L’OPINION FRANÇAISE EN 1827 ET SES INTERPRÈTES
La Réoolution armée pour des destinées extraordinaires, avec le regret de l’épopée abolie et la rancune de la paix imposée en 1815, maintenue par la volonté de l’étranger et la complicité de Villèle, telles étaient, en 1827, les forces et alors les griefs de l’opposition . Le nouveau mouvement qui se dessina dans le royaume ne fut pas, comme celui de 1789, l’effet delà détresse financière de l’Etat monarchique. Ce n’était pas la France de Mirabeau, réclamant dans la paix le droit au bonheur et le contrôle de sa vie nationale : c’était la France du Directoire et de l’empire exigeant de la royauté et de l’Europe son droit à la gloire, le premier rang qu’elle avait un instant occupé dans le monde. Que lui parlait-on d’intérêt, quand elle rêvait victoires et propagande !
Aussi ses interprètes et ses guides alors, qu’elle écoute se défiant des politiques, ce sont les artistes, écrivains, historiens, poètes et orateurs, en communion d’idéal avec elle, qui lui donnent en attendant mieux l’illusion et l’avantgoût des révolutions glorieuses, la consolation des grandeurs évanouies. Si les maréchaux de Napoléon souffrent une insulte à l’ambassade d’Autriche, c’est Casimir Périer qui vient réclamer à la tribune « pour leurs titres gagnés dans vingt batailles )>. Victor Hugo lance dans le public son Ode à la colonne^ témoignage retentissant de sa conversion au culte de la gloire. Sainte-Beuve est gagné à cet enthousiasme. Casimir Delavigne revient d’Italie, oubliant qu’il a flétri l’Empire après l’avoir servi, pour célébrer la Grèce héroïque et l’épopée française. Le poète d’Eloa, après la guerre d’Espagne, satisfaction insuffisante à ses rêves de gloire, quittait l’armée en 1827, las déjà d’une inaction que la poésie ne lui (il jamais accepter. Il allait écrire Chatterton^ cette revanche de l’idéal sOr la société matérialiste de M. de Villèle. Peut-on parler de Scribe après cela : c’était pourtant l’époque on, au Gymnase, il se faisait applaudir en choisissant des héros de l’empire comme les types de la noblesse et de la vertu. La même année, Thiers achève son histoire de la Révolution française; de Norvins paraît lui retirer l’honneur d’écrire celle de
760 LA NATION ET LA ROYAUTÉ ! GLOIRE ET LIBERTÉS. Napoléon et s’en charge, historiens dont la popularité si grande égale à peine celle de leurs rivaux en histoire, de Gharlet, de Raffet. Puis la chanson, après l’inuige, cette chanson, dont Béranger, malgré son envie, aurait eu peine à faire une a sorte d’épopée », si la passion de l’épopée n’eût alors été dans toutes les âmes et ses souvenirs sur toutes les lèvres. « Nous venions reconnaître en lui l’esprit du temps », a dit Sainte-Beuve. De ce chœur d’artistes, avec Chateaubriand, Béranger est déjà presque le coryphée reconnu : il est le trait d’union entre la littérature et le peuple, à égale distance de l’une et de l’autre. Il résume ce qu’il y avait parmi les Français de 1827 de haine contre le parti prêtre, d’aspirations libérales, de souvenirs et de rêves de gloire surtout.
Voilà qui marque bien les différences profondes entre la Révolution prochaine et celle dont Thiers vient de redire l’histoire. Par certains côtés, Béranger rappelle Voltaire, et Chateaubriand Rousseau . Cependan t ce n’est plus ni la raison ni la dialectique, c’est la poésie, c’est l’idéal, qui entraînent les Français. La politique étrangère, pacifique du ministère Villèle, les choqua autant que ses complaisances à l’intérieur pour la Congrégation. Si bien que Navarin fut à la fois un désastre des Turcs et une victoire de la nation en France sur ses ministres, une sorte de 14 juillet d’un nouveau genre, préface et signal d’une Révolution destinée à emporter la royauté si elle ne s’y associait pas. On en a plus d’un témoignage à la veille de cette journée, et après: celui du général Montholon, le rédacteur du Mémorial^ qui offre à Charles X l’appui de son nom ou à Villèle, avant sa chute, son crédit sur les masses. C’est Clermont-Tonnerre, ministre de là guerre, qui demande en 1827 une expédition glorieuse contre Alger, a une guerre capable d’éviter, comme elle l’eût fait en 1789, la Révolution » : conseil dont le roi se souviendra, trop tard, quand la Révolution sera venue. Enfin, de tous les jugements, le plus décisif, celui de Metternich après Navarin : « Tous les partis en France se rencontrenl aujourd’hui dans un même objet. Cet objet.