SERVICES ET AUTORITÉ DE BONAPARTE
il peut soulever un monde et, les yeux sur l’Orient, il dit à Marmont : « Nous quitterons l’Italie pour aller plus loin. Personne jusqu’ici n’a eu une grande pensée. C’est à moi de donner l’exemple.»
Il a eu sa guerre : il a sa conquête et déjà se dessine sa politique, distincte de celle qu’il est chargé de servir. Les plus clairvoyants des Directeurs, Carnot surtout, se prennent à redouter cette personnalité qui leur échappe. Le 7 mai 1796, ils envoient Kellermann à Bonaparte, avec Snlicetti pour arbitre, en constituant l’armée des Alpes à côté de l’armée d’Italie. La réponse du vainqueur aux Directeurs ne se fit pas attendre. Il refusait un commandement diminué, et offrait sa démission. Et ce fut le 21 mai, par l’effet heureux de cette menace, un triomphe plus décisif pour Bonaparte que ses succès sur les Autrichiens. Il se fit désormais indépendant, maître de son armée, de l’Italie libre d’étendre et de régler sa conquête, pourvu qu’il laissât au gouvernement une part des profits. (( Envoyez-nous tout ce qui se peut transporter, tout ce qui nous peut être de quelque utilité, » lui écrivait-on de Paris. A ce prix, le Directoire acceptait sa désobéissance et consacrait sa souveraineté.
C’est en appelant les Italiens à la liberté que Bonaparte résolut de l’établir. A ses soldats, il proposait* de nouvelles victoires, la gloire surtout de rétablir le Capitole, au profit des descendants des Scipion, des Brutus, a de réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage, de changer la face de la plus belle partie de l’Europe ». Au début de juin 1796, travaillés par ses émissaires, les Lombards se soulevèrent, tandis que l’armée française, pour protéger la constitution de leur République nouvelle, assiégeait Mantoue. Cette œuvre n’était pas sans doute ce que le Directoire attendait de l’armée d’Italie : à Pnris, on se souciait peu de constituer une nation italienne pourvu que l’on obtînt, par des victoires décisives sur l’Autriche, la Belgique et la rive gauche du Rhin. On eût volontiers rappelé l’armée de Bonaparte, si des négociations en-
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gagées au mois de juin avec la Prusse avaient abouti à une grande ligue franco-allemande contre les Habsbourg, et procuré à la France ses frontières naturelles.
Les Autrichiens le savaient si bien qu’obstinés à ne pas traiter, à trois reprises en 1796 ils portèrent leurs efforts contre l’armée d’Italie : en juillet-août, Wurmser se fit battre à Castiglione et Lonato, puis en septembre, à Bassano et à Saint-Georges. Alvinzi et Davidovich éprouvèrent le même sort à Piivoli et Arcole en novembre. La situation de Bonaparte plusieurs fois avait paru désespérée : ses victoires n’en furent que plus décisives.
- Dans l’intervalle, seul à défendre l’Italie, il acquérait le droit de l’organiser à sa guise et pour lui. Il émancipait les Légations, appelait Modène et Reggio à la liberté et constituait dans l’Italie du Nord un État nouveau (4 octobre) « capable de rivaliser avec Venise et de diminuer la puissance pontificale )). Si le Directoire lui laissait entendre que ses conquêtes en Lombardie, dans les Légations ne devaient pas être durables, qu’elles étaient destinées à servir d’équivalents aux conquêtes que la France exigerait de l’Autriche à la paix pour sa sûreté, il se hâtait de poursuivre son œuvre pour mettre le gouvernement français en présence du fait accompli. Déjà l’Italie lui tenait plus à cœur que les provinces du Bhin et de la Belgique. C’était son œuvre, son bien, sa chose. Il se refusait à l’avance à toute négociation qui ne la lui garantirait pas ; à la veille de la victoire d’Arcole, il offrit une fois encore sa démission pour faire accepter ses conditions. « Il faut que votre général soit le centre de tout en Italie, » dit-il, en demandant un successeur, très assuré qu’on ne le remplacerait pas, et pour se donner la liberté d’aller à Rome fonder définitivement sa capitale (28 octobre 1796). 11 l’eût fait sans l’attaque d’Alvinzi qui l’obligea à retarder cette entreprise décisive.
Après Arcole, Bonaparte se heurta de nouveau à l’opposition des Directeurs : voyant ses embarras, ils le crurent plus docile et chargèrent Clarke de négocier, malgré lui, le