‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 66 sur 360 · RÉQUISITIONS ET CONTRIBUTIONS · texte numérisé non relu

RÉQUISITIONS ET CONTRIBUTIONS

frapper de contributions en nature et en numéraire proportionnées à leur richesse, de confisquer leurs trésors d’église ou d’Etat, d'enrichir en un mot la République après avoir nourri les armées à leurs dépens. » La Convention approuve ce système. Elle applaudit au langage du représentant Baudot qui lui en montre les avantages : (( Nous faisons la guerre comme aux beaux temps de Rome. Vaincre l’ennemi et vivre à ses dépens, c’est le vaincre deux fois (12 mars 1794). »

Le temps est déjà loin où la Révolution distinguait les armées ennemies qu’elle refoulait et les peuples qu’elle prétendait affranchir. Elle confond désormais dans sa vengeance les souverains et les nations. Elle traite les Belges, lorsque après Wattignies ses armées rentrent en Flandre, comme des vaincus, leur prend des otages, de l’argent, plus de 15 millions en quelques jours, des tableaux de prix. Pour masquer la brutalité de ses actes, elle fait encore quelques réserves en faveur des pauvres gens, et déclare surtout la guerre aux riches, aux oppresseurs. Les officiers de ses armées prétendent que les chefs-d’œuvre enlevés à l’étranger seront mieux à leur place « dans la patrie des arts et du génie, la patrie de la liberté et de l’égalité sainte » . Mais les organisateurs de la conquête laissent voir la joie des profits qu’elle donne. « La Belgique nous envoie au lieu de recevoir, dit Cambon. — Nos besoins sont immenses, écrit tout le comité des finances. Vous êtes dans un pays où les ressources sont grandes. » Tallien résume crûment en quelques phrases tout ce mouvement d’appétits et de pillage. « La Belgique, comme toutes vos conquêtes, doit être traitée en pays conquis. Pourquoi chercher des alliés dans un pays où nous n’avons jamais trouvé un ami? n

Si l’argument avait quelque valeur, l’Allemagne aurait dû être épargnée, car nulle part la Révolution n’avait mieux été accueillie que sur les rives du Rhin. Mais de bonne heure Custine y avait donné l’exemple des réquisitions. Depuis, malgré l’avertissement qu’il avait reçu, et le soulèvement des populations hostiles, peut-être sous le prétexte

116 L’ÉLAN DE LA CONQUÊTE RÉPUBLICAINE (jANV. 1794). de les punir, Y évacuation des contributions, des objets d’art sur Paris avait continué en masse. Il est impossible de concevoir un système plus dur que ce régime décrit par un témoin peu suspect. Merlin de Thionville, le 5 avril 1795, à la Convention : « compilation de monstruosités, d’exécutions, de vols, de rapines. Les maisons, même celles des paysans, vidées, fouillées du grenier à la cave. »

L’Italie, éloignée jusque-là du théâtre de la guerre, à partir de 1794, à mesure que les Flandres et les pays du Rhin s’épuisaient, commençait à fixer les regards des conquérants. Il y avait là une source de richesses « qui n’était point encore tarie », selon les termes d’un rapport officiel du 14 octobre; « une belle contrée pour le premier occupant )), suivant un autre. Et là-dessus, Robespierre l’aîné laisse à Robespierre le jeune le soin de nouer, au mois de juillet 1794 en Italie, des intrigues qu’ils considèrent comme un objet de premier intérêt.

Ce serait sans doute se tromper gravement que d’attribuer à la nation tout entière et aux armées les mobiles qui déterminèrent les organisateurs de la conquête et de ces expéditions militaires. Tous les témoins sont d’accord pour définir par un idéal plus élevé, où le patriotisme se confondait avec une noble ambition, l’élan des armées républicaines et de leurs chefs en 1793-1794. Et de même, les Français étaient alors séduits parla gloire et l’ivresse plutôt que par les profits matériels de la conquête. Mallet du Pan doit être cru quand il nous les montre triomphant de l’invasion de la Hollande, consommée en quelques jours sans résistance. « Le peuple est aussi transporté de cette conquête que la Convention. Il se croit déjà le maître de l’Europe, il désire moins la paix depuis qu’il se juge en état de la dicter quand et à qui il voudra. »

Au cours de ces trois années de guerre pourtant, où la Révolution a passé par d’étonnantes alternatives de dangers mortels et de succès inespérés, l’âme française a beaucoup changé. De la fièvre de propagande désintéressée qui l’animait, elle s’abandonne à la surexcitation du patriotisme, et

LA LIBÉRATION DÉFINITIVE DU TERRITOIRE. 117 se fait en dernier lieu un idéal de gloire militaire, où les sentiments précédents entrent pour une part, mais qui répond surtout aux aspirations d’un peuple de soldats. Par les convulsions du dedans et les crises de la frontière, elle se façonne pour le siècle qui va s’ouvrir. Elle s’habitue à la possession définitive des biens auxquels elle attache le plus de prix, l’égalité civile et la dictature de l’Europe, a La guerre est devenue nationale pour les Français, disent leurs adversaires, les généraux et les politiques autrichiens, Mercy et Mack : c’est un mouvement rapide, accéléré pour former au centre de l’Europe une république militaire et conquérante (mars 1794). )>

La Révolution a fait de la France dès lepremier jour une nation : par là elle lui a donné, en 179i et 1793, le moyen d’échapper aux dangers où l’avait précipitée la guerre. Puis la guerre, de cette nation préoccupée* d’abord de ses destinées, a fait un peuple enthousiaste de gloire et de conquête, à qui le gouvernement est devenu indifférent, s’il le laissait vaincre.

La dictature de Robespierre correspond à cette transformation décisive de l’esprit français au temps de la Révolution et s’explique par elle. Ce fut au mois de janvier 1794 que son pouvoir et la tyrannie des décemvirs s’établirent définitivement. Alors la libération du territoire était tout à fait achevée : l’invasion refoulée par la victoire de Hoche à Geisberg (25 décembre 1793), de Dugommier à Toulon. L’insurrection de Lyon était vaincue (octobre 1793), et la grande guerre terminée en Vendée par la bataille de Savenay (23 décembre). Les Dantonistes attendaient cette heure pour reprendre à Robespierre le pouvoir, en mettant fin au gouvernement de la Terreur, à la guerre et aux « mascarades religieuses ». Camille Desmoulins secondait Danton dans le Vieux Cordelier. Leur opposition fut désarmée par l’élan que le Comité de Salut pulilic donna en janvier 1794 à la conquête. Tandis que Carnot se préparait à réunir en Flandre contre les Autrichiens et les Anglais les armées du Nord, Barère dénonçait Danton, comme Danton avait fait de Bris-

118 GUERRE ET DICTATURE DES TERRORISTES, sot, « pour un traître qui osait parler de paix ». Robespierre le ménageait encore en février, pour s’aider de sa modération contre les Hébertistes qu’ils envoyaient de concert à l’échafaud (24 mars). Puis, à la fin de ce même mois, Danton et ses amis étaient arrêtés et exécutés le 5 avril.

La ruine de ces deux partis, à quinze jours d’intervalle, délivrait Robespierre de toute opposition. Il était le maître de la Révolution, juste au moment où la victoire de Fleurus rendait les Français maîtres de la Belgique et de la guerre. Les ministères disparaissent au mois d’avril; la Convention s’annule, réduite à 100 votants au mois de mai. La grande fête de l’Être suprême, au mois de juin, est l’apothéose de Robespierre. Et la Terreur, dépouillant les dernières apparences de justice qu’elle eût gardées jusqu'à la loi du 20 prairial, frappe en un mois autant de victimes que dans les six mois qui ont suivi l’avènement des décemvirs.

Il est possible, comme le dit Thibaudeau, que « la nation se soit alors vengée sur les ennemis du dehors de cette humiliation intérieure », se consolant des spectacles de l’échafaud par la perspective de ses armées toujours victorieuses. Ce qui est certain, c’est que son dégoût, si elle en eut, n’alla pas jusqu’à essayer même de détruire ce pouvoir sanglant, appuyé sur la guerre qu’elle continuait avec passion. Ce ne fut pas par sa volonté que Robespierre fut renversé le 9 thermidor. Et ce fut pour fixer ses conquêtes, pour en préparer de nouvelles que la France permit aux Thermidoriens de négocier la paix de Bâle. Elle accepta la paix, parce que certains de ses ennemis la lui offrirent. Elle ne l’aurait pas offerte, et ne la fit que pour rendre la guerre moins incertaine et plus lucrative.

BIBLIOGRAPHIE

SoREL. V Europe et la Révolution française^ tome III, livres II et III ; tome IV, livre I, chapitres i, ii et iii.

Sybel. Histoire de l’Europe pendant la Révolution française, tome II, — et les Histoires générales de la Révolution, Michelet, Louis Blanc. — Pour ce chapitre, ajouter spécialement :

BIBLIOGRAPHIE

Chuquet. Les Guerres de la Be'voluiion^ tome VI; la Trahison de Dumouriez- Paris, 1890; tome VH, Mayence, Paris, 1891; tome VIII, Wisscmhoiirq : tome IX, Hoche; tome X, Valenciennes.

Khebs et Mobris. Campagnes des Alpes pendant la Révolution., 2 vol. Paris, 1891.

Foücakt et Finot. La Défense nationale dans le Nord, 1890.

Fervel. Campagnes de la Révolution dans les Pyrénées orientales. Paris, 1851.

Aulard. La Diplomatie du premier comité de salut public [Revue de la Révolution française, 1890, tomes XVIII et XIX).

A. Duruy. Hoche et Marceau. 1885. CHM\k\AY. Lazare Carnot. 1871.

Chassin. L'Armée de la Révolution. Paris, in-8o.

Ernest Hamel. Histoire de Robespierre, 1865 ; — de Saint-Just. 1859.

Marc Dufraisse, Histoire du droit de paix et de guerre, de 1789 à 1815. Paris, 1869, in-8°.

De Pradt. La Belgique, cZel789 à 1814. Paris, 1820.

Anonyme. La Révolution française en Hollande. Paris, 1894, in-8°.

Campardon. Histoire du tribunal révolutionnaire. Paris, 1862.

E. Biré. La Légende des Girondins. Paris, 1881, in-8o.

Wallon. Les Représentants en mission, 5 vol., 1889-1890.

Aülard. Le Culte de la Raison et de l'Etre suprême, 1892, in-12.

Claretie. Camille et iMcile Desmoulins ; 1875, iii-8'^.

Alix ouvrages allemands précédemment cités, de Bidermann, Hæusser, ajouter Treitschke : Deutsche Geschichte im neunzehnten Jahrhundert. Leipzig, 1882, tome I®*". — Huffer, Die Politik der Deutschen Maclite. Munster, 1869, 3 vol. in-8®.

Philippson. Geschichte des Preussischen Staatswesens. Leipzig, 1882.

Bogüslaa'ski. Das Leben des general Dumouriez. 1889, 2 vol.

Goecke. Franzosische Herrsckaft amRhein, 1792-1797.

Baumgarten. Geschichte Spaniens zur Zeit der franz'osischen Revo^ lution. Berlin, 1851, in-8®.

Green. Histoire du peuple anglais, trad. Monod. Paris, 1888, tome II.

Massey. History of England during the reign of Georges HL Londres, 1860, tomes III et IV.

SoREL. La Diplomatie française et TEspagne {Revue historique, tomes X, XI, XII et XIII).

Documents :

Aux documents employés et cités par MM. Sorel et de Sybel, aux documents précédemment indiqués, ajouter :

Thibaudeau. Biographie, Mémoires; Niort, 1875, in-8®. — Id. Mémoires sur la Convention ; Paris, 1824, 2 vol. in-8®. — P. -F. Tissot, Mémoires sur Carnot, 1824, in-8®. — Durand-Maillane, Histoire de la Convention, 1825, in-8®. — Garat, Mémoires sur la Révolution. — Charavay, Correspondance générale de Carnot (collection des Documents inédits). — Rousselin, Correspondance de Hoche; Paris, 1798. — Pæcueil des Actes du comité de salut public et le Procès-verbal de la Convention nationale cités plus haut. — Mémoires sur Carnot, par son fils. — Vivenot, Tliugut, Clerfayt et Wurmser (Documents et introduction) ; 1869, Vienne. — Massenbach, Historische Denkwürdigkisten, seit 1794-1809. — Beauchamp et Schubart, Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat, 13 vol., 1828.

Page 1