LE DÉMEMBREMENT DE L’EMPIRE TURC
faire plus docile. Malgré les puissances, il s’attaquait à la Crète au mois d’août 1829. Ypsilanti affranchissait laPhocide, la Béotie, occupait Arta, Yonitza, Makrinoro. Les dernières places occupées par les Turcs, Missolonghi, Anatoliko se rendaient le 14 mai 1829 aux officiers de l’Hétairie. La capitulation de Pétra, près de l’Hélikon, achevait la liberté de la Grèce continentale (14 septembre 1829). Mais le moment n’était pas éloigné où cette liberté reconquise par tant d’efforts sur les Turcs, risquait, sous la présidence de Gapo d’Istria, de se confondre avec un protectorat à peine déguisé de la Russie.
L’Europe assistait impuissante à ce développement de la conquête russe, la Grèce à la confiscation de son indépendance. Dans l’hiver de 1828, Metternich eût voulu arrêter le tsar par la réunion d’un Congrès. C’eût été le vœu de Wellington. Mais la France pouvait-elle se joindre à eux ? (( Le roi ne se prêtera jamais à une démarche collective contre le tsar. » L’opposition ne l’eût pas permis à Charles X. C’était déjà trop que la France n’entràt pas en guerre à côté des Russes, et leur laissât des conquêtes dont elle aurait pu profiter. L’Autriche en fut pour les frais de sa démarche : le tsar, qui ne l’ignora pas, lui en fit un grief, demanda à Vienne des explications sur un ton de menace provocante. Metternich fut obligé de se démentir et supplia ses alliés de Londres et de Paris de confirmer, pour le tirer d’affaire, son désaveu. On rit en Europe de cette faiblesse. Le Chancelier autrichien était à bout de mensonges ; l’Europe à bout d’expédients contre le débordement de la conquête russe.
Elle fit au moins ses efforts pour dérober au tsar l’Hellade. Au mois de novembre 1828, la conférence de Londres s’y employa. Elle s’efforça d’arracher aux Turcs la reconnaissance de l’indépendance grecque. Les diplomates, pour y réussir, prirent le contrepied de la politique de Gapo d’Istria. Ils ne demandèrent à la Turquie qu’une Grèce très limitée, réduite à la Morée et aux Cyclades, soumise encore à la Porte, comme les Principautés roumaines (protocole du
LA GRÈGE affranchie: PRÉSIDENCE DE CAPO DMSTRIA. 771 16 novembre 1828), bref, peu de chose, le moins possible, avec l’espoir de l’obtenir.
L’opinion publique en Europe n’eût pas compris la paix sans la liberté de la Grèce. 11 s’agissait de la faire accepter aux Turcs. Le tsar et Capo d’istria découvrirent la manœuvre. Ils la déjouèrent en forçant la conférence de Londres à demander pour les Grecs des avantages plus décisifs, l’extension de leur patrie jusqu’aux golfes d’Arta et de Volo : les conditions que Ton otîrit ainsi aux Turcs n’étaient plus au mois de mars ce qu’elles avaient été en novembre (protocole du 22 mars 1829). Elles avaient donc moins de chances d’être acceptées. La médiation de l’Europe était condamnée : Capo d’istria s’imposait aux puissances comme aux Grecs. Il négociait avec leurs ambassadeurs à Poros, les obligeait à lui réserver le principal delà Grèce affranchie qu’il continua d’agrandir par la guerre, malgré les Anglais et pour le tsar.
Cette défaite presque totale de l’Europe, sa prétention insoutenable de limiter la ruine, de maintenir l’intégrité de l’empire ottoman contre la Russie, les Grecs et les chrétiens victorieux, n’étaient-elles pas, aux yeux des Français, la preuve que leur roi et ses ministres avaient eu tort de se ranger du côté des vaincus, de ne pas s’associer aux vainqueurs? A quoi bon toute cette diplomatie stérile, quand une grande entreprise, une action énergique, auraient pu être si lucratives?
Enfin, le 8 août 1829, Charles X appelait aux affaires étrangères le prince de Polignac, un ministre qni parut disposé à répondre aux vœmx des Français. Il n’était que temps d’agir pour les satisfaire. Les Russes franchissaient les Balkans : Diebich concentrait le 20 août son armée à Andrinople, aux portes de Constantinople. La France n’avait que quelques jours devant elle, pour intervenir dans le règlement des affaires orientales et décider celles qu’elle désirait y joindre.
Ce fut l’avis de Polignac : heureux que le tsar voulût bien encore l’y inviter et le dire à notre ambassadeur, de Mor-
712 LË MINISTÈRE ÈOLlGNAC ! SES PLANS Î)E CONQUÊTES, lemart, il avait, dès le mois d’août 1829, arrêté et proposé au roi son programme. Le plan était vaste, mais complet : un remaniement total de l’Europe. Le soin de l’établir avait été confié à un jeune diplomate, dont Polignac venait de faire la fortune en l’appelant à la direction principale de son ministère, M. de Bois-le-Comte. Ce royaliste n’iiésitapas à reprendre les traditions de Sieyès : il vit et fit grand. D’abord un partage de la Turquie : la Moldavie, la Valacbie et l’Arménie au tsar; à l’Autriche la Dalmatie, la Bosnie, la Serbie, l’Herzégovine; Constantinople et ses environs refusés aux deux également et donnés au roi dé Hollande. Pourquoi le roi de Hollande? C’était pourtant la trouvaille et le nœud du projet. L’Etat hollandais était la proie destinée aux puissances qui n’auraient pas leur part dans les Balkans. On lui prenait ses colonies pour l’Angleterre ; la Belgique, le Luxembourg et le Brabant pour la France: on l’enlevait aux Nassau pour y installer le roi de Saxe, qui cédait à la Prusse ses Etats, en échange des provinces rhénanes, « le tout dominé par l’intérêt de la France abaissée, humiliée au Congrès de Vienne ».
Il n’était pas possible de voir un projet qui ressemblât moins, en effet, à l’œuvre et aux maximes de Talleyrand. Les principes dont il était inspiré, c’étaient précisément ceux qu’avait combattus la diplomatie française en 1815 : le sacrifice des Etats faibles, Turquie, Hollande, Saxe; leur partage, après celui de la Pologne, entre les forts; le mépris, le bouleversement des souverainetés légitimes. Lequel de ces systèmes opposés représentait le mieux l’intérêt de la France, de cette œuvre de Vienne qu’on maudissait, ou de celle qu’on voulait lui substituer : le système des partages, en un mot, ou la défense et la sauvegarde du droit? Depuis la Révolution, et dans les conditions où les règlements successifs de la question d’Orient avaient placé l’Europe, c’était toujours la double alternative offerte aux Français.
Epris de gloire et de conquête, avides de revanche, et persuadés que les traditions de la République et de l’Empire
LA POLITIQUE DE CHARLES X ! L’INTRIGUE DE POLIGNAC. 773 étaient au dehors comme au dedans les pins sures garanties de leur avenir, les sujets de Charles X avaient depuis sept années réclamé les frontières du Rhin. Ce qui peut surprendre, c’est que son ministre le plus cher, le plus fidèle soutien de sa prérogative royale, reprit les projets de Sieyès et de Napoléon. Rien dans son passé ne le destinait à cette initiative révolutionnaire. Amhassadenr à Londres depuis six ans, poussé au ministère par Wellington qui comptait sur lui, il paraissait, de tous les royalistes, le moins préparé à une alliance franco-russe. Les libéraux à Paris se défiaient de lui et faisaient bien. Les royalistes euxmêmes le jugeaient compromettant et ne se trompaient pas. Mais si les Français se plaignaient depuis Villèle d’avoir une politique hésitante ou de n’en avoir pas, de perdre toutes les bonnes occasions, au moins Polignacleur apportait un programme qui ne péchait pas par la prudence et l’excès de calcul. Et c’est là-dessus qu’il avait compté pour servir Charles X.
Charles X était un maître exigeant. Il avait fait venir Polignac, disait Chabrol son collègue, « non pour discuter avec lui, mais pour lui donner des ordres qu’il recevait comme un petit garçon )>. Las du gouvernement parlementaire, persuadé que les Chambres empiétaient sur son autorité et que des concessions le perdraient, Charles X provoquait la Révolution en s’imaginant être fort et l’écarter. La politique des deux frères éclate dans les jugements qu’ils ont portés l’un sur l’autre. « Je crois, disait Louis XVRI à HarUvell, que nous remonterons sur le trône. J’en viendrai à bout, je l’espère, mais mon frère y succombera. » — (( C’est pour avoir montré trop de faiblesse que mon malheureux frère est venu où il a été conduit, disait Cliarles X à d’Argout le 10 mars 1830 : un roi qui ne sait pas se faire obéir est perdu. » Pour se sauver, le dernier des Rourbons inaugurait le régime de provocations et d’exigences royales dont il devait être victime. Docile, mais embarrassé, son ministre eut recours à l’intrigue pour faire accepter aux Français ce complot contre la Charte. Flatter