LE JUGEMENT DE LOUIS XVI
son tour sur ses intentions et sur celles de ses amis, l’histoire a longtemps considéré comme une guerre de la Révolution aux monarchies européennes le grand conflit qui se prépaparait à la fin de 1792.
Rien n’a plus contribué à donner au conflit cette apparence que le jugement et l’exécution de Louis XVI. Le procès fait au roi de France sembla le procès de tous les rois : en Europe et dans la Convention il provoqua un échange d’interpellations et de manifestations qui parurent lui attribuer cette portée et ce sens.
Le 16 janvier 1793, lorsqu’on lut à l’Assemblée la dépêche de l’ambassadeur d’Espagne qui intercédait encore pour Louis XVI, Danton fit entendre des paroles qui, dans sa bouche, constituaient une véritable déclaration de guerre aux rois de l’Europe : « On ne compose point avec les tyrans. On ne frappe les rois qu’à la tête, on ne doit rien attendre de ceux de l’Europe que par la force des armes. Que le président dise à cet ambassadeur que les vainqueurs de Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu’ils ont acquise et qu’ils retrouveront pour exterminer les rois de l’Europe conjurés contre nous les forces qui, déjà, les ont fait vaincre. » Le 31 janvier, dix jours après la mort de Louis XVI, Danton reprenait plus brutalement encore : « C’est en vain qu’on nous menace de la colère des rois. Vous leur avez jeté le gant. Ce gant, c’est la tête d’un roi. C’est le signal de leur mort prochaine. )) Ces apostrophes étaient surtout destinées aux Français, dont il fallait soutenir l’effort contre une coalition menaçante, par des appels pressants à leur orgueil.
Au delà des frontières, d’autre pari, la triste destinée du roi de France parut déterminer un concours de sympathies, de deuils et de colères. Le l*""* février 1793, Pitt la signalait aux communes « comme le forfait le plus odieux et le plus atroce qui ait été raconté par l’histoire )). Catherine II prit le deuil, l’imposa à sa cour et ne cessa depuis de manifester son aversion pour les régicides. En Espagne, Charles IV jura de venger le malheureux roi, Marie-Louise
90 LA VENGEANCE ET LES CALCULS DES ROIS, le pleura, Godoy se donnait des attitudes de chevalier redresseur de torts. Les souverains d’Italie parurent prendre au sérieux pour leur compte les menaces de Danton. A Vienne, enfin, autour des Habsbourg, dans les salons de l’aristocratie autrichienne et hongroise, il y eut un véritable accès de fureur monarchique. Cette attitude des cours européennes prit d’autant plus d’importance que les amis de la royauté française, les émigrés, se montraient froids et presque indifférents. « La mort de leur roi ne leur fit pas grand effet, écrivait Fersen. Ils allaient au spectacle et au concert, consolés par la perspective d’une régence en faveur de Monsieur, et répétant, à la grande indignation de la société bernoise, qu’ils ne regrettaient pas un roi sans égard pour sa noblesse. » La vérité, c’est que les émigrés laissaient trop voir leurs sentiments, et que les politiques, les cours de l’Europe se paraient d’une sympathie qui pouvait servir leurs desseins. Leur empressement à plaindre et à venger Louis XVI fut en proportion de leur ardeur à faire la guerre à la République.
Le roi de France aurait été épargné, que l’Angleterre eût disputé à tout prix la Belgique aux Français. Elle y était décidée depuis Jemmapes. Et le décret du 15 décembre la confirma dans ce dessein : « Si la France désire demeurer en amitié et en paix avec nous, disait Grenville à notre ambassadeur en Angleterre, Chauvelin, il faut qu’elle se montre disposée à renoncer à ses vues d’agression et d’agrandissement. » Autant l’invasion des Pays-Bas était populaire en France, autant l’idée de la repousser devait trouver en Angleterre de faveur : il était fatal que les traditions des deux nations se heurtassent en Flandre, (f Jamais l’Angleterre, écrivait Chauvelin, ne verra d’un œil indifférent la France s’ériger en maîtresse des Pays- Bas. La guerre est à la veille d’y être populaire. » Et ce fut par ces raisons que les ministres anglais, le février, décidèrent surtout leurs concitoyens à la guerre : « C’est un principe, dirent-ils, de notre politique, de ne jamais abandonner le Brabant aux Français. » Si, outre ces raisons.
LE 2e PARTAGE DE LA POLOGNE (JANVIER 1793). 91
ils en invoquèrent alors d’autres tirées du jugement de Louis XVI, pour donner plus de force et l’apparence d’un droit supérieur à la guerre d’intérêt qu’ils préparaient, leur véritable dessein apparaît dans cette réflexion que Fersen, l’ami de Marie-Antoinette, faisait tristement en mars 1793 : « Je crois fermement que les ministres travaillent seulement à la ruine totale de la France et ne sont pas fort intéressés à la conservation de la famille royale. » L’empereur d’Allemagne, qui avait son beau-frère à venger et sa sœur à sauver, donnait l’exemple de songer beaucoup plus aux intérêts de sa monarchie qu’à ses devoirs envers sa famille. Il venait de confier ces intérêts à un ministre qui était loin d’être un homme de sentiment. Thugut avait pris le pouvoir à une heure qu’il jugeait décisive pour l’avenir de l’Autriche. Malgré les promesses de Catherine II, un second partage de la Pologne (janvier 1 793) s’achevait sans qu’elle en eût sa part. Si elle la réclamait, la tsarine lui répondait durement qu’après une guerre malheureuse, elle était bien osée de parler de conquêtes. L’Autriche, frustrée en Pologne par ses alliés, se voyait à la veille de perdre par les victoires des Français le moyen d’échanger les Pays-Bas contre la Bavière. Les provocations de la République, la fièvre de conquêtes qui s’emparait d’elle, pouvaient rétablir les affaires de la maison d’Autriche, procurer à sa faiblesse des alliés, des compensations enfin aux pertes qu’elle avait subies en Orient, en ne s’annexant rien : « J’espère, disait Mercy le 13 février, que la furie française nous servira. Je ne vois plus pour nous d’autre ressource. )) Entraîner toute l’Europe, l’Angleterre et la Sardaigne, dans cette guerre, et venger Louis XVI, en partageant la France à défaut de la Pologne, tel était le plan de Thugut. L’intérêt seul l’avait formé : par intérêt les Anglais l’adoptèrent et l’appuyèrent en Portugal, en Sardaigne et en Espagne : « 11 faut démembrer la République de telle façon que, quel que soit son gouvernement et son principe, elle ne puisse plus être un sujet d’inquiétude pour les nations. )>