‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 332 sur 360 · NICOLAS LES ROUMAINS, LES SERBES ET LA GRÈCE · texte numérisé non relu

NICOLAS LES ROUMAINS, LES SERBES ET LA GRÈCE

la Russie sur le Danube. » Kisselef s’attacha à le faire aimer des Roumains par un système d’administration excellent.

Si d’autre part Milosch, en Serbie, recouvrait par l’article 6 du traité et le Hatti-Chérif du ''29 novembre 1829 son Etat et sa souveraineté, la Russie s’arrangea de manière h ce que cette souveraineté ne devînt pas héréditaire. « 11 fallait que le Kniaz se souvînt de ses obligations envers le tsar. » On ne le savait que trop porté à les oublier, à invoquer, pour échapper aux Russes, ses devoirs envers le Sultan, son suzerain. Il était vieux : en ne lui laissant qu’un pouvoir viager, la Russie se' gardait le moyen d’exiger de son successeur plus de docilité. Elle ne prévit pas qu’un an plus tard, le Sultan accorderait à Milosch l’hérédité (G août 1830), pour lui enlever ce protectorat qu’elle convoitait. Elle crut se l’être assuré.

En Grèce enfin, ses mesures étaient mieux prises. Capo d’istria lui donnait ce pays tel qu’il l’avait obtenu des puissances européennes au protocole du 22 mars. Au Président et à la Russie revenaient l’honneur de fixer l’indépendance des Grecs, et le profit. Ils s’arrangèrent pour que l’administration « ressemblât le plus possible à des institutions monarchiques ». Le 18 août 1829, Capo d’istria avait pris soin de se faire céder par l’assemblée constituante d’Argos le droit de régler l’avenir de la Grèce à sa guise avec un Sénat nommé par lui et à sa discrétion. Le traité d’Andrinople confirma ses pouvoirs : la certitude que le souverain futur ne serait un prince ni français, ni russe, ni anglais, était de nature à en assurer la durée. L’Europe, sans doute, et l’Angleterre cinq mois après, allaient essayer, en désignant le prince Léopold de Cobourg au trône de Grèce, d’écarter d’Athènes le dictateur qui se le réservait (3 février 1830). Capo d’istria manœuvra très habilement pour effrayer Léopold : celui-ci pouvait aspirer au rôle plus aisé de Prince Consort en Angleterre auprès de la reine Charlotte; il renonça à la couronne de Grèce (mai 1830). Après avoir aboli la constitution

776 LA REVANCHE DE LA RUSSIE I COLÈRES DE L’EUROPE, hellénique sans le moindre scrupule, Capo d’Istria avait su l’invoquer contre le souverain désigné par l’Europe : le Sénat, à sa discrétion, réclama de la conférence de Londres des institutions moins monarchiques et la conversion du roi à l’orthodoxie (10 avril 1830). Bref un an après le traité d’Andrinople, Capo d’Istria disposait toujours de la Grèce souverainement. Sa situation à Athènes était celle de Kisselef à Bukarest. Au sud comme au nord, les provinces démembrées de l’Empire ottoman, remises en apparence par la paix d’Andrinople à leurs possesseurs légitimes, devenaient des protectorats russes administrés par des lieutenants du tsar. Les Etats nouveaux qui paraissaient naître dans les Balkans par l’effort des nationalités victorieuses et l’afTaissement graduel de la Turquie se trouvèrent à leur naissance accaparés par la Russie, comme la Pologne, à la veille de sa mort.

Certes pour la politique russe la revanche était belle de l’échec qu’elle avait subi en 1815 à Vienne. Ce qui avait échappé alors à Alexandre P'’ sur la Yistule, Nicolas P"' le ressaisissait dans les Balkans, a Pour ne pas éveiller les jalousies de l’Europe, il avait l’air de ne rien prendre aux Turcs; il gardait ainsi pour lui seul tout ce qu’ils abandonnaient. )> Là, point de partage comme en Pologne, autrefois et depuis 1772, avec les Allemands et les Anglais, mais un système de protectorats qui peu à peu s’étendrait à tout l’Empire ottoman, obligé d'ouvrir le Bosphore aux flottes russes et ses provinces au commerce des sujets du tsar : a bref une position où la Porte elle-même ne pourrait vivre que par la protection de la Russie. » Tel était le commentaire que Nesselrode, au lendemain de cette victoire, donna du traité d’Andrinople.

(( Cela ne peut durer, » s’écria Metternich qui au dernier moment avait offert à Nicolas P"* un partage de la Turquie, a II va falloir, disait Wellington, procéder au remplacement de la Porte (octobre 1829) : elle est frappée à mort. » Pour que ces deux champions obstinés de l’intégrité des Ottomans tout d’un coup réclamassent une

CALCULS ET RÉVEIL DE LA PRUSSE (1822-1829). 777 part de leurs dépouilles, il fallait que leurs craintes fussent bien vives de n’en avoir aucune. La politique qui leur avait servi, à Vienne et depuis, à a enchaîner la Russie » parut en 1829 condamnée.

Pour les Français, le dépit fut égal d’apprendre que la Russie secouait les chaînes dont la diplomatie autrichienne l’avait chargée depuis 1815, sans avoir pu délier les leurs. Le roi de Prusse avait ruiné leurs espérances, un instant éveillées. Oubliée depuis 1815, et presque humiliée, la Prusse avait repris soudain dans ce règlement un premier rôle. Les événements, ses rancunes contre l’Autriche et la crainte de voir les Français sur le Rhin l’y avaient peu à peu conduite. C’était elle déjà qui en 1821, aux conférences de Hanovre, avait refusé sa signature à un partage de la Turquie, dont les conquêtes françaises eussent été la condition et la conséquence. Elle avait alors empêché ce remaniement de l’Europe au gré de l’Autriche, au risque de déplaire à Alexandre PL Huit ans après elle l’empêchait encore, mais de tout autre façon : la Turquie n’était pas démembrée; l’agent prussien envoyé à Constantinople, le général Muffling (juillet 1829), par ses menaces avait décidé le Sultan à se soumettre au joug de Nicolas PL Six mois avant, Metternich se refusait à croire à cette évolution de la politique prussienne. Elle fut déci sive.

Elle s’explique par plusieurs causes : la sympathie très vive d’un prince prussien qui devait jouer un grand rôle dans l’histoire de la monarchie, du futur empereur Guillaume, pour le mari de sa sœur, Nicolas PL Le tsar exploita cette amitié : ce fut en assistant à Rerlin au mariage de Guillaume avec la princesse de Saxe-Weimar (I l juin 1829) qu’il décida l’envoi de MuHling à Constantinople. Il s’était fait en outre un changement considérable dans l’orientation de la monarchie prussienne, depuis la mort d’Hardenberg (1822). Les patriotes souffraient à Herlin de se voir enchaînés à l’Autriche, de lui laisser l’hégémonie de l’Allemagne. Metternich, depuis Caiîsbad, avait pris la

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