L’ALLIANCE DES ROMANOW ET DES HOH ENZO LLERN
direction politique de la Confédération : les Prussiens se préparèrent à en saisir la direction économique, premier effort vers l’émancipation et Funité de l’Allemagne au profit des Hohenzollern. La Convention initiale du Zollverein est de 1829.
Dans cette voie qui devait aboutir trente ans plus tard au conflit de l’Autriche et de la Prusse, les politiques de Berlin s’engageaient déjà par des chemins détournés, avec prudence : si leurs prédécesseurs s’étaient liés à Metternich, c’était parle besoin de protéger contre les ambitions de la France les provinces rhénanes, éloignées de leur centre, exposées. La Prusse ne pouvait échapper à l’Autriche qu’en se procurant ailleurs des garanties et une alliance équivalentes. Elle les chercha à Pétersbourg sur les conseils d’un diplomate entreprenant, patriote et royaliste fougueux, M. de Bulow. Elle les paya le prix nécessaire : à un partage, le tsar préférait la domination exclusive de l’Orient. Peu importait aux Prussiens : ils donnèrent à la Russie les Balkans pour être délivrés de l’Autriche et garantis contre la France. Ministres et souverain, guidés par des raisons politiques, déterminés par les affections du prince Guillaume, scellèrent à Andrinople l’alliance dont celui ci recueillit les avantages en 1866 et en 1870, dont le tsar Nicolas put se flatter d’avoir touché le prix immédiatement.
Lorsqu’un an après les Français renversèrent Charles X, ils se félicitèrent surtout d’avoir détruit l’œuvre maudite du Congrès de Vienne. Ils se trompaient : l’œuvre était détruite, avant la chute des Bourbons, par le tsar et les Flohenzollern à Andrinople. En annulant le pacte de Kalisch, l’Europe en 1815 avait arraché l’Allemagne à la Prusse et l’Orient à la Russie. Le traité d’Andrinople et la diplomatie dont il était l’effet reconstituèrent ce pacte funeste pour la paix, pour les Etats secondaires, pour les nations elles-mêmes sacrifiées aux appétits des Romanow, livrées aux ambitions des Hohenzollern. Tandis que la France s’imaginait toujours faire à l’Europe ses destinées
DERNIERS EFFORTS DE POLIGNAC VERS LE RHIN. 770 d’après les siennes, en 1830 comme 1793, c*.e fut en réalité la question d’Orient qui réglait et modifiait encore, après quatorze ans de paix, les rapports et les conditions des Etats et des nations.
Ces modifications n’inquiétèrent pas M. de Polignac : à voir la Russie s’agrandir, il se réjouit. Il espéra qu’elle favoriserait l’agrandissement de la France. Le programme qu’il lui avait soumis en septembre 1829 n’était plus conforme aux derniers événements; mais les ambitions russes étaient-elles jamais satisfaites? Nicolas P*" avait promis d’évacuer la Roumélie qu’il occupait encore. Il fit des avances à Charles X pour obtenir la. permission d’y rester (novembre 1829). Là-dessus Polignac s’enflamme : il faut saisir l’occasion. On envoie à notre ambassadeur Mortemart dépêches sur dépêches, chiffrées, très secrètes, dont on a soin de détruire le chiffre. Mortemart était favorable à une alliance franco-russe, à un mariage entre les Bourbons et les Romanow. Pourtant, livrer Constantinople au tsar, sans autorisation suffisante et sans garantie, la partie lui sembla risquée : « Me lancer, s’écriait-il, sur un pareil terrain, sans autre secours que mon patriotisme, sans autre appui que quelques chiffres anéantis de votre part. Cela m’effraie. » Que fallait-il demander pour la France en échange? Mortemart sollicita la permission de venir à Paris consulter le roi et ses ministres.
Polignac n’était pas si embarrassé; l’objet d’échange était tout trouvé : laRelgique. Avant la révolution de juillet, la Belgique se mettait déjà en pleine insurrection contre ses maîtres, les Hollandais : révolte légale, dont l’émeute du 23 août 1830 ne fut que la conséquence fatale, préparée par cinquante ans d’histoire et de luttes. Contre les Nassau protestants, comme autrefois contre le Directoire, le peuple belge avait depuis 1813 à l’appel du clergé et du parti catholique revendiqué et défendu les droits de sa conscience. (( La liberté de l’Eglise, disait, en 1826, le chef de ce parti, M. de Gerlache, est le signal de toutes les libertés. » L’année 1828, tout d’un coup, vit se grouper autour des catho-
780 LA RÉVOLUTION BELGE ET LES FRANÇAIS (1789-1829). liques les libéraux, de Potier, Rogier, Devaux : a Ils veulent la liberté, dirent-ils, comme nous la voulons. » U Union avait rallié catholiques et libéraux, les deux fractions du peuple belge à un même programme. Et la guerre commençait entre les Annexés^ fatigués d’être méconnus et privés de leurs droits, sacrifiés dans leur conscience et dans leurs intérêts, et la Hollande, résolue à maintenir une conquête poursuivie depuis un siècle avec obstination. D’abord, en 1829, des escarmouches autour des pétitions que les Belges signent en masse pour le redressement de leurs griefs et que les prêtres et les moines colportent dans les campagnes. Puis eu avril 1830, la mise en accusation des libéraux belges, de Potter, Thielmans qui réclament l’indépendance belge; la foule enfin les accompagnant en triomphe à leur prison, les députés annonçant au Parlement « les orages et les tempêtes pour l’émancipation » : c’était la guerre déclarée entre les deux pays, et pour jamais. Le bruit courut, à la fin de 1829, que pour s’assurer la victoire, le roi de Hollande avait sollicité et obtenu le concours de l’armée prussienne.
Là, comme en Grèce, c’était on le voit, une révolte antérieure aux journées de juillet, encouragée sans doute par les troubles de la France ensuite, mais très distincte par sa nature, ses origines et la portée de ces troubles. Pour les Français fidèles aux souvenirs de 1793, l’occasion parut belle de rentrer en Belgique. La royauté de Charles X n’était pas dans les conditions de détresse qui avaient interdit à Louis XVI une intervention de ce genre en 1788. Polignac se montra aussi empressé que Montmorin avait été hésitant alors. En échange de la Charte que Charles X voulait remplacer par les Ordonnances, il aurait le moyen de procurer à la nation la frontière du Bhin, la gloire à la place de la liberté. Il mettrait son intrigue à l’abri de la tradition nationale, la contre-révolution sous la sauvegarde des ambitions révolutionnaires.
En servant la gloire de la France, Napoléon n’avait-il pas eu le droit d’être absolu? Et comme Napoléon, Charles X
LES PLANS DE POLIGNAC CONDAMNÉS PAR LA PRUSSE. 781 n’avait-il pas à sa portée ralliance franco-russe? Mieux que lui, même, puisqu’on était prêt à céder à Nicolas P"* la Roumélie, les portes de Constantinople, en échange de la Belgique. La négociation se poursuivit, de décembre 1829 à mai 1830, entre les deux souverains, entre Polignac et Mortemart. Elle échoua,, comme avait échoué la grande entreprise de septembre 1829, par la volonté de la Prusse et son opposition obstinée. « ïl ne tint qu’à elle, disait à Berlin le ministre de la cour, Guillaume Bernstorff, que ces violences ne s’accomplissent pas. » Le 3 janvier 1830, le roi de Prusse signifiait à Pétersbourg et à Paris « qu’à aucun prix il ne céderait à la France la rive gauche du Rhin. Sa résolution était irrévocable. »
La Belgique devait échapper à la Hollande : mais elle ne devait pas appartenir à la France. La garantie que le roi de Prusse s’était procurée de la Russie sur le Rhin au prix de ses complaisances en Orient ruina le plan de Polignac et les espérances de la France. En Belgique comme en Orient, ou en Allemagne, l’œuvre du Congrès de Vienne allait être détruite : les Français qui se vantèrent d’y avoir contribué n’en purent pas profiter.
C’est alors que pour leur laisser une dernière illusion, pour llatter leur amour-propre et leur goût conquérant, le gouvernement de Charles X leur offrit l’expédition d’Alger. Le dey d’Alger, eu i827, avait insulté notre consul : occupé de l’Orient et de l’Europe tout entière, le roi n’avait répondu à l’insulte que par un blocus prolongé depuis trois ans sans résultats. L’opposition lui reprochait chaque année ses hésitations et réclamait une vengeance plus complète. Le comte de Bourmont affirmait au Conseil qu’on la désarmerait, à défaut de guerre en Europe, par cette guerre africaine. (( C’était bien peu de chose, remarquait Polignac, que cette entreprise contre un repaire de corsaires, » quand on avait peut-être chance d’acquérir la Belgique et le Rhin. Il avait proposé, le 24 octobre 1829, au Conseil de confier cette vengeance et cette conquête secondaire au vice-roi d’Egypte. Si le Conseil n’eût rejeté cette proposition comme « indigne
782 LA CONQUÊTE D’ALGER ! CALCULS DE CHARLES X. de la France », Alger ne serait peut-être pas aujourd’hui terre française.
Tant que Polignac garda l’espoir d’acquérir mieux, jusqu’au mois de février 1830, jusqu’au refus catégorique delà Prusse, il fit écarter, par l’influence du Dauphin, l’expédition d’Afrique. Ensuite^ il fut bien obligé de s’en contenter (mars 1830). <( Il prépara, dit un contemporain, l’affaire alors, avec une prodigalité de moyens et une surabondance de précautions telles qu’elles trahissaient un intérêt plus puissant aux yeux du ministère et de la cour que l’honneur national ou l’avantage de la conquête. » Une flotte considérable, cent vingt-sept vaisseaux, quarante mille hommes de troupes, avec un amiral, Duperré et le ministre de la guerre pour les commander, un tel déploiement de forces pour un objet qui paraissait si petit, eut l’air d’une manœuvre politique : on disait que le prince de Polignac voulait donner au peuple l’illusion de la gloire et de la guerre à défaut de la réalité.
Et de fait, la prise d’Alger, occupée en un mois à peine (13 juin-5 juillet 1830), fut plutôt une victoire diplomatique qu’un succès militaire éclatant. L’habileté du général Bourmont a plus fait pour cette conquête que ses dispositions stratégiques ou la valeur de ses troupes. Le dey fut moins difficile à vaincre que les jalousies de l’Angleterre : elle faillit nous interdire cette colonie que les Algériens ne furent pas de force à nous disputer. Polignac était assuré du consentement de la Russie. <( Alger vous regarde, disait le tsar dès le mois d’octobre 1829. Terminez votre querelle. Je vous approuve et vous appuierai de mon influence. » Malgré cette promesse et toutes sortes d’explications fournies au cabinet Wellington, l’Angleterre était peu disposée à laisser la France s’installer en Afrique, u Que fera la France de la régence après le châtiment de son injure, une colonie? )) Les craintes des Anglais leur inspirèrent, pour nous interdire la guerre et la conquête, une tactique analogue à celle qui leur avait réussi à la veille de l’expédition de Morée. Pendant nos préparatifs, Wellington
LA RÉVOLUTION DE JUILLET ET LA CONQUÊTE DU RHIN. 783 se bâta d’arracher au sultan la nomination d’un autre dey, Tahir-Pacha. Celui-ci quitta Constantinople bien vite, le 25 avril 1830 : il avait l’ordre d’étrangler le dey, pour empêcher la guerre en offrant à la France cette solution sanglante mais pacifique de l’injure qu’elle avait reçue. L’officier chargé de bloquer Alger arrêta le vaisseau turc : ce fut pour la mission de Tahir-Pacha un premier retard. Il exigea qu’on le conduisît à Toulon ; il arriva en vue du port le 2G mai et rencontra la flotte française qui aurait dû partir le 25, mais que le gros temps avait retardé. Le général Bourmont fit rendre à l’envoyé du sultan toutes sortes d’honneurs : il lui conseilla d’entrer à Toulon et de faire connaître au roi ses instructions au plus tôt. Mais il cingla lui-même sur Alger, sans tarder. Tahir-Pacha, pour son malheur, n’avait pas une patente de santé suffisante : il dut se soumettre à une quarantaine. Sa mission n’avait plus d’objet, quand les Français eurent occupé Alger à sa place et vengé eux-mêmes leurs querelles.
(( On se trompe, écrivait Talleyrand le 20 mai 1830, beaucoup, si cette expédition d’Alger est un expédient pour faciliter quelque direction dans l’intérieur. » Ce n’était pas la faute de Polignac, s’il n’avait pas mieux à offrir aux Français. Mais, après avoir entrevu la Belgique et le Rhin, ceux-ci n’étaient pas gens à se contenter d’Alger, revanche trop faible des traités de Vienne. Cette manœuvre ne les disposa que plus mal à recevoir les Ordonnances (26 juillet 1830). Le 27 juillet la Révolution commença. Le 29 elle était victorieuse. Le peuple se vengea sur la monarchie d’un coup d’Etat qu’il attribuait aux ministres, de la longue politique de paix qui, depuis quinze ans, lui imposait comme définitifs les arrêts humiliants de l’Europe. Il voulait, cette fois, la Révolution tout entière, glorieuse au dehors, comme il la voyait victorieuse au dedans. « Quelle est votre opinion sur les traités de 1815? disait l’un de ses chefs, Cavaignac, à Louis-Philippe, le soir du 31 juillet. Ce n’est pas une révolution libérale, prenez-y garde, c’est une révolution nationale. La vue du drapeau
784 LOUIS-PHILIPPE, TALLRYRAND ET LA PAIX, tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple, et il serait certainement plus facile de pousser de Paris sur le Rhin que sur Saint-Cloud. »
En un sens, Cavaignac avait largement raison. Les combattants, les vainqueurs des journées de juillet n’avaient pas fait une émeute analogue à celles de 1789. Ils avaient pris les armes contre l’Europe au moins autant que contre Charles X, et rêvé surtout de la République conquérante ou de l’Empire. Et l’Europe ne s’y trompa pas puisqu’elle arma elle aussi à la première nouvelle, toute prête à signer de nouveau contre la France le pacte de Chaumont.
Mais en un autre sens Cavaignac se trompait : la nation n’était pas à runnnimité pour la République, ni pour la conquête. Autant, avec les souvenirs de la Terreur, la République effrayait les campagnes, autant la guerre effrayait la bourgeoisie. Et les craintes de la classe moyenne, presque seule représentée dans les Chambres, devaient triompher des aspirations de ceux qui avaient fait la Révolution. (( Tous les Français, écrivait Palmerston six mois avant, déraisonnent; tous se déclarent prêts à se laisser couper les deux mains pour 'ravoir le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. Heureusement qu’ils ont des Chambres qui doivent voter les impôts pour faire la guerre. » Le 30 juillet, une proclamation rédigée par Guizot, signée par quatre-vingtonze députés, annonça qu’un lieutenant général, roi le lendemain, le duc d’Orléans, était substitué, sans autre mandat que le leur, à la République encore incertaine.
L’avènement de Louis-Philippe, ce fut la paix tout de suite, au lieu de la guerre. Sans qu’on puisse préciser encore le rôle de Talleyrand dans la création de la monarchie orléaniste, le choix que le nouveau roi fit de lui comme ambassadeur à Londres marqua, dès le premier jour, l’étendue de son autorité. 11 partit dès le 25 septembre, persuadé que le « nouveau gouvernement ne pouvait acquérir de stabilité que par le maintien de la paix. Son premier devoir était d’empêcher une guerre révolutionnaire et universelle ». A Londres, Talleyrand allait être, sans en avoir le litre, le