‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 5 sur 360 · L’EUROPE ET LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L’EUROPE ET LA RÉVOLUTION

pathie et vit en eux, comme les Français, la promesse d’un avenir meilleur. La prise de la Bastille fit dans le monde un très grand effet, surtout dans le monde des écrivains. Les historiens la mirent au nombre des dates capitales de l’histoire. Les poètes, comme Goethe, Wordsworth, Klopstock et Pindemonte la chantèrent. Les philosophes, Kant et Schubart, la célébrèrent comme le triomphe de la raison moderne. S’ils applaudissaient cependant à cette explosion populaire, ils n’en conseillaient pas l’imitation immédiate et brutale, au risque d’en attendre plus longtemps les effets. 11 faut remarquer que leur admiration s’exprimait en des termes qui excluaient l’idée d’un bouleversement subit de l’Europe, sous la forme d’espérances lointaines, prudentes et résignées. «Nous ne sommes pas préparés, » disaient Forster, l’un des Allemands les plus enthousiastes, et Schubart. De fait il n’y eut de révoltes que sur les frontières mêmes de la France, sur des points tout particuliers, à Montbéliard, à Cologne, à Trêves, à Livourne et Pistoia, à Chambéry, à Carouge, et ces révoltes locales ne ressemblèrent que de très loin au grand mouvement révolutionnaire. La France ne s’y associa point. Il lui suffisait de poser chez elle solidement la première pierre du bonheur de l’humanité. Ses admirateurs ne lui demandaient pas autre chose : il leur suffisait d’espérer. Tous furent alors parfaitement d’accord pour laisser au temps le soin d’élever l’édifice harmonieux et logique destiné à abriter en paix les générations futures.

L’accord, il est vrai, était moins aisé entre les Français et les Etats européens, tels qu’ils s’étaient constitués au dix-huitième siècle, entre ce programme d’avenir et les conditions prfiitiques du présent, assises sur des événements antérieurs et chargées du passé. Enfin, malgré son désir de se consacrer tout entière à sa reconstitution intérieure, la France ne pouvait s’isoler à ce point de ses voisins qu’elle ne dût régler parfois avec eux des questions pendantes en 1789. L’histoire de l’Europe ne commençait pas au 14 juillet 1789. La France y avait joué un très grand rôle

LA RÉVOLUTION BELGE, par des démarches et des alliances qui l’engageaient encore. Elle avait eu, en un mot, une politique très active. Elle pouvait en changer. Au moins fallait-il qu’elle lui en substituât une autre qui ne fût pas absolument négative. Le rêve qu’elle formait d’une Europe immobilisée dans le spectacle offert par sa révolution n’était qu’un rêve. Elle en Ht promptement l’expérience : un an ne s’était pas écoulé qu’elle fut mise en demeure d’examiner et de résoudre le problème de ses rapports avec les souverains et les Etats. Elle dut chercher un moyen d’obtenir d’eux la trêve nécessaire à ses réformes dans de bonnes conditions, avec des garanties sérieuses. Il lui fallut une politique étrangère.

La Constituante en comprit la nécessité, mais ne réussit pas à y pourvoir. Deux mois après la révolution de France, une révolution éclatait en Belgique. Ce n’était ni une conséquence, ni une imitation des événements de Paris. Les rebelles avaient déjà lutté contre l’empereur Joseph II dont les réformes ressemblaient beaucoup plus à l’œuvre des Français que leurs revendications. Ils s’arniaient en effet encore pour le maintien de l’ancien régime dans les provinces belges, et, s’ils en défendaient l’indépendance, à coup sûr ils n’en préparaient ni l’unité, ni l’avenir. Statistes^ partisans des Élats provinciaux et de tous les privilèges qu’impliquait cette forme de gouvernement aristocratique, ils n’avaient rien de commun avec les hommes delà Révolution. Jl est vrai qu’en octobre 1789 ils surent s’allier aux libéraux belges, à une minorité dirigée par l’avocat Vcmck, dont les idées se rapprochaient de celles qui prévalaient en France. Mais l’alliance, qui leur donna la victoire, ne devait pas en changer les conditions. Elle fut tout entière à leur profit.

La France n’avait donc aucun motif de prendre parti pour eux. Ceux que lui fournissait C. Desmoulins n’étaient pas sérieux, quoique instructifs. Il invoquait les souvenirs de la république romaine : « Mes chers amis, disaitil aux Belges, puisque vous lisez Cicéron, je réponds de vous. Vous êtes, vous serez libres. » Lafayette rap-

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