LA FERRONAYS ET LA PAIX
triche pourle maintien de la paix. « Trop longtemps, disaitil alors, la Russie et Pozzo di Borgo ont gouverné la France pour le succès de leui'S desseins particuliers. » Il profita du pouvoir que le cabinet Martignac lui confiait pour affranchir les Français de cette tutelle. Libre au tsar de se mettre à la tête de son armée et de menacer la Porte. Libre aussi à la France de concevoir et de pratiquer une politique différente, mais conforme à ses intérêts en Orient.
Il se trouva ainsi que le successeur de Villèle, dans la direction de nos affaires étrangères, reprenait le programme dont le caraclère pacifique avait fait tort à son auteur. « La politique de la France, disait Sébastiani, confident de La Ferronays à la commission de la Chambre, c’est le maintien de la paix. L’audace guerrière s’est éteinte par la réciprocité des désastres. De nouvelles luttes ont commencé sur d’autres théâtres, luttes de perfectionnement d’industrie. Aucune vue d’ambition ne tourmente cette nation naguère si puissante. » La Ferronays prenait peut-être les intérêts de la France : â coup sûr il ne comprenait, ni ne partageait ses passions. Et loin de favoriser les ambitions russes, il faisait cette déclaration : (( L’agrandissement de la Russie est un danger. Il ne faut pas que d’antiques nations soient la proie de voisins avides. » Pour lui, comme pour l’Angleterre, l’intégrité de l’Empire ottoman devait, en cette crise que la France elle-même avait ouverte, lui servir de règle et de sauve- • garde.
Sans expédients, La Ferronays aurait fait difficilement accepter aux Français la paix et ces principes si contraires à leurs vœux. Il y réussit par des procédés qui rappelaient ceux de Canning : h défaut d’une guerre qui aurait bouleversé l’Europe et l’Orient, il offrit à la nation l’honneur et la satisfaction d’un arbitrage glorieux. L’Angleterre dut y consentir et le faire accepter h Metternich. Elle comprit que l’avantage était trop grand d’avoir à Paris un ministre résolu à contenir les ambitions russes et les passions
764 WELLINGTON RT LA CONFÉRENCE DE LONDRES, françaises. Cela valait bien quelque concession d’amourpropre : Wellington rappela de Lisbonne les troupes anglaises et y laissa rentrer Don Miguel, allié de Ferdinand VII, protégé du roi de France. Hyde de Neuville et les royalistes avaient leur revanche. En Orient, pour limiter rintervention de la Russie et lui arracher la Grèce, les puissances signataires du traité de Londres rappelèrent au tsar quhl n’avait pas le droit de régler sans elles le sort de l’Hellade. Et bientôt des conférences se rouvrirent à Londres le 15 juin 1828 : la France demanda et reçut de FEurope le mandat de protéger la Grèce contre les Turcs. Elle était le soldat du droit, tandis que « la Russie se voyait obligée de déposer dans la Méditerranée son caractère de belligérant ». Point de démembrement, point de conquête en Orient, mais l’honneur pour les Français d’y faire triompher la justice et la liberté, d’y rétablir la paix. La Russie était enchaînée, et la France satisfaite.
La Ferronays du moins l’espérait. Il s’efforça de la convaincre par des discours et par des actes. « Il y a, disait-il le 14 juin , entre les prétentions exagérées de domination qui ont occasionné tant de désastres à notre patrie et l’abnégation à laquelle elle a été réduite quelque temps par les conséquences mêmes de ces désastres, une juste mesure dont il ne faut plus s’écarter, celle d’une influence modérée comme la justice, puissante comme la raison. La sagesse de nos rois, l’empire de nos mœurs, et la situation de notre pays nous assignent ce rôle. Il convient de le remplir. La prospérité de tous les Etats est aujourd’hui solidaire. La France en est en quelque sorte le point central et le lien commun. » Certes, il devait être agréable à des oreilles françaises d’entendre dire, douze ans après Waterloo, que la France d’abord affranchie en 1818, réintroduite en 1820 dans le concert des grandes puissances, reprenait en 1828 la direction de l’Europe, pour la liberté et pour le droit.
N'était-ce pas d’ailleurs une réalité? On vit, le 17 août 1828, un corps d’armée de quatorze mille Français, ou
L^EXPÈDITÎON française DË MOËÉË (1828). ":6o
s’étaient enrôlés des volontaires anglais, s’embarquer à Toulon pour la Morée sous le commandement du général Maison et, en deux mois, .restituer à la Grèce toutes les villes du Péloponèse (octobre 1828) : l’expédition de Grèce, après l’expédition d’Espagne, digne d’un ministère libéral; la révolution armée au service des nations, et cette fois investie d’un mandat formel de l’Europe.
Lorsqu’on lit pourtant à cette époque les journaux et les débats parlementaires, on reconnaît que ces satisfactions d’amour-propre ne suffirent pas à la nation. La Ferronays et ses collègues furent sans cesse sur la brèche pour se défendre contre leurs amis de la gauche. A la Chambre, dans la presse toujours le même reproche : « Martignac a repris la succession de M. de Villèle. )> « Il serait de votre intérêt, lui crie Benjamin Constant, de mettre un mur d’airain entre vous et vos prédécesseurs. » « Malgré vos meilleurs sentiments il tombe sur ce cabinet, dit Bignon, un reflet triste de la conduite du cabinet précédent. » Comparer la tenue de ce ministère libéral à celle de Yillèle qui au même moment conspirait contre lui avec Charles X, la critique était singulière. Elle était juste, s’il s’agissait de sa politique extérieure. Les actes, les dehors différaient : le fond demeurait le même.
Ce que l’opposition appelait une docilité excessive à l’égard des Anglais et de l’Autriche, c’était l’accord véritablement scellé entre La Ferronays, les torys et Metternich pour maintenir en Europe l’œuvre pacifique du Chancelier autrichien et de Canning en Orient. En vain^ à ses contradicteurs le ministère répondait-il qu’il était glorieux pour la France d’être l’arbitre des puissances. Elle n’était leur arbitre qu’autant qu’elle les servait. On l’employait en se défiant d’elle. Le jour où fut décidée l’expédition de Morée, l’amiral Codrington s’en alla bien vite à Alexandrie et obtint de Mehemet-Ali qu’il rappelât ses troupes de Grèce (août 1828). Si bien que Tévacuation de la Morée par les Egyptiens, décidée avant l’arrivée des Français, rendait leur présence à peu près inutile. Quand le général Maison
766 RAPPEL DU GÉNÉRAL MAISON : VICTOIRES DE NICOLAS voulut affranchir l’Attique et la Grèce, pousser plus loin cjue l’isthme de Corinthe, les Anglais exigèrent et obtinrent son rappel (novembre 1828). J^a France avait armé: ses alliés, que soi-disant elle dirigeait, la forçaient à demeurer l’arme au pied.
Et, en même temps, les soldats de Nicolas envahissaient les Principautés d’une part, la Caucasie et l’Arménie de l’autre. En une campagne, les Russes avaient franchi le Danube, assiégé Silistrie et Routschouk : ils étaient en juillet 1828 au pied des Balkans, devant Varna et Schoumla. Paskievitch, d’autre part, occupait Kars, Poti, Ardahan, Erzeroum et toujours victorieux marchait sur Trébizonde. Pour des Français avides de gloire et de combats, là était la vraie guerre. La Ferronays ne leur en offrait que le simulacre.
Le contraste était instructif : il suggéra aux adversaires du ministère, à ses amis de droite et de gauche des réflexions et un programme tout différents de ceux qu’il s’elforçait vainement de leur faire accepter. Au lieu de maintenir la paix en Orient, n’était-ce pas le moment de s’associer à l’entreprise de Nicolas P% de l’étendre à l’Europe tout entière? A la France donner le Rhin, et, pour payer les complaisances de la Prusse, lui laisser des morceaux de l’Autriche abattue, de la Saxe encore dépouillée, du Hanovre sacrifié : « Savez-vous, disait Sébastiani à Palmerston en janvier 1829, le moyen d’acquérir l’amitié des Français : la rive gauche du Rhin. » C’était le plan que de Rome Chateaubriand envoyait à ses amis de la droite et qu’il nous a conservé dans ses mémoires. (( L’union de la France et de la Russie doit dicter des lois au monde. » Langage digne de Tilsitt, fait pour plaire, dans la bouche de ce royaliste, aux républicains et aux bonapartistes. « Disons au tsar : si vous voulez aller à Constantinople, entrez dans un partage équitable de la Turquie, donnez-nous l’Archipel. Les puissances qui ne seront pas placées de manière à s’agrandir (la Prusse) recevront ailleurs des dédommagements. Nous, nous vou-
DÉCEPTIONS ET AAIBITIONS DES FRANÇAIS EN 18*29. 767 Ions avoir la ligne du Rhin de Strasbourg à Cologne. )) Voilà le thème national exposé à La Ferronays par l’ancien ennemi de Yillèle, opposé, an nom delà France, à un ministère qui par ses efforts pacifiques semblait trahir les aspirations et sacrifier les droits de la nation. Plus d’expédients enfin; mais deux systèmes en présence : celui de la Révolution ou de l’Empire, celui de Talleyrand à Vienne; la guerre pour la conquête des frontières naturelles et les partages, ou la paix, avec l’interdictiou des conquêtes étrangères et la condamnation des partages.
Par les événements d’Orient, la politique française se trouvait ramenée à refaire le choix que successivement elle avait fait de 1795 à 1826, de deux façons très opposées, avec des conséquences aussi différentes que possible. La conquête, le partage de l’Europe et de l’Orient, en dix ans avaient laissé en 1815 la France diminuée de tout ce que ses voisins avaient acquis. La renonciation de Louis XVIII aux conquêtes, son opposition à Vienne aux partages, n’avaient-ils pas du moins rendu à la France sa prospérité, son rang, des alliances, réprimé surtout des convoitises qui risquaient d’agrandir ses vainqueurs? Sacrifier les Etats faibles à la nécessité de s’accroître comme les plus forts, ou les sauver pour s’en faire un appui, et maintenir l’équilibre entre tous. Laisser dans la paix les nations revendiquer leurs titres et les conquérir, ou les exposer sous prétexte de progrès plus rapides aux risques de la guerre, aux violences et aux intrigues de la raison d’Etat. Conquérir pour ne pas déchoir, ou déchoir après avoir tenté de conquérir, telles étaient les conditions du problème que les événements de 1828 obligeaient la France à résoudre avec La Ferronays ou contre lui. Et toujours la question d’Orient dominant la politique de l’Europe, foyer d’où jaillit l’étincelle, où s’allument des convoitises impossibles à satisfaire sans un bouleversement général, et qu’un bouleversement n’éteindrait peut-être pas. Tant il est difficile de régler le sort de la Turquie sans remanier l’Europe, et de le régler même après l’avoir remaniée !
?6B la ËEÎRAÎTE t)E LA EefI^RÔNAYS (JANVÎER-MAI 1829).
Eh bien, malgré les risques, malgré l’étendue du problème, les Français n’admettaient qu’une solution et la réclamaient, celle de Navarin, la guerre dans la Méditerranée et sur le Rhin : les libéraux surtout pour qui la Révolution et ses suites avaient créé une tradition au dehors comme au dedans. Leurs assauts contre le ministère au début de 1829 furent incessants, a Au lieu de nous allier à la Russie, nous cédons à l’Angleterre, s’écria Lamarque le 6 février, en faisant une expédition futile et incomplète. » « Le monde nous observe, poursuit Laffitte : il faut déployer, pour répondre à son attente, la vigueur que notre gloire exige. » Les royalistes applaudissaient de leur côté à ces aspirations de patriotisme. C’était à qui, dans les deux camps, se disputerait les gloires du passé et l’honneur de les restaurer.
Gomme Ganning était disparu dans l’effondrement de sa politique, LaFerronays succombait à la tâche. Une première crise de fatigue et de santé l’avait éloigné du ministère de juillet à octobre 1828 : l’intérim fut fait par de Rayneval, élevé à l’école de cette diplomalie que son chef représentait après Talleyrand et Vergennes. Une seconde fois, en janvier 1829, La Ferronays tomba malade. Il fallut encore un intérimaire. Chateaubriand sollicita la place. « Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France. Mais me ferait-on table rase? Me dirait-on: soyez le maître? » Un maître, c’était précisément ce qu’il fallait le moins à Charles X, au moment où il proposait au ministère, pour le dominer, M. de Polignac, son instrument, sa créature. Le cabinet libéral ne voulait ni de l’un ni de l’autre. Charles X lui insinua par un détour le ministre qu’il avait choisi. Les affaires étrangères furent confiées par intérim à Portalis, garde des sceaux, de février à mai 1829, puis définitivement. Et comme Portalis avait en poche sa nomination de Premier à la Cour de cassation, il garda la place à M. -de Polignac, qui vint enfin l’occuper au mois d’août 1829.
Ces six mois pendant lesquels la France n’eut, pour ainsi
LES DERNIERS JOURS LU MINISTÈRE MARTÎGNAC. '7G0 dire, pas de ministre des affaires étrangères fut pour le cabinet Martignac une crise oii il devait fatalement succomber. S’il avait pu vivre après la clmte du ministère Villèle, c’était par une coalition formée pour une politique d’action et de gloire entre des libéraux comme Martignac et des royalistes comme Hyde de Neuville : coalition fragile que les questions de politique intérieure, le souci de la liberté on de la prérogative royale chaque jour compromettaient. Elle se brisa surtout, en l’absence de La Ferronays, par les hésitations de la politique étrangère.
La Russie, pendant ces six mois, procédait à la conquête de l’Empire ottoman. En octobre J 828, elle avait dû reculer devant les Turcs, fortement campés à Schoumla. Mais au début de 1829, elle avait repris vigoureusement l’offensive en Bulgarie, tandis que Paskievitch entamait, après ÏAvménie, l’Asie Mineure. Les flottes russes croisaient sans obstacle de la mer Noire à la mer Egée. Le cercle se resserrait autour de Constantinople. Le 11 juin, le général Diebitsch infligea à Kulewtscha une telle défaite h l’armée de Reschid-Pacha qu’il l’obligea h fuir derrière les Balkans.
Enfin le tsar Nicolas, pour lequel la liberté des Grecs n’avait jamais été qu’un prétexte, s’arrangeait alors pour mettre la main sur l’Hellade, malgré ses promesses solennelles de n’y toucher qu’avec l’Europe. « La Russie, disait Pozzo di Borgo, doit se dégager de l’amalgame européen )> (10 décembre). Capo d’Istria, serviteur docile et ambitieux de ces desseins, annonça le 28 décembre l’intention de se créer en Grèce une principauté avec le concours et pour le service du tsar : a Pas de souveraineté populaire, pas de constitution, mais un chefhéréditaire dont le titre serait à choisir, et dans des familles antres que celles des monarchies qui avaient signé le traité de Londres, » c’està-dire dans la sienne. Pour faire accepter aux Grecs, après huit ans d’efforts, cette confiscation, Eapo distria flattait leurs désirs d’émanciper tous les pays de population grecque. Il leur préparait une Ilellade plus grande, pour la