Europe les permît ou ne les permît point, telle devait être la pensée d’un souverain jeune, belliqueux de tempérament et par politique. Nicolas ne cacha pas qu’il blâmait les hésitations de son frère. Tout ou rien paraissait avoir été la devise d’Alexandre P% et rien le résultat de sa longue et stérile activité. Nicolas P"' était prêt à faire une part à toutes les ambitions pour satisfaire les siennes. Il le dit à Wellington dès le premier jour : « La Turquie était atteinte Tune maladie incurable, » Au premier jour, il donnait la formule de son règne, toute différente de celle de son père, le fameux programme de Vhomrne malade,, dont il appelait les forts (( à se partager r héritage )). A Catherine II, la grande impératrice encore, il empruntait son système, la leçon du partage de la Pologne, au lieu de la méthode qu’Alexandre P*" avait cru bon de pratiquer comme elle, pour acquérir l’Orient tout entier en écartant, en divisant l’Europe.
Le tsar déclara donc qu’il entendait régler seul sa querelle avec les Turcs, laissant bien volontiers à f Angleterre le soin de régler la querelle des Grecs avec la Porte. Le 24 mars, il adressait à Constantinople un ultimatum : « après cinq années d’une longanimité sans exemple », la Russie récla-
746 CÀNNING ET NICOLAS P"" : PROTOCOLE DU 4 AVRIL 1826. mait que l’indépendance des provinces roumaines et de la Serbie fût proclamée dans les six semaines. Elle ne disait pas un mot des Grecs. Ces déclarations et le silence de Nicolas P"* indiquaient nettement les conditions du partage qu’il offrait. Libre aux Anglais de choisir : il n’attendait pas leur réponse pour se nantir. Il n’entendait pas jouer le rôle que lui réservait Ganning d’un instrument que l’Angleterre saurait rejeter, comme Metternich avait fait de son frère, d’un épouvantail inerte.
Cette attitude résolue déconcerta tous les plans de Canning. Que devenait la trame ingénieusement tissée de ses expédients? Et le maintien de l’empire ottoman, « de cette puissance malade, répliquait Wellington, depuis quatre siècles, dont il fallait ménager les maladies longtemps encore? » Et la paix en Orient, ce principe fondamental de la politique anglaise? Des hommes d’Etat précis et pratiques ne pouvaient se prendre à ces rêves d’un partage fatal h Napoléon, impossible : « Il faudrait deux Constantinople, » disait Wellington. Le dépit de Canning s’exprima dans des notes violentes qu’il adressa et dicta au Times^ le 6 et le 8 avril 1826, sur l’ambition des Russes. A quoi bon ? Sa politique le condamnait à accepter ce qu’il ne pouvait empêcher. Devant toute l’Europe, devant l’Angleterre, il avait assumé la tâche périlleuse et l’honneur de régler l’affaire d’Orient, de protéger les Grecs et la paix. Rompre avec la Russie, c’était décliner sa mission, avouer son impuissance. « Il fallait sauver la médiation. » Le 4 avril, Wellington signait avec Nesselrode un projet que l’ambassadeur russe avait élaboré à Londres et apporté au tsar, le premier acte européen qui reconnut dans la Grèce nouvelle une nation.
Ce protocole, en apparence, était le triomphe de Canning : liberté pour la Grèce de se gouvermu* à sa guise, de pratiquer sa religion, de commercer, sollicitée de la Porte par l’Angleterre et la Russie unies, garantie dans l’avenir par l’Europe, — maintien de la souveraineté turque précisée par ces termes de l’article : c La Grèce est une dépen-