LA DIPLOMATIE DE SIEYÈS
Anciens refusent, décrètent l’emprunt forcé (mai 1795), un on après les mandats territoriaux, dépréciés aussitôt qu’émis. C’est toujours la même détresse, avouée dans la banqueroute du tiers consolidé et sans autre remède que des impôts impopulaires (mai 1797). La rareté du numéraire, la nullité du crédit, le cours incertain du papier réduisent l’État et le peuple à ne vivre que de spéculations, dans une fièvre perpétuelle. La société française, avec ses fortunes rapides et ses misères, dans cette incertitude du travail et des conditions favorable au développement de toutes les passions, est désemparée comme au temps de la Régence. Incertains de leur lendemain, corrompus et corrupteurs, les Directeurs donnent eux-mêmes l’exemple des concussions et de la licence. A ce jeu, à leurs passions, à leur politique, ils ne trouvent de ressources que les profits de la guerre, et offrent à la nation de les partager pour se faire excuser. C’est le seul moyen pour elle, comme pour eux de vivre. « Comment se flatter d’arracher au peuple appauvri, écrit Mallet du Pan, sans industrie, sans navigation, sans confiance, près d’un milliard de subsides. Comment renouveler ce fonds immense de confiscations qui fait vivre la République ? ))
Les Directeurs y veillent : c’est leur intérêt le plus pressant, en même temps que la source de leur puissance morale sur les Français. Et dans cette œuvre^ ils sont aidés par l’adversaire même qu’ils ont supplanté, par Sieyès dont les amis à l’intérieur les combattent et les servent au dehors partout contre l’Europe, Ginguené à Turin, Garat à Naples. Au mois de juin 1795, dans la retraite où de dépit il est rentré, le créateur de la Constitution de l’an III fait maintenant des plans de politique étrangère, qui résument tous les appétits, toutes les ambitions de la France entraînée à la conquête de l’Europe. Il désigne aux Français deux adversaires à vaincre, l’Angleterre, la Russie, ennemies du droit des nations, et, comme moyens d’y réussir, la reconstitution d’une Allemagne docile à la République, fermée à l’Angleterre où les deux principales puis-
142 RÔLE DÉCISIF DES GÉNÉRAUX ET DES ARMÉESsances, Autriche et Prusse, retournées vers l’est, la Vistule et le Danube, serviront d’avant-gardes contre les Russes.
Ce programme, aussi considérable au moins que les plans de Napoléon, et première ébauche de ces plans mêmes, prépare à la France des combats sans trêve, des ennemis nouveaux, mais de nouvelles gloires et plus de butin. Après avoir triomphé de l’Angleterre, des puissances maritimes et des Allemands, qui l’empêcherait de provoquer, jusque dans l’Orient, la Russie elle-même? La paix de Bâle, au lieu d’être le terme de ses efforts contre l’Allemagne, lui semble une préface de luttes plus glorieuses et plus lucratives. Elle n’y cherche point le plaisir d’avoir assuré sa frontière et son unité, mais l’espérance de dominer et de remanier l’Allemagne à son tour pour de plus grands desseins. Sieyès est son guide, comme au début de la Révolution, dans cette voie qui la mène fatalement à une nouvelle période de son histoire. Tandis qu’il crie en effet aux Directeurs dociles à ses conseils : « Vous êtes perdus si vous faites la paix, » ils préparent ensemble la domination des généraux et des soldats qui font la vie et la gloire de l’État. Ils ne gouvernent plus que par eux : ils gouvernent pour eux déjà.
(( Les généraux, écrit Sandoz Rollin, l’envoyé de Prusse, sont pour leur patrie autant de financiers doués des plus grandes ressources. Pichegru a valu 100 millions, Bonaparte 25 millions, Jourdain et Moreau 72 millions dans leurs derniers avantages en Allemagne (août 1796). » Chargés par Carnot de prendre l’offensive au nord, au sud, au centre de l’Europe sur toutes les frontières à la fois, d’un même élan ils ont contenu les Anglais en Hollande, et rejeté en quelques mois les Autrichiens au delà du Danube, au delà du Mincio (avril-août 1796), avec des troupes mal armées, mal équipées, à peine soldées. La victoire est donc à eux plus qu’au gouvernement qui les emploie. Comment peuvent-ils l’ignorer, voyant ce qu’ils font avec ce qu’on leur donne? Les uns, ce sont les plus médiocres et les moins nombreux en 1796, prélèvent leur