‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 85 sur 360 · LES TRAITÉS DE PARTAGE DE L’ITALIE ET DE L’ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LES TRAITÉS DE PARTAGE DE L’ITALIE ET DE L’ALLEMAGNE

La convention de Leoben, par rapport à l’ensemble de la diplomatie française, fut ce que les campagnes de Bonaparte, consacrées par cette négociation, étaient à l’effort général des armées françaises en 1796, une œuvre particulière, faite en vue de l’Italie seulement, réglée par les intérêts et les desseins de Bonaparte, une œuvre de guerre et d’intrigue que ne justifiaient même plus le souci et la préoccupation de la grandeur nationale. Tout le prouve, son histoire et ses stipulations.

Le Directoire, selon les conseils de Carnot, avait résolu d’arracher aux Allemands, dans une campagne décisive, les frontières naturelles que la paix de Bâle lui laissait espérer. Les armées du Rhin avaient été reconstituées au printemps de 1797, sous le commandement de Hoche et de Moreau. Leur départ avait été retardé, pour permettre à Bernadette de conduire des renforts à l’armée d’Italie. Mais Hoche à Neuwied, Moreau à Altenkirchen avaient rattrapé le temps perdu : en avril ils envahissaient la Souahe. S’unissant à eux, Bonaparte aurait réduit l’Autriche à merci. Il les arrêtait par les préliminaires de Leoben, et leur enlevait le bénéfice de leurs efforts.

Dans les premières entrevues qu’il eut avec les lieutenants de l’archiduc, Merveldt et Bellegarde, le 7 avril, Bonaparte avait réclamé la rive gauche du Rhin. Le 13 avril, ceux-ci ne lui laissaient espérer que la Belgique et exigeaient la restitution de la Lombardie. En s’approchant de Vienne, Bonaparte mit l’Autriche (le 14 avril) en présence d’une alternative qui l’obligeait à choisir : la rive gauche du Rhin et la Belgique cédées à la France à condition qu’elle renonçât à toutes ses conquêtes italiennes ; ou la Lombardie et la Belgique laissées au Direc-

CONDITIONS DES PRÉLIMINAIRES DE LEOBEN. loi toire, s’il restituait l’Allemagne rhénane et permettait l’établissement des Autrichiens en Vénétie. Pour l’Autriche, le choix s’imposait. Les deux solutions ne se valaient pas. La seconde lui faisait perdre des provinces éloignées de Vienne, toujours mal rattachées au corps de la monarchie, mais lui livrait l’Adriatique en laissant à l’Empire le Rhin. Bonaparte prévoyait presque à coup sûr que l’Empereur consentirait à échanger la Vénétie contre la Lombardie : alors l’Italie lui resterait.

Le io avril, c’était chose faite. Thugut avait accepté au nom de son maître, en principe. Dans le détail, la négociation fut suspendue par la difficulté de régler le sort du Modenais. L’Empereur défendait son parent : son ministre voulait garder dans l’Apennin un état vassal qui de Venise fut une porte toujours ouverte sur la péninsule. Le 18 avril, ils acceptèrent pourtant la réunion de Modène à Reggio, au nouvel État Cispadan constitué auprès de la République Cisalpine dans la vallée du Pô : les préliminaires étaient signés. Souverain italien, véritable médiateur entre l’Autriche et la France, plus que diplomate au service du Directoire, Bonaparte avait effrayé l’Empereur des victoires de Hoche, des prétentions de la France sur le Rhin, et, servi par la peur qu’il inspirait, avait dicté ses conditions. Entre la République victorieuse, et l’Europe épouvantée, il s’interposait, sans mandat, au moment le mieux choisi pour le succès de ses desseins personnels. Tel fut, incontestablement, le caractère de la négociation de Leoben.

Bonaparte l’a plus tard dénaturée par les explications qu’il s’est efforcé d’en donner. Il prétendit que le retard des armées d’Allemagne, l’ignorance de leurs mouvem.ents l’obligèrent à ne pas demeurer seul, et sans garantie, au cœur de la monarchie autrichienne. Mais sa situation à Leoben était bonne : il connut dès le 13 avril les succès de Hoche autour de Mayence et la retraite des Autrichiens derrière la Forêt Noire. Il pouvait au moins attendre. Il affirma d’autre part que la révolte des patriotes vénitiens l’avait alors inquiété pour la sûreté de sa retraite. Mauvaise

152 COMPLOTS CONTRE LA RÉPUBLIQUE VÉNITIENNE, raison encore, puisqu’il ÜL tout pour provoquer et précipiter cette révolte. Dès le mois de mars, des officiers à sa dévotion, Landrieux et Lefaure, à Bergame tramaient un complot que la France désavoua. Le 19 mars, avec l’argent des Milanais, Landrieux attaquait à Brescia le podestat Battaglia qui se défendit : le Sénat vénitien eut à la fois la prudence de ne pas encourager ses défenseurs, et le tort de refuser l’alliance fi*ançaise, de vouloir maintenir sa neutralité. Du 31 mars au 42 avril, Bonaparte avait déjà résolu de céder Venise à l’Autriche pour conserver Milan et la Lombardie. Il était reconnaissant au Sénat « de l’occasion qu’il lui fournissait de mettre ses intérêts d’accord avec ceux de l’Autriche )). Une révolte des montagnards de Salo (9 avril) n’était pas pour l’inquiéter, mais elle le justifiait. Elle lui permit de faire, le 15 avril 1797, au Sénat vénitien des conditions inacceptables, de le pousser au désespoir. Les massacres de Vérone n’éclatèrent que le 17 avril : la paix de Leoben, la perte et le partage de Venise étaient déjà décidés.

Le vrai motif de cette négociation subite, qui suspendit brusquement l’effort du gouvernement français contre l’Autriche, Rewbell l’a donné : « Les grands succès de nos armées ont fait désirer à Bonaparte des conquêtes. » Victorieux contre toute espérance, il jugeait le moment venu, après avoir triomphé cinq fois de l’Autriche, une dernière fois de l’archiduc, d’arracher aux Habsbourg, par la paix, aux dépens d’eux-mêmes et de la France, l’aveu de sa puissance en Italie, de ce que M. Sorel a désigné d’un nom très heureux, « son proconsulat ». Au delà des Alpes, avec l’aide des armées françaises qui lui sont acquises, en invoquant la propagande républicaine, le chef de l’armée d’Italie a créé un État qui lui appartient. Par la diplomatie, à Leoben, il le met au rang des États européens. Sous prétexte de constituer la nation italienne, il sacrifie aux intérêts de sa province proconsulaire les conquêtes et les ambitions de la nation française. L’acte de paix auquel, sans pouvoir et sans instructions, il a mis sa

POLITIQUE DU DIRECTOIRE, VOLONTÉS DE BONAPARTE. io3 signature est dans sa vie, dans rhistoire de la Révolution, dans celle de l’Europe un événement considérable. Par cette négociation sa souveraineté est mieux consacrée dans la péninsule encore que par ses victoires. Et dans les relations* de la République et de l’Europe c’est le moment où leur lutte d’ambitions les met l’une et l’autre à la discrétion d'un soldat de fortune, encouragé par leurs appétits à satisfaire les siens, justifié par leurs intrigues, complice de leurs violences.

Désormais, la politique personnelle de Bonaparte est un des principaux facteurs de la diplomatie européenne. Elle absorbe, contrarie, ou annule celle du Directoire. Le premier mouvement des Directeurs, de ceux même qui désiraient la paix, fut, aux nouvelles qu’ils reçurent de Leoben, la colère, l’indignation. « Les triumvirs rugissent. La Reveillère est un tigre, Rewbell pousse de gros soupirs, )> écrit, le 29 avril, Carnot, qui se consola vite en songeant aux bienfaits d’une pacification.

. Bonaparte avait prévu le blâme du gouvernement. Il chargea Clarke de lui dire (22 avril) que : « les propositions faites de Paris n’auraient pas été acceptées. Les idées du Directoire ditféraient trop des siennes et de celles de l’Autriche. Nouvel Alexandre, il avait tranché le nœud gordien. )> Pour prévenir l’effet de son audace, il employa la menace, offrit sa démission et laissa entendre qu’il reviendrait en France « faire une carrière civile aussi simple que sa carrière militaire ». Le Directoire feignit un instant de le prendre au mot, et se ravisa aussitôt. Ne valait-il pas mieux lui laisser en Lombardie le fruit de ses victoires que de le réduire à s’indemniser en France? Bonaparte, d’ailleurs, ne se montrait pas intraitable: il imposait les préliminaires, mais il n’imposait pas à la France et à ses chefs l’abandon de leurs espérances : « Ces préliminaires, disait-il, sont susceptibles à la paix de toutes les modifications que vous pourrez désirer. Les Etats de Venise sont à votre disposition. Tous les jours ]’ai de nouvelles raisons de plainte. Moyennant quelques précautions, je pense que

154 BONAPARTE ET LE SYSTÈME DES PARTAGES, nous obtiendrons la rive gauche du Rhin ou à peu près. »

Dans sa pensée, Venise devait faire encore les frais de sa réconciliation avec la France, et sceller Taccord définitif entre la Fi ance et l’Autriche : ainsi s’achèverait le rapprochement provisoire obtenu par les mêmes moyens entre l’Empereur et lui à Léoben.

Lorsqu’après la guerre de Sept ans, Frédéric II, Marie- Thérèse et la Russie s’observaient, inquiets de leurs progrès et de leurs appétits réciproques, le roi de Prusse avait trouvé dans le partage de la Pologne l’instrument de leur mutuelle réconciliation. A la fin du siècle, comme au milieu, à un moment encore où, par de nouveaux partages en Orient, par l’effet des ambitions déchaînées en Europe depuis 1792, la France, l’Allemagne, et le nouveau proconsul d’Italie se heurtaient et s’inquiétaient, Bonaparte, d’instinct, chercha sa grandeur et la garantie de ses conquêtes où Frédéric II les avait trouvées, dans un partage de l’Allemagne, de l’Italie, et de Venise particulièrement.

A Leoben, il en avait fait accepter le principe à l’Autriche, gagnée à cette méthode depuis vingt ans déjà. Il eut quelque peine à le faire approuver par la France, pour qui ce système était la négation même des principes proclamés par la Révolution française sur le droit des nations et des individus. Il la mettait dans l’alternative d’une banqueroute morale ou d’un profit matériel considérable. Les Directeurs se refusèrent à faire connaître aux Conseils le sort réservé à Venise. Marie-Thérèse avait encore, en 1771, de ces pudeurs et de ces hésitations. Ils l’imitèrent dans sa résignation. « Allez à Venise, écrivaient-ils à Bonaparte le 4 mai 1797, et rendez-nous compte de vos dispositions afin d’instruire le Corps législatif de la nécessité où vous avez été d’agir hostilement contre cette puissance perfide. » Entre eux ils se disaient que le lot de l’empereur en Vénétie serait proportionnel au lot de la France sur la rive gauche du Rhin, Et le partage leur plaisait, quoiqu’ils voulussent en éviter les apparences : « Il convient, disait Carnot, d’éviter soit une déclaration de guerre, soit une stipula-

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