JEMMAPES
territoire le plus mortel ennemi de la République ». Peu de jours après, Diimouriez avait gagné plus de terrain encore: il devenait l’homme nécessaire en qui s’incarnaient la gloire et les espérances de la République, le champion unique de la grande entreprise que la France avait résolue pour atteindre ses frontières naturelles. « Nous avons sauvé la patrie, écrivait-il à Rellermann le 25 octobre; il s’agit de la faire triompher au dehors. Le désir de toute la nation et le véritable intérêt de la République est que nous hivernions hors de nos frontières. Le Rhin doit être la seule borne de nos campagnes depuis Genève jusqu’à la mer. Arrive ensuite ce qui pourra. Mais lorsque nous aurons rempli notre tâche, la révolution de l’Europe sera bien avancée. » Cette lettre était l’écho fidèle des discours que Dumouriez avait tenus aux Français pour les entraîner à sa suite, langage de la propagande, appel à la tradition. 11 avait été entendu : le Conseil exécutif, le 29 octobre, l’investissait de la lieutenance générale des armées de la France, lui subordonnait Kellermann et Valence, lui donnait « carte blanche » enfin. A peine née, la République se livrait à un soldat. « Vous êtes regardé par la France comme son héros, » lui écrivait Lebrun le 8 novembre.
La victoire de Jemmapes (6 novembre 1792) consacra son prestige et ses projets. Que ne pouvait-on attendre d’un général et d’une armée qui, en un mois et demi, arrêtaient les Prussiens et mettaient les Autrichiens en déroute ? Les Français^ à Yalmy, avaient vaincu en désespérés : à Jemmapes, ils devenaient des conquérants victorieux. Toujours la victoire, et désormais la conquête.
La Convention, jusque-là froide ou hostile, applaudit tout entière à ce succès éclatant et en accepta les conséquences. C’est un jacobin, Jean Debry, qui, le 9 novembre, propose en l’honneur des héros de Jemmapes une fête nationale. C’est Vergniaud qui la fait décréter et annonce à l’Europe la reprise officielle de la guerre de propagande : « Je le jure, chacun de vos combats sera un pas fait vers la paix, l’humanité et le bonheur des peuples. » Le 19 novembre, sur la
DÉCRET DU 19 NOVEMBRE 1792 : LA GUERRE AUX ROIS. 83 proposition de l’Alsacien Ruhl, la Convention décrète, séance tenante, sans même en référer à son comité diplomatique, la guerre aux rois, la propagande armée en faveur des peuples :
(( Au nom de la France, elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté et charge le pouvoir exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les citoyens qui seraient vexés pour la cause de la liberté. »
Les événements conspiraient avec les hommes, les armées avec leurs chefs, pour entraîner une seconde fois la nation française, aveuglée par ses traditions, dans un conflit avec l’Europe que l’intérêt lui prescrivait d’écarter. Pas plus que la précédente, cette seconde guerre de la Révolution n’était un effet de ses doctrines propres, ni un plan formé par ses hommes d’Etat. Mais elle mit plus que jamais la France dans la direction des conquêtes, suivant l’expression de Metternich, la République à la merci des généraux et plus tard des armées.
BIBLIOGRAPHIE
SoREL. U Europe et la Révolution française; tome II, livre IV, la Guerre ; tome III, livre l'Invasion et la République, (ch. i: Guerre d'indépendance nationale', ch.ii : Guerre d'affranchissement; ch. m: Guerre d’ expansion.)
Sybel. Histoire de l’Europe, etc., tome Bï*. — Louis Blanc. Histoire de la Révolution française, tome VI à X. — Michelet. Histoire de la Révolution, tomes III et IV. — A presque tous les livres cités dans la bibliographie des chapitres i et ii, ajouter spécialement pour celui-ci :
Chüquet. Les guerres de la Révolution ; tome pi’. Première invasion prussienne, Paris, 1886 ; tome II, Valmy, Paris, 1887 ; tome III, la retraite de Rrunswick, Paris, 1887; tome IV, Jemmopes et la conquête de la Belgique, Paris, 1890 ; tome V, l’expédition de Custine, Paris, 1890.
Borgnet. Histoire des Belges à la fin du dix-huitième siècle^ Bruxelles, 1861, tome II.
G. Roüsset. Les Volontaires. Paris, 1870.
A. Michiels. L'Invasion prussienne et ses conséquences. Paris, '1880.
luNG. Duhois-Crancé. Paris, 1884.