‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 77 sur 360 · LES TERRORISTES AU DIRECTOIRE (NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LES TERRORISTES AU DIRECTOIRE (NOVEMBRE

l’autorité principale, le droit de veto suspensif, le pouvoir de changer le siège du gouvernement, celui de reviser la Constitution, des fonctions de justice, et dans une certaine mesure le droit de nommer les membres de l’Exécutif. Ce Sénat, il le réservait de toutes les manières à son parti : il stipulait que les électeurs procéderaient d’abord à sa nomination. Il constituait le corps électoral à deux degrés, et de propriétaires en majorité brissotins. Et, pour prévenir toute défaillance, il décidait par les décrets du 13 fructidor que la Convention, où la majorité était aux Girondins, aurait le droit d’imposer les deux tiers des éligibles aux électeurs.

Ce plan adroitement combiné parut d’abord réussir : pendant les élections la nation manifesta avec éclat sur les noms des principaux Girondins, Lanjuinais, Boissy d’Anglais, Pelet, Doulcet, Daunou. Les Cinq-Cents appartenaient aux partis extrêmes, mais les Anciens, l’essentiel, était à eux. Et le Directoire leur semblait assuré. C’est alors que, menacés de disparaître, les Terroristes à la ruse opposèrent l’intrigue à leur tour. Ils avaient vu depuis six mois les événements tourner contre eux. Leurs violences en germinal et en prairial n’avaient contribué qu’à les rendre plus impopulaires encore. Le boucher Legendre, Fréron, Tallien, Barras, Lareveillère-Lépeaux se firent brusquement modérés, caressants avec Sieyès et leurs anciennes victimes. Ils obtinrent de vivre jusqu’au 13 vendémiaire, où leur alliance même parut précieuse. Puis le 8 brumaire, par une manœuvre, ils se saisirent du Directoire. Sieyès en avait réservé la nomination aux Anciens : stipulant qu’ils choisiraient les cinq Directeurs sur une liste de cinquante membres dressée par les Cinq-Cents, il espérait qu’on y trouverait bien cinq girondins. La liste des Cinq-Cents fut par les Terroristes composée de quarante-cinq noms obscurs, de Sieyès et des quatre thermidoriens que leur activité au Comité de l’an III avait le plus désignés, Rewbell, Barras, La Reveillère et Letourneur.

Alors, ce pouvoir exécutif, qui, dans la pensée de Sieyès

PROCLAMATIONS ET POLITIQUE DES DIRECTEURS. 139 devait être un instrument docile aux volontés des Anciens, se trouva dès le premier jour leur adversaire, sans avoir de moyens légaux pour les combattre, sans qu’ils eussent prise sur lui. L’esprit delà Constitution de l’an III se trouva faussé le premier jour où on l’appliqua. Et ce fut bien pis encore, lorsqu’aux élections suivantes (germinal an V, 20 mai 1797) la majorité aux Cinq-Cents devint royaliste, choisit Picbegru comme président. Chacun des éléments constitutionnels eut sa vie propre, et prit le caractère d’un parti, servit à des intrigues différentes, tandis qu’ils auraient dû s’incliner devant l’autorité des Anciens, et favoriser la domination des Girondins.

OEuvre de circonstances et de parti, la Constitution de l’an III ne fut plus d’aucun usage, dès que le parti qui l’avait faite pour son service se trouva par une circonstance imprévue hors d’état d’en profiter. Et cela se marqua dès le premier jour, par la retraite de Sieyès, mécontent d’être pris aux pièges qu’il avait tendus, par les embarras des Directeurs dans une place qui n’était point faite pour eux et où ils se sentaient mal à l’aise. Faute de mieux, ils s’y maintinrent comme ils l’avaient occupée, par intrigue et par ruse. Contre les Conseils, ils ont recours à la nation. Ils la flattent, ils l’excitent dans ses enthousiasmes, ses colères et ses ambitions. Ils sont, ou du moins s’efforcent d’être à ses yeux, le bataillon sacré, qui ne transige ni avec la monarchie et l’ancien régime, ni avec l’Europe.

La première proclamation du Directoire annonce aux Français son intention de consolider la République, et de réveiller le « patriotisme ». C’est le langage du Comité de l’an III. Le Directoire, qui n’a guère changé que de nom, réclame^ pour se maintenir au pouvoir, un nouvel effort contre l’étranger. Réveiller le patriotisme ne signifie point autre chose qu’exciter le peuple à la guerre à outrance. Le sens des mots s’est déformé : il ne peut plus s’agir, dans l’état de sûreté et presque de grandeur où s’élève la France en 1795, de cet amour de la patrie qui veille sur

140 LES PROFITS MORAUX ET MATÉRIELS DE LA GUERRE, la frontière menacée. Mais n’est-ce pas être patriote aussi que de vouloir la France assez grande, assez forte, par la conquête de frontières plus étendues et naturelles, pour reprendre ses destinées glorieuses d’autrefois ? Mauvais citoyens, partisans des anciennes limites^ ceux qui se contenteraient d’une République respectée et pacifique. Le Directoire ne les ménagera pas ; ils le priveraient du profit qu’il trouvera durant trois années à flatter l’amour-propre national que les Français confondront désormais et pour près d’un siècle avec l’amour de la patrie.

Avec eux, par leur intrigue, leur langage, la politique étrangère delà Révolution, hésitante en 1789, déterminée en 1792 par le conflit des partis, et de nouveau incertaine dans les crises de 1792 et de 1793, se fixe et prend la forme agressive et conquérante à laquelle la nation s’attachera pour longtemps. La tradition, que le parti jacobin installé au pouvoir invoque sans cesse, soutient cette politique des souvenirs glorieux, mal interprétés de la vieille France. La République ne veut pas faire moins que la royauté, et croit l’imiter, en ne souhaitant que conquêtes nouvelles, sur les peuples du Rhin que la nature semble avoir désigné pour limite à l’expansion nationale, sur l’Angleterre qu’elle paraît lui avoir désignée toujours pour ennemie. Et dès lors la France se donnera ou pardonnera à tous les gouvernements disposés à servir cette passion d’entreprises héroïques qu’elle prend pour une mission imposée par l’histoire, la nature et la raison moderne. Elle règle son avenir par ses rapports avec l’Europe, et ces rapports par ses ambitions et ses hardiesses, incapable de bonheur et de grandeur durables.

En cet état, les Directeurs l’exploitent à leur aise. La guerre à laquelle ils l’entraînent est pour leur gouvernement sans ressource, et leur administration réduite aux expédients, le trésor auquel ils puisent. Ils se disputent, dès le premier jour, à qui ne prendra pas la charge des finances. Les caisses sont vides. Les Cinq-Cents accordent, pour les remplir, trois milliards d’assignats que les

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