LE JUGEMENT DE LOUIS XVI ET L’EUROPE
rétablissement de la justice révolutionnaire. C’était la proclamation même de la Terreur, sur la tête de la victime la plus en vue qu’on pût choisir, au sein de la Convention transformée par ce procès en tribunal révolutionnaire. (( Nous ne sommes pas des juges, disait Robespierre, nous sommes des hommes d’État. » Le régime par lequel la France devait vaincre la coalition, réaliser ses conquêtes, et affranchir les peuples ne pouvait plus être discuté lorsque la Convention eut jugé Louis XYL Le même jour, l’Europe fut avertie qu’il ne le serait pas. « Les nations étrangères pour leur propre liberté, disait Thuriot, le 12 décembre, réclamaient ce grand exemple. »
Elles comprirent cette leçon terrible, en effet, mais autrement que les révolutionnaires ne se l’imaginaient. Leur indépendance leur parut plus menacée que servie par les événements que le jugement de Louis XYI leur présageait. Sur le Rhin, en Belgique, les Français se montraient avec les nations aussi peu respectueux de la légalité qu’à Paris avec leur roi. On les avait applaudis à Yalmy ; après Jemmapes, on les redouta, on plaignit leurs victimes, on se rangea avec leurs adversaires. Sans doute, leur politique ne justifiait pas cet effroi universel. Ni Danton ni ses amis ne prétendaient renverser toutes les monarchies et conquérir l’Europe. Au lendemain de la mort de Louis XYI, ils ne réclamaient pour la République d’autre étendue que les frontières naturelles du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, et le disaient. Leurs déclarations auraient pu rassurer Allemands, Italiens, Espagnols. Mais il en fut de leurs paroles et de leurs actes en général au début de 1793 comme de la déclaration de Pillnitz en 1791. Les nations de l’Europe les prirent, ainsi que la nation française avait fait des menaces des souverains, dans leur ensemble, sans réserve, et firent de la contre-révolution un principe de défense essentiel, un devoir pour leurs chefs.
C’était donc une guerre redoutable que la Révolution, en février 1793, déclarait à l’Europe coalisée : les souve-
94 LA CONQUÊTE FRANÇAISE ET LES PEUPLES, rains qu’elle réunissait contre elle en revendiquant ses frontières naturelles paraissaient résolus à profiter de ses discordes pour démembrer la France. Et déchirée par les disputes des partis, livrée aux armées, à leurs chefs, elle devait soutenir une lutte où s’était épuisée la monarchie de Louis XIV. Elle n’avait plus enfin seulement à se défendre à coups d’enthousiasme et de patriotisme contre les appétits de souverains que leurs ambitions rivales pouvaient encore paralyser. Les nations commençaient à faire cause commune avec leurs maîtres : elles leur apportaient le concours de leur haine, de leurs craintes, de leur patriotisme ombrageux ou avide. Le duel de la République française et de l’Angleterre se dessinait. La lutte des Français et des Allemands sur le Rhin allait reprendre. Voilà le grand combat que, jusqu’à la chute de Napoléon, la France va livrer à l’Europe, non pas aux rois seulement, mais aux peuples. Danton en donne la formule le 10 mars 1793, telle qu’elle s’imposera plus tard et pendant toute sa durée au régime militaire, que la fatalité de la guerre réserve à ses auteurs : « Conquérons la Hollande, et Carthage est à nous : l’Angleterre ne peut plus vivre que par la liberté, faisons marcher la France et nous irons glorieux à la postérité. » Conscient de l’étendue du péril et soucieux d’y faire face, Danton paie d’audace, pour éveiller dans la nation toutes les forces morales dont elle dispose, le culte de la tradition^ l’amour de la gloire, avec la passion de la liberté.
Il eût mieux valu qu’elle eût d’abord à son service la force matérielle d’un gouvernement organisé pour la conquête et la résistance, assez fort pour réunir et soutenir les Français dans cet élan commun contre toute l’Europe. Et cela, la France, au mois de mars 1793, moins que jamais, ne paraissait pouvoir l’attendre de la Révolution.
Quand la guerre de 1793 éclata, les Girondins étaient au pouvoir, mais aussi impuissants que la royauté en 1792 quand ils avaient déchaîné contre elle la première fois cette guerre européenne. La mort du roi, qu’ils avaient