LE DÉCRET DU 13 AVRIL
mier mot furent : « vaincre les ennemis. » Il songeait aussi à terminer la Révolution, c’est-à-dire à substituer par une bonne constitution un régime légal et régulier à l’anarchie, à l’émeute, au régime révolutionnaire. Mais la sûreté des frontières et la paix avec l’Europe lui paraissaient plus nécessaires encore, ne fût-ce miêmeque comme une condition de la paix intérieure. « Nous touchons au moment, dit-il, le 13 avril, où il faudra dégager la liberté, pour mieux la conserver, de tous ces enthousiasmes. »
Et alors, sans hésiter, Danton propose à la Convention de renoncer à la guerre de propagande qui a justement alarmé les nations autant que les souverains. 11 la décide à revenir sur ses résolutions du 19 novembre et du 13 décembre 1792. Le décret du 13 avril est l’abandon de la guerre de conquête justifiée par la croisade républicaine. «Dans un mouvement d’énergie, vous avez rendu un décret qui porte que nous donnerons protection aux peuples qui .voudraient résister à l’oppression des tyrans. Mais ce décret singulièrement vague vous oblige à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. 11 faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française. Que la République s’affermisse, et la France, par ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples... Décrétons que nous ne nous immiscerons plus dans ce qui se passe chez nos voisins. »
D’un coup, par la volonté et la clairvoyance de Danton, la politique étrangère de la France se trouvait ramenée en arrière, au temps où la Constituante répudiait, à l’appel de Mirabeau, la propagande et les conquêtes. La Révolution et ses chefs s’instruisaient par leurs propres fautes. Ils évitaient même celles que la Constituante, dans son ardeur à prêcher la paix perpétuelle, avait commises. L’attitude de l’Europe, la guerre où la Convention était engagée avec elle ne lui permettaient pas de désarmer. «Décrétons, ajouta Danton, que la nation s’abîmera plutôt que de souscrire à toute transaction, que de transiger avec des ennemis qui pour préliminaire ne reconnaîtraient pas la souveraineté
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du peuple. » Ces appels h la modération n’étaient donc ni un signe de faiblesse, ni l’effet de vagues et dangereuses théories. C’étaient des résolutions et les actes d’une politique déterminée à soutenir la guerre, à la limiter aussi quand il le faudrait au prix d’une paix honorable.
Pour n’avoir plus été inspirée parle désir delà conquête, la diplomatie de Danton n’est pas faite d’abdication : dans une guerre inégale et malheureuse, elle devient une arme de défense, l’auxiliaire des résistances nationales. Pour vaincre l’étranger, elle se propose de le diviser. Danton a défini sa politique le 7 juin en disant : « Il faut faire aux ennemis une dernière sorte de guerre, une guerre de négociations. » 11 l’a pratiquée avec Lebrun, ministre des affaires étrangères, Hérault de Séchelles qui fréquentait auprès de Poterat ou Soulavie, intrigants ou théoriciens de l’ancienne diplomatie monarchique. Et peut-être est-ce par ces influences qu’il s’égare encore, malgré son génie et sa pénétration, dans les chemins sans issue de la politique traditionnelle.
A tort, comme ses prédécesseurs, Danton considère l’Autriche comme l’ennemi le plus redoutable, l’adversaire ancien qu’il faut isoler et réduire. C’est en ce sens que le Comité de Salut public procède avec lui à la pacification nécessaire. Il déclare nettement que la France rentrera dans ses anciennes limites, sans abandonner pourtant Montbéliard, Mulhouse, Avignon, la Savoie et Nice librement associés à ses destinées, et à la condition de conserver le gouvernement qu’elle s’est donné. Il proclame son intention d’évacuer définitivement les Pays-Bas dont l’invasion a produit la guerre. Mais il refuse à l’Autriche le droit de les échanger contre la Bavière ; il se prépare à ruiner la papauté en Italie, parce que, depuis trois siècles, elle a lié ses intérêts à ceux des Habsbourg. Enfin, de toutes parts, il met en mouvement contre l’Autriche le système classique des alliances du Nord et de l’Orient.
Descorches est chargé d’inviter les Turcs à s’armer contre elle. « On espère cependant que même avec V Autriche la paix
104 LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC ET LES HABSBOURG, n’est pas impossible. » Mais c’est évidemment la dernière puissance de laquelle on l’attende. On paraît préférer la contrainte à la négociation. Et c’est pour cette raison que le Comité, le 13 mai, arrête avec la Suède un projet d’alliance offensive et défensive pour empêcher l’Autriche de s’accroître en Allemagne, d’usurper la Bavière. S’il envoie Semonville en Toscane, cette terre à demi autrichienne, il le prévient que « la République n’a que la guerre à traiter avec l’Autriche (19 mai) )). Et il invite notre agent à Venise, Noël, à éveiller contre les Habsbourg les ambitions de l’Etat vénitien sur Fiume et Trieste : « car entre nous et eux, c’est une guerre à mort. »
Désireux, certes, de restreindre la guerre, de diviser la coalition, Danton et ses collaborateurs, dominés par les souvenirs des luttes entre les. Bourbons et les Habsbourg, confondent l’Europe de 1793 avec l’Europe du seizième et du dix-septième siècle. Richelieu mal compris est toujours leur modèle : ils négligent, ils ménagent, pour atteindre un ennenii moins redoutable qu’il ne leur paraît, l’adversaire véritable, et le principal champion de la coalition.
C’est entre l’Angleterre surtout et la France que désormais la guerre à mort est déclarée. La restitution des Pays-Bas ne suffirait plus à désarmer la nation anglaise depuis que les embarras et les défaites de la République ont éveillé en elle l’espoir des conquêtes faciles : Danton se méprend sur les sentiments des Anglais, les jugeant plus favorables que les royautés du continent à la constitution d’une république. Il ignore leurs rancunes de la guerre d’Amérique et leur espoir de revanche. Il attend des quelques démocrates anglais (Ju’il fréquente ou emploie. Miles, Mathews, la promesse d’une neutralité, d’une réconciliation que la nation anglaise n’est pas disposée à ratifier.
Comme tous les Français d’alors, il persiste également à se faire illusion sur les intentions du gouvernement prussien. La paix avec la Prusse, a notre alliée naturelle », lui paraît simple, prochaine, une alliance même vraisemblable, selon les traditions encore de la guerre de Trente ans. Le