LA RÉVOLUTION ET LA CONQUÊTE FRANÇAISES
Le 9 novembre 1827 Charles X écrivait à Yillèle son opinion sur la bataille de Navarin : a J’aimerais mieux que les Turcs eussent cédé sans combat. Je vous renvoie toutes les lettres de Rigny. Il faut faire connaître la principale, en retranchant cependant que ce sont ses avis qui ont décidé Vaffaire, Nous devons agir collectivement avec les alliés. » Le roi de France déclinait la responsabilité du coup de main décisif qui engageait le conflit de l’Europe et des Turcs. L’histoire l’a fait longtemps porter à l’amiral anglais Codrington, à Canning, sans remarquer que cette attaque brutale était contraire au programme de cet homme d’Etat, aux intérêts de l’Angleterre, soucieuse de défendre contre la Russie l’intégrité des Ottomans.
L’aveu de Charles X, les récits de l’amiral de Rigny chargé d’imposer au sultan le traité de Londres, expliquent Navarin et en éclairent singulièrement la portée. Henri Gauthier, comte de Rigny, était un de ces officiers à qui Napoléon avait confié le soin de relever la marine française en 1809. Ancien serviteur de l’Empire, gendre du baron Louis, envoyé en 1822 à la tête de la station du Levant, il s’était vite lassé du rôle de juge de paix que la Restaura-
756 L’AMIRAL DE RIGNY ET LA FRANCE EN GRÈGE, tion lui prescrivit entre les Grecs et les Turcs. Non pas qu’il fût très chaud philhellène : mais il s’irritait de voir les Anglais en 1826 se créer un parti et une influence dans la mer Egée. Il voulait leur reprendre « la tutelle des Hellènes, véritables enfants ». Dès le mois de juin 1826, il réclamait au ministère le droit d’employer la force à faire cesser en Orient les hostilités : « Ce serait pour la France une attitude très noble. » C’était de gloire qu’il s’agissait, d’une action glorieuse à disputer aux Anglais. Le souffle de l’Empire animait l’ancien aide de camp de Bessières. Un instant le baron de Damas se laissa gagner par cet enthousiasme : on a conservé un projet d’intervention qu’il porta au Conseil le 8 juillet 1826 et que Villèle fit écarter. De Rigny ne se découragea pas : le traité de Londres qui mobilisait les escadres européennes contre les Turcs lui apporta l’espoir (( d’une action navale combinée » : il la réclamait depuis le mois de septembre 1826.
Dans la pensée des diplomates cependant, cette action devait rester une action pacifique; l’amiral russe Heyden, quand il quitta Cronstadt le 10 juin, avait reçu du tsar ces instructions, il est vrai : « en cas d’opérations militaires, traiter l’ennemi à la russe. » Mais en arrivant dans les eaux du Levant, il dut se soumettre au plus ancien des amiraux, Codrington, qui réussit à le modérer. Fidèle observateur de ses instructions, l’amiral anglais s’était donné pour tache de faire céder les Turcs sans les combattre. Il réunit les trois flottes de l’Europe autour des îles Ioniennes; et, dès le 5 septembre, il négocia avec le fils de Méhémet- Ali, Ibrahim, qui avait groupé l’escadre turque et l’escadre égyptienne dans la baie de Navarin. Il lui demandait un armistice, pour laisser à l’Europe le temps d’imposer au sultan une paix définitive.
Ces négociations, ces délais, ne faisaient pas l’affaire de Rigny : « 11 n’a pas la patience, disait Codrington, qui, depuis la dernière guerre, est devenue l'attribut distinctif de la marine et qui est nécessaire à la tâche actuelle. » Les deux amiraux n’entendaient pas leur tâche de la même