CONQUÊTES DANS LA PAIX ET PAR LA GUERRE
Jamais négociation de paix ne fut entamée dans des intentions moins pacifiques. Désarmer certains ennemis, les détourner et les armer contre d’autres, en vue d’une guerre à outrance, c’était préparer des alliances, sous la forme de traités de paix, retourner et reformer une nouvelle coalition à la place de celle qu’on espérait dissoudre.
La France, enfin, prétendit escompter immédiatement les bénéfices de ces alliances et se les faire payer, quoiqu’elles lui fussent utiles. De la sorte, le profit serait double; pris sur les alliés avant le combat, et sur l’ennemi après la lutte, a Notre principe, disait Merlin de Thionville, doit être que les loups se dévorent entre eux. Je crois que la paix doit se faire aux dépens de tous nos ennemis et surtout aux dépens des plus faibles. C’est par eux qu’il faut arriver aux plus forts. » Aux Allemands, à l’Empire et à la Prusse, le Comité offrait de les délivrer de l’Autriche, à condition qu’ils lui cédassent la rive gauche du Rhin. C’était le vœu de la nation, la tradition consacrée de sa politique, le prix de ses victoires : « les colonnes de r Hercule français. )) A l’Espagne, les Français firent les mêmes conditions, la cession du Cuipuzcoa, frontière naturelle comme le Rhin, de la Louisiane ou de la partie espagnole de Saint-Domingue.
La prétention était si forte de servir ses alliés en commençant par les traiter en vaincus, que les négociations en furent retardées, celle avec la Prusse de trois mois, celle avec l’Espagne de six. Frédéric-Guillaume II avait sans doute besoin de la paix. Mais un acte de neutralité lui eût suffi. Il ne lui convenait pas, dans un temps où le patriotisme germanique s’était éveillé, où la puissance morale de la Prusse avait paru se constituer à son service, de trahir l’Allemagne en la démembrant, de s’associer ainsi à la guerre des Français contre une puissance allemande. Ce que la France attendait surtout de lui était justement ce qu’il avait le plus formellement défendu au comte de Goltz de lui céder. — Charles IV à Madrid était aussi fort opposé à des cessions de territoire qui risquaient de blesser l’orgueil espagnol.