LES HÉSITATIONS DES GIRONDINS (JANVIER
renversé, leur paraissait le présage de leur propre renversement ; ils redoutaient pour eux-mêmes maintenant les conséquences du conflit international provoqué par cet acte décisif de la justice révolutionnaire. Dès le 28 décembre 1792, Buzot avait marqué les inquiétudes de son parti : « Louis descendu de l’échafaud dans la tombe est un grand moyen d’attache à la cause des puissances. » Et le l®"* janvier, le principal auteur de la guerre de propagande, Brissot, en dénonçait les dangers, s’efforcait trop tard d’en arrêter le cours. « Nous ne voyons pas assez l’Europe, disait-il alors à la Convention. Nos ennemis nous peignent comme prêts à révolutionner le monde. La mort de Louis XVI servira leurs desseins, jettera les neutres dans la coalition, déchaînera la guerre universelle. De la clémence pour les rois, de la modération envers les peuples conquis. » Les Girondins n’avaient pas été écoutés : on plaide mal les causes qu’on embrasse à la dernière heure, et par intérêt. On sert plus mal encore celles qu’on se repent d’avoir défendues. Et pourtant, le parti girondin accepta au mois de janvier 1793 la responsabilité d’une guerre qu’il désapprouvait.
Roland avait quitté le ministère le 20 janvier; ses amis et ses collègues ne l’avaient pas suivi dans la retraite. Ils défendaient leur pouvoir, cherchaient même à l’étendre aux dépens des Jacobins, sans paraître se soucier des devoirs que ce pouvoir leur imposait, vis-à-vis de la Convention et de l’étranger. Chargés par un vote de l’assemblée de procéder à la réunion de la Belgique, ils s’arrangeaient avec leurs agents pour la retarder. Brissot la déclarait dangereuse et recueillait surtout au comité diplomatique les protestations contraires des Belges. Si bien que par leur faute, la France encourait le blâme de cette conquête déguisée, sans avoir le profit et les ressources que Cambon au moins prétendait en retirer pour soutenir la guerre. 11 fallut une intervention énergique de Danton pour décider les ministres à envoyer les commissaires nationaux en Belgique : et ceux-ci, pour rattraper, à la veille des hostilités, le temps perdu, firent
96 L’ANARCHIE RÉVOLUTIONNAIRE (FÉVRIER 1793). celle conquête, sans mesure, sans ménagement, nous aliénant tout ce pays, au moment même où il allait devenir la base d’opérations de nos armées.
Le l®’* janvier 1793, dans un élan d’enthousiasme provoqué par l’étendue de la guerre qui se préparait, la Convention avait institué un Comité de défense générale : elle voulait réunir toutes les forces de terre et de mer dans les mêmes mains. Les Girondins s’installèrent dans ce comité, pour l’influence nouvelle qu’il leur offrait. Mais au lieu d’en faire le centre des opérations contre l’ennemi, ils s’en servirent pour combattre leurs adversaires. Ils y recueillaient les dénonciations de Dumouriez contre Danton, de leurs amis contre Pache, le ministre de la guerre, et ajournaient le 25 janvier, après l’avoir accepté, le projet de Dubois- Crancé sur l’amalgame qui eût donné à la France une armée à la fois jeune et disciplinée.
Si peu disposés que fussent les Girondins à préparer cette guerre, ils n’en disputaient pas moins le ministère à Pache, . qui d’ailleurs n’en était pas digne. Depuis le 8 janvier, Pache s’occupait plutôt de peupler les bureaux des jacobins, ses créatures, que de fournir aux armées le nécessaire. Ce n’étaient que plaintes des généraux abandonnés sans ressources. Les Girondins recevaient toutes ces plaintes, accusaient Pache à: impéritie ou Aq perversité^ moins par souci de la défense nationale que par désir de mettre à sa place l’un d’entre eux. La Montagne, le 25 janvier, dut le renvoyer. La Gironde proposa Duchâtelet. Ce fut Beurnonville qui, le 4 février, se trouva installé par les Jacobins au ministère, avec la lourde responsabilité d’organiser à la hâte une guerre déjà engagée.
Jamais parçille anarchie ne s’était vue dans un Etat obligé à soutenir le choc de toute l’Europe coalisée. Le parti qui allait résolument au devant de ce danger n’avait pas l’autorité nécessaire pour y faire face. Le parti qui avait l’autorité, et craignait de la perdre dans cette aventure, n’employait son pouvoir que contre ses ennemis de l’intérieur. Et l’émeute à Paris, excitée par leurs rivalités, risquait