LU PROPAGANDE DE ROBESPIERRE
S’il accuse la Gironde de complicité avec Dumouriez, pour la perdre, il reproche dès le mois d’avril à Danton sa politique de transactions avec l’ennemi. Dans les intrigues des uns et la tiédeur des autres, il se réserve, à son parti et à luimême, l’honneur et l’avantage d’un patriotisme farouche et intransigeant qui exige au dehors la guerre sans trêve, et assure au dedans la durée du gouvernement révolutionnaire. Dès le t3 avril, en face de Danton, il proclame la mise hors la loi des lâches qui proposeraient de traiter avec l’ennemi. Le 24, il affiche le programme de la République universelle, donc tous les citoyens en tous pays doivent s’unir contre les aristocrates et les tyrans. Dans la proscription du 2 juin, Robespierre fait comprendre avec les Girondins le ministre à qui Danton avait confié ses idées de pacification et le soin de les réaliser, Lebrun.
Certes, il y avait de l’audace à vouloir émanciper les peuples, en un temps où la France et la République ellemême avaient peine à garantir leur propre sûreté. Les Jacobins payaient en effet d’audace, dans cette crise décisive où ils manœuvraient pour prendre le pouvoir. Quand on discuta le 18 juin l’Acte constitutionnel, Hérault de Séchelles, par crainte de Robespierre, y fit inscrire la clause que le peuple français ne ferait point la paix avec un ennemi qui occuperait son territoire. « Avez-vous fait un pacte avec la victoire? » fit observer Mercier. « Nous en avons fait un avec la mort, » répondit Barère, et l’article passa, sur ce mot à effet, parles instances de Robespierre.
La situation de la France n’en était pas moins, à cette date, presque désespérée. Sur la frontière du nord. Dampierre, le successeur de Dumouriez, fut tué le l®"" mai en essayant de sauver Condé. Gustine, qui le remplaça, le 13 mai, ne put défendre ni Condé, ni même Valenciennes, occupées le 13 juin et le 28 juillet. Le 23 juillet, la frontière de l’est était découverte par la capitulation de Mayence. Au sud, l’armée républicaine était vaincue le 20 mai par les Espagnols qui envahissaient le Roussillon. Enfin, à l’intérieur, vainqueurs à Fontenay le 23 mai, les Vendéens marchaient
110 CRISES DE LA FRANCE ET DE LA POLOGNE . EN 1793. sur Saumur et y entraient le 10 juin sans résistance. Les insurrections de Lyon, de la Lozère n’étaient pas moins heureuses. C’était partout, par les victoires de l’ennemi et par la guerre civile, le démembrement de la France, tandis que Robespierre et ses amis prêchaient la conquête de l’Europe et la République universelle. La coalition disposait de près de trois cent mille hommes, c Les alliés, dit Jomini, auraient pu former deux grandes armées, s’avancer de Valenciennes sur Paris, ou de iMayence sur Reims. En quinze marches on pouvait conduire deux cent quatre-vingt mille hommes sur Paris. )> Désorganisée, mal équipée, sans aide d’un gouvernement qui n’existait plus, l’armée française n’aurait pas résisté à cette invasion.
Cette fois l’honneur de la défense nationale n’appartint pas d’abord à la nation; la France fut sauvée au mois de juillet 1793 par un concours heureux de circonstances. Occupées en Orient à la curée de la République polonaise, les puissances lui laissèrent, sans négociation, une trêve inespérée.
La Russie prétendait faire ratifier par une diète polonaise convoquée à Grodno le traité de partage conclu en janvier 1793 avec la Prusse, pour donner à cet acte de spoliation la valeur d’une cession volontaire et définitive. Il lui fallut un mois, du 19 juin au 23 juillet, pour convaincre ce malheureux peuple par la menace et la violence. Catherine était nantie : alors les Polonais, à son instigation peut-être et sans doute à celle de l’Autriche, refusèrent au roi de Prusse le même sacrifice pendant tout l’été de 1793. L’âpreté des Prussiens, mécontents de voir Catherine II en possession et de ne l’être pas, les intrigues de l’Autriche contre eux immobilisaient les Allemands sur le Rhin. Ils ne voyaient que ce qui se passait à leur frontière de l’est. De même qu’auparavant, après Valmy, les préliminaires du second partage de la Pologne avaient rappelé Brunswick de la Meuse, en juillet 1793, les suites de ce partage suffirent à protéger la nation française d’une invasion qu’elle semblait moins capable encore de repousser. C’eût été, si
WATTIGNIES I LA RÉSISTANCE NATIONALE. 111 Danton avait gardé la direction de la République, une nouvelle occasion d’une paix honorable.
Ce fut pour Robespierre, décidé à pousser la guerre afin de s’installer définitivement au pouvoir, le moyen au moins d’éviter un désastre que son ambition avait rendu presque inévitable. Alarmé du péril, Danton avait encore le grand mérite de réclamer l’organisation d’un gouvernement fort, quoiqu’il ne dût plus lui appartenir. « Rien ne se fait, s’écriait-il le l®"* août, le gouvernement ne dispose d’aucun moyen politique. Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son Comité de Salut public, que les ministres ne soient que ses premiers commis, qu’il soit mis cinquante millions à sa disposition, d Le 5 septembre, Barère donnait enfin à ce régime son vrai nom, en demandant à la Convention de placer la Terreur à l’ordre du jour. Danton le soutenait des mêmes mesures atroces qu’un an plus tôL en réclamant de nouvelles proscriptions. Mais en même temps il faisait décréter la levée en masse le 23 août, et, comme le 19 juin il avait eu la prudence de prescrire l’amalgame de ces recrues avec les troupes régulières, un mois après la France avait une armée de 500000 hommes mieux constituée que jamais. A son appel, les membres du Comité de Salut public, Carnot et Jean Bon Saint-André, se chargent de l’organisation de la guerre à la place des ministres incapables, comme Bouchotte. Dès le mois de septembre déjà la France était prête à la résistance.
Il était temps : le 28 août les Anglais avaient déjà pris Toulon, quand Houchard, le 8 septembre, leur ferma Dunkerque parla rude victoire d’Hondschoote. Le 15 septembre Houchard était battu, il est vrai, mais le 23 septembre Carnot partait pour la frontière du nord, après s’être adjoint Jourdan la veille, et la victoire de Wattignies (16 octobre 1793), décisive comme celle de Valmy, prouvait la supériorité de la stratégie imaginée, de l’armée réorganisée, des généraux choisis par lui. Le 26 octobre, les Autrichiens opéraient leur retraite de Maubeuge qu’ils blo-
112 ÉTABLISSEMENT DU RÉGIME RÉVOLUTIONNAIRE, quaient, de Condé et de Yalencieiines occupées depuis trois mois. La prise de Lyon (8 et 9 octobre), les défaites des Vendéens à Cliâlillon et à Cholet sauvaient la République à l’intérieur, tandis que le roi de Prusse visitait, sans plus songer à elle, le nouveau domaine que le 25 octobre 1793 la Pologne avait enfin dû lui céder.
Sans doute, l’œuvre de délivrance n’était point achevée. Les Autrichiens étaient maîtres des lignes de Wissembourg et presque de l’Alsace; les Anglais restaient à Toulon, les Espagnols dans le Roussillon, et les Vendéens se reformaient au delà de la Loire. Mais si l’on considère ce qu’en un mois d’efforts dispersés sur tous les points, la nation et ses chefs avaient obtenu par leur énergie, et à la condition d’avoir à leur service un gouvernement résolu et ferme, le succès définitif était certain.
C’est pourtant à ce moment, où la Terreur et le régime révolutionnaire n’avaient plus d’objet, que Robespierre et son parti l’imposent définitivement à la France. Le 10 octobre 1793, le gouvernement sanglant du Comité de Salut public s’organise, comme un décemvirat légal, par leur volonté, uniquement à leur profit. Saint-Just demande que la Constitution soit suspendue, et le pouvoir révolutionnaire concentré jusqu’à la paix entre les mains des membres du Comité. Jamais encore le régime de la Terreur n’avait été organisé à ce point : les ministres n’ont plus d’autorité. La Convention n’est plus qu’une représentation nominale. Ses membres, frappés de stupeur, tremblent comme de simples citoyens. Les chefs de la Terreur disposent souverainement de la France avec l’aide du Comité de Sûreté générale, qui lui désigne ses ennemis et livre au peuple et à la justice révolutionnaire ses victimes : Marie-Antoinette le 16 octobre, les Girondins le 31 . Une apparence même de légalité couvre leur tyrannie : car le 19 octobre Rillaud-Varenne a fait la théorie de ce régime d’exception, et la Convention l’a approuvé : ((Trop longtemps nous avons marché au hasard : qui n’a ni système arrêté, ni plan tracé se rend le jouet des événements, se met à la merci des passions humaines. Il
LA. DICTATURE DE ROBESPIERRE (10 OCTOBRE 1793). 113 s’agit maintenant d’établir la démocratie dans une nation qui a longtemps gémi dans les fers : il faut une action forte : vous avez mis la justice à l’ordre du jour. La, justice a été trop longtemps profanée. Elle a un caractère fortement calqué sur les droits de l’homme. La justice est la raison et la volonté du peuple. )> Cette définition de la justice révolutionnaire, le seul gouvernement de la France depuis le 10 octobre, légal presque, et fort, explique pourquoi elle fut le contraire meme de la justice, et comment elle dura.
Les Dantonistes qui l’avaient inaugurée ne reconnurent plus leur œuvre. Danton, dégoûté, se retira à Arcis-sur-Aube, laissant la place à Robespierre « qui déshonorait^ selon le mot de Courtois, la Terreur ». D’un expédient sanglant, son adversaire et son successeur avait fait un système de gouvernement régulier, une loi, et presque une religion. Billaud-Varenne en était avec Saint-Just le théoricien, Robespierre voulut en être et en devint le grand prêtre. C’est l’apparence qu’il eut ou se donna auprès des contemporains. a II avait, dit Thibaudeau, ses dévots et ses dévotes, Mahomet et Cromwell moins le génie. » « Il a tous les caractères d’un chef de secte », répète Condorcet, et Mallet du Pan compare son pouvoir à celui de l’Islam. Pour un tel rôle, il avait dans l’esprit peu de ressources. Les Conventionnels Meillan, Baudot, Daunou, Carnot lui-même, constataient que sa parole n’était que déclamations vides, et ses projets que généralités vagues, sans rien d’utile ni de précis. Mais en lui la volonté était aussi tenace, et l’ambition réglée que l’esprit était vide. Il a épuisé avec patience les phases successives de la Révolution, sans se laisser user, attendant, observant. Et quand l’heure est venue, marquée par la lutte des Girondins et des Dantonistes, et le meurtre de Marat, il a recueilli et réuni dans sa personne et dans son parti les éléments divers dont s’étaient faits leurs pouvoirs et leur popularité. C’est pour lui que les Girondins ont établi par la guerre la République, pour lui que par deux fois Danton l’a sauvée de l’invasion par un gouverne-
ment véritable, pour lui enfin que Marat a constitué une sorte de culte dont les manifestations lui survivent. Robespierre est à la fin de 1793 toute la Révolution, parce qu’il a su discipliner à son service toutes les forces de sentiment ou de pensée successivement mises en jeu par elle. Son parti l’adore comme un Dieu : ses adversaires le traitent de dictateur. Il a, en effet, remplacé Marat et préparé Bonaparte.
Ce fut de sa part la suprême habileté que d’avoir lié la puissance du Comité de Salut public à la guerre contre l’Europe. Il n’a pas, comme Danton, deux fois sauvé la France, et Thibaudeau remarque justement qu’il ne faut pas lui faire honneur des victoires décisives de 1793. Mais son gouvernement, fort et redouté, a pu donner immédiatement à l’élan de conquête qui emporta la nation, après la crise du mois d’août 1793, une direction et des encouragements dont il a profité.
Dès le mois de septembre, le Comité de Salut public décrète la guerre de conquête et l’organise sur toutes les frontières de la République. Les voiles sont brutalement déchirés, et la lutte de la Révolution contre l’Europe n’a plus rien d’une croisade ni d’une œuvre de propagande. C’est une entreprise nationale d’un peuple qui s’est prouvé à lui-même, dans une crise de rajeunissement et d’angoisse patriotique, les forces dont il disposait pour la défense et pour l’attaque. Glorieuse de vaincre, depuis qu’elle est assurée de la victoire, la France proclame, par la bouche des terroristes, ses besoins d’expansion, ses appétits, ses ambitions. Les généraux républicains reçoivent de Jean Bon Saint-André, le 15 septembre 1793, de Carnot, le 30 septembre 1794, l’ordre de « renoncer à toute idée philosophique, adoptée dans la vue de faire sentir aux nations étrangères le prix et les avantages de la liberté. Ils doivent pratiquer la représaille : et la loi nouvelle est d’exercer à l’égard des individus ou des pays subjugués par les armées françaises les droits ordinaires de la guerre, c’est-à-dire de désarmer les habitants en leur prenant des otages, de les