NEUTRALITÉ DE LA FRANGE
pelait des souvenirs bien plus récents, mais trop unis à sa propre gloire, et trop différents pour servir de règles à ses concitoyens. Qu’y avait-il de commun entre les Etats- Unis d’Amérique et ceux de Belgique? L’intrigue enfin que le duc d’Orléans formait alors en Angleterre, d’accord avec Louis XVI, pour se créer en Flandre une royauté n’était pas une meilleure raison, au contraire. L’événement devait en principe laisser les Français indifférents. En fait, cela pouvait leur paraître une occasion d’enlever à l’Autriche les Pays-Bas, depuis longtemps leur objectif et le théâtre de leurs principales guerres.
Mais il eût fallu compter avec une affaire européenne, avec l’Angleterre, la Prusse et la Hollande, et précipiter un partage qui, en 1787, avait commencé. Les risques ne valaient pas un profit aussi douteux : la France avait besoin de la paix. Ni les ministres ni Louis XVI, fidèles à la tradition de Vergennes, ne lui conseillaient cette aventure, ni Mirabeau qui, en matière politique, était le principal conseiller de l’Assemblée nationale^ en attendant qu’il devînt celui du roi lui-même.
Par un mélange de cynisme et de clairvoyance qui le rapproche de Talleyrand, Mirabeau apportait à la Révolution avec ses vices un grand sens des nécessités politiques. Homme d’Etat autant qu’orateur, il avait prévu de bonne heure les dangers, les embarras, la faiblesse du gouvernement pendant la crise qui constituerait la nation, l’impuissance passagère où la placerait cette crise, et par conséquent toutes les conséquences d’une guerre : « La France est dans l’état de faiblesse où est tout pays qui se constitue. Point de guerre surtout : loin d’offrir un dérivatif aux maux de l’Etat, elle les multiplierait et les porterait à leur comble. On ne fait pas la guerre tant qu’on n’a pas de gouvernement. )) L’Assemblée fut docile à ses conseils qui, par la suite, prirent la valeur d’une prophétie. Elle déclara qu’elle ne reconnaîtrait pas la république belge et refusa de recevoir ses délégués. Ni ses doctrines, ni ses intérêts, ne lui en faisaient un devoir. Elle marqua par là aux souverains
NEUTRALITÉ DE LA FRANCE, européens son intention de ne pas soutenir les peuples révoltés contre eux, de se consacrer à la réorganisation de la nation. C’était, en retour, son droit strict de leur réclamer les moyens d’y travailler en paix, et son devoir d’assurer à la France les bénéfices de la neutralité qu’elle promettait.
Tl ne pouvait s’agir d’alliances ; mais il fallait entre l’Europe et la Révolution une sorte de contrat tacite, analogue à celui qui venait d etre passé entre la royauté et l’Assemblée, fondé, comme tous les actes politiques, sur la réciprocité des avantages. Plusieurs Etats européens eussent accepté, par intérêt, sinon par sympathie.
Les politiques du dix-huitième siècle particulièrement ne se guidaient pas par des raisons de sentiments. A l’endroit de la Révolution française ils n’éprouvaient ni bienveillance, ni hostilité véritable. Ils la jugeaient comme un fait, et d’après l’opinion qu’on se faisait dans leur inonde et parmi leurs devanciers des faits du même genre. Ils se rappelaient l’Angleterre écartée pendant tout le dix-septième siècle des affaires européennes par ses discordes civiles, la Hollande asservie à sa voisine par la lutte des stathouders et des Etats. Ils ne distinguaient point surtout entre les grandes crises d’enfantement par où les nations renaissent à une vie nouvelle et les convulsions mortelles où elles s’abîment comme la Pologne. En 1789, après la défaite de la royauté, la France leur parut, ainsi que l’Angleterre après l’expulsion des Stuarts, perdue sans ressources, anéantie, rayée de la liste des grandes puissances européennes. Burke résumait leur pensée commune quand il disait : « Je viens de parcourir la carte de l’Europe et j’ai trouvé une grande place vide. C’est l’espace occupé par la France. )>
Cette conclusion n’était pas pour déplaire aux anciens ennemis de la France, à ses voisins. Laisser la Constituante poursuivre ce qu’elle appelait une œuvre de régénération, et eux une œuvre de décadence, était à la fois le programme le plus conforme à leurs intérêts, le plus favorable à la France. Un seul^ parmi les souverains, l’empereur d’Autriche, allié à