LE DIRECTOIRE ET LTTALIE
Après toutes les apologies et les critiques passionnées que la fortune prodigieuse de Bonaparte a provoquées, un seul point paraît encore établi, c’est qu’il était bien l’être d’exception prédit aux Français par la czarine. Lanfrey, Taine, lung, ses critiques, comme ses admirateurs, s’accordent à reconnaître en lui un « homme extraordinaire, pour son époque, démesuré en tout », non seulement « hors ligne par
144 BONAPARTE : SON CARACTÈRE, SES AMBITIONS, son tempérament, ses instincts, ses facultés, fondu dans un autre moule, composé d’un autre métal que ses contemporains », (( bandit sans rival et sans prédécesseur, le fauve le plus puissant, le plus grand génie que l’iiistoire ait connu. » Peu importe le milieu dont il est sorti : la Corse, contrée à part (( isolée de l’Europe, propice à l’éclosion des natures fortes ; » ou « l’Italie aux passions violentes, terre classique des grands aventuriers de la Renaissance. » Ce qui est certain, c’est qu’il dépasse ses contemporains et déroute l’histoire. « J’avais vu, dit de Staël, des hommes très dignes de respect, j’avais vu aussi des hommes féroces. Il n‘y avait rien dans l’impression que Bonaparte produisit sur moi qui pût me rappeler ni les uns ni les autres. Son caractère ne pouvait être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir. Il n’était ni bon, ni violent, ni doux à la façon des hommes que nous avons connus. Un tel être n’avait point de pareil, c’était plus et moins qu’un homme. »
Ainsi disposé aux actions uniques, Bonaparte devait en chercher partout l’occasion. L’ambition n’était en lui ni une vertu, ni un vice. C’était sa nature même. Elle n’avait pas d’objet précis au début, et rien ne prouve dans les premières années de sa vie qu’il l’ait réglée pour parvenir en France où il parvint. S’il entra dans la Révolution, c’est qu’elle lui offrit un premier moyen de se signaler à Toulon. Lorsqu’il cultiva l’amitié des frères Robespierre, ce fut pour leur désigner une proie, l’Italie, théâtre tout nouveau où sa besogne ne ressemblerait à aucune autre. Déjà, les rôles secondaires lui déplaisent : nommé, après Thermidor, général dans l’armée d’Hoche, il refusait le 14 juin 1795, incapable de subir la hiérarchie et la règle. L’Italie l’attirait invinciblement : il voulait reprendre avec son frère Joseph établi dans la Péninsule un vieux procès de la famille en Toscane, et pressait le Comité de Salut public de porter la guerre au delà des Alpes, avec l’espoir d’en être chargé.
Et peut-être déjà ne considérait-il l’Italie que comme