L'OCCUPATION DE VENISE (MAI
lion qui prononce une cession positive de ce territoire à l’Empereur. Ce territoire n’est pas notre propriété, nous ne pouvons le donner, surtout dans nos principes républicains sur rindépendance des peuples. Mais l’Empereur, étant assez fort pour prendre possession du pays, doit se contenter de la déclaration positive et formelle que nous ne nous y opposerons pas. » Arrivés au terme de cette guerre de conquête, commencée comme une croisade, les hommes de la Révolution ne pouvaient pas ne pas sentir la triste contradiction de leurs paroles et de leurs actes. Leur conscience se trahit dans les efforts qu’ils firent pour rejeter sur leurs complices la responsabilité du partage, et par leurs aveux mêmes : « Nous aurions voulu, disait Carnot, à fenvoyé de Prusse, éviter ce pénible incident. Mais les services éminents et signalés de Bonaparte nous ont subjugués. )>
Celui-ci, qui touchait au but, n’avait pas de ces scrupules. Il n’attendit pas les ratifications du Corps législatif, dès qu’il eut le consentement des Directeurs. Le 14 mai 1797, il chargeait le général Baraguey d’Illiers de rétablir l’ordre à Venise, et l’armée française procédait à cette œuvre en dépouillant les musées. Pour sauver l’unité de l’État, la malheureuse République se donnait, le 16 mai 1797, à la France. Elle vidait ses coffres dans les caisses du Directoire. Par un dernier raffinement, Bonaparte accepta cette soumission (( pour tirer de Venise tout ce qui convenait à la France, » avant le partage désormais décidé, et pour « éviter ce que ce partage d’une puissance neutre avait d’odieux ».
A Campo-Formio le complot s’acheva, le 17 octobre 1797, après cinq mois de négociations, où le génie de Bonaparte éclata, s’imposa, comme il s’était imposé dans la guerre depuis un an. Patience, adresse, sang-froid, subtilité et décision, le général de l’armée d’Italie déploya toutes les qualités qui, avec la connaissance des situations acquises et des nécessités présentes, font le diplomate, stratégiste à sa manière sur un terrain différent. Il se mit à l’œuvre dès
156 BONAt>ARTÈ, LE DIRÈCTOIRE ET L'AUTRICHE.
le 24 mars 1797, pour remanier les préliminaires de façon à adjoindre au partage de Fltalie, qui avait été conclu, un partage de l’Allemagne où les pays de la rive gauche du Rhin seraient compris, au profit de la France. Il jugeait d’abord assez facile d’accorder l’avidité de l’Autriche avec l’ambition des Français, et pensait régler l’affaire en un mois, annonçant pour le premier juillet le Congrès de Rastadt où se feraient les parts définitivement.
A la première rencontre, Bonaparte put se rendre compte que sa tâche serait plus malaisée. En touchant aux préliminaires, il remettait en question le partage de l’Italie. Et pourtant il les fallait modifier, puisque dans les articles secrets de Leoben il avait été convenu de ne pas fournir aux princes allemands, à la Prusse surtout, l’occasion de remanier et de bouleverser l’Allemagne en touchant à son intégrité. Bonaparte avait même justifié cette promesse faite à l’Autriche d’arguments conformes sinon à l’ambition, du moins à l’iatérêt de la France. « Détruire le corps allemand, disait-il, ce serait perdre l’avantage de l’acquisition de la Belgique et des provinces rhénanes. Ce serait remettre dix â douze millions d’hommes aux mains des deux grandes puissances dont nous devons nous défier. Si la constitution de l’Allemagne n’existait pas, il faudrait la créer dans notre propre intérêt. » Mais comment dépouiller les princes allemands de la rive gauche du Rhin, sans les dédommager en Allemagne? Le traité de Bâle avait promis à la Prusse cette compensation, que les préliminaires de Leoben lui refusaient. Pour faire accepter au Directoire son œuvre diplomatique, Bonaparte se vit contraint de la modifier selon les vues et les engagements du gouvernement français.
Et aussitôt l’Autriche se vit déliée de ceux que ses défaites lui avaient imposés. Thugut se reprit à espérer que les pourparlers lui donneraient le temps de refaire l’armée et les finances de l’Empereur, d’exiger plus, devenu plus fort, et de céder moins. Il employa, pour y parvenir, un vieux moyen toujours bon, réclama la tenue d’un Congrès
CONFERENCES D’ÜDINE (30 JUIN 1797). lot
européen à Berne, quoiqu’il se fût engagé à une paix séparée. Il comptait opposer aux prétentions de Bonaparte et de la France, pour les réduire, une coalition d’adversaires. Bonaparte vit le manège, et comprit que la paix s’éloignait. « Ces gens-ci sont longs, )> écrivait-il le 11 juin. Le 20juin, il menaça l’Autriche de la guerre, si dans un délai de trois mois, à partir du 18 avril, la paix n’était pas signée. Des conférences s’ouvrirent à Udine, le 30 juin, pendant lesquelles Thugut négocia secrètement avec l’Angleterre ét les Russes pour les amener à discuter avec lui contre la France. Il essaya aussi, dans une lettre à Talleyrand du 31 juillet, de diviser Bonaparte et le Directoire.
Le 9 août seulement le ministre de François II consentit à reprendre directement la négociation avec le vainqueur de l’Autriche. Très habilement, il donnait à cette discussion les apparences d’une affaire nouvelle, offrit à la France, outre la Belgique, Liège, Stable et Malmédy, pourvu qu’elle lui promît de ne pas toucher à l’Empire, et de lui donner en Italie, outre Venise, les Légations. On eût dit qu’à Leoben,rien n’avait été fait, aucun engagement pris. Bonaparte, une seconde fois, découvrit le jeu. « S. M. l’empereur, disait-il à Clarke, avec la seule promesse de conclure la paix, a obtenu des restitutions et des agrandissements, l’éloignement de l’armée ennemie de sa capitale. Il voudrait avoir aujourd’hui cinq ou six forteresses de plus et une partie de l’Itali«e par d’autres promesses. » Le général eut recours encore à la menace : « Je vous assure que quinze jours après l’ouverture de la campagne je serai à Vienne, et, à mon approche, le peuple, qui a déjà cassé les glaces de M. Thugut, cette fois-ci le pendra. »
Mais il fallait, pour que ces menaces fissent impression sur l’Empereur, qu’il les sût appuyées à Paris par le Directoire, qu’il se sentît réellement à la veille de la guerre. Or justement, aux mois de juillet et d'août 1797, les événements de Paris semblaient tourner d’une autre manière. Les hommes qui avaient envoyé Bonaparte en Italie et le poussaient à réclamer, au besoin par la guerre, la frontière
158 CARNOT ET LE PARTI DES ANCIENNES LIMITES, du Rhin, se heurtaient, dans les Conseils et au Directoire même, à une opposition que les succès et la dictature menaçante de Bonaparte avaient formée.
Cette opposition reçut alors de ses adversaires le nom « de faction des anciennes limites ». Et cela seul suffit à indiquer comment elle se constitua, avec des hommes d’opinions très différentes, unis contre les terroristes au pouvoir, justifiés par l’excès meme de leur politique étrangère. Ces excès avaient paru en mai dans le traitement appliqué à la République de Venise et dans la puissance de Bonaparte. 11 était évident pour Carnot que la Révolution, en abdiquant ses principes au dehors, les sacrifiait aussi à l’intérieur et se livrait aux généraux. Cette conviction le rapprochait de Barthélemy, l’auteur de la paix de Bâle et l’élève de Vergennes : ce diplomate, devenu l’im des meilleurs serviteurs de la Révolution, demandait simplement à la République, comme son maître autrefois à la monarchie, d’employer sa puissance au maintien de la paix, de chercher la grandeur de la France moins dans les conquêtes que dans l’expansion pacifique du génie national. Par malheur, Carnot se rapprochait aussi, peut-être sans qu’il s’en doutât, de certains monarchistes qui, en retirant aux Terroristes les ressources de la guerre, voulaient les contraindre à une restauration royaliste.
La Constitution de l’an III n’offrait aucun moyen au gouvernement de se défendre, ni à l’opposition de vaincre légalement. « Faut-il donc, disait Barras, que la patrie ne puisse être sauvée par les voies légales î Si la Constitution n’avait pas négligé l’une des plus sages prévoyances, si elle eût suffisamment armé le Directoire exécutif du droit de dissoudre la Chambre, nous n’eussions pas été réduits à défendre les lois par la force des armes. » L’Assemblée des Cinq-Cents, où dominait avec les royalistes la faction des anciennes limites, n’avait aucun moyen d’atteindre les Directeurs. Elle ne pouvait que les remplacer, à la fin de leur mandat. Elle n’y manqua pas : elle nomma en juillet Barthélemy directeur ; mais cela n’eut d’autre effet que de
LES DIRECTEURS ET LES GÉNÉRAUX (JUILLET 1797). 159 porter au sein du Directoire, où Carnot et Barthélemy s’opposaient au triumvirat de Barras, Rewbell et la Réveillère, le conflit qui divisait déjà les pouvoirs publics. La crise éclata à propos de la nomination des ministres, le 16 juillet, lorsque Carnot proposa d’en choisir de plus pacifiques, conformément au vœu du Corps législatif. Ses adversaires, au Directoire, lui répondirent en nommant Hoche à la guerre.
L’opposition atteignait les généraux en visant les Terroristes. Il était naturel que tous se rapprochassent, ayant à la guerre un même intérêt. A la fin de juin. Barras, l’homme d’action et d’intrigue des Jacobins, se liait secrkement à Hoche (( par un tripotage personnel ». Le mot est de la Réveillère-Lepeaux^ Sous prétexte d’embarquer dix mille homme, à Brest, pour une expédition d’Irlande, Hoche reçut l’ordre d’amener auprès de Paris une troupe d’élite, et arriva à Châlons le 19 juillet 1797. Entre temps, on le nommait ministre de la guerre. Deux jours après, devant l’opposition des Conseils, les Directeurs le désavouèrent. Le !29 juillet, ils l’abandonnaient, mais pour signer un pacte analogue avec un général plus adroit et surtout plus riche. Le 2 août, Augereau arrivait d’Italie, pour servir en aveugle les plans que Bonaparte et Barras avaient concertés, par correspondance et par l’intermédiaire de Lavalette, l’aide de camp du général d’Italie. « Il n’y a que Bonaparte en Italie, moi à Paris qui puissions sauver la patrie. »
Il n’est pas nécessnire, il est même faux d’expliquer l’intervention de Bonaparte dans les conflits du Directoire à cette époque par le dessein machiavélique de s’essayer, sans se compromettre, au coup d’État décisif. Il ne pouvait rester indifférent à la question qui se débattait entre le gouvernement et la faclion des anciennes limites. De la solution que ce conflit recevrait, toute son œuvre dépendait, puisque les partisans de la paix^ arrivés au pouvoir, lui feraient perdre l’Italie, et le réduiraient à rien. Ce n’était pas seulement les Directeurs, c’était lui-même que, le 19 juin, aux applaudissements des Cinq-Cents, Dumolard
BONAPARTE ET CARNOT, attaquait, en blâmant les conquêtes de la République à Venise, en Toscane, à Gênes. L’indignation de sa réponse, ; dans la lettre du 30 juin, marque assez le danger dont il se croyait menacé.
Ce n’était pas la première fois que Carnot essayait de l’arrêter en plein succès. Que, contre Carnot et son parti, Bonaparte ait offert à leurs adversaires de l’argent, des soldats, et un général déterminé comme Augereau, dès le mois de juillet; que pour les perdre dans l’opinion, il ait affecté de les confondre avec les royalistes et les Clichyens; qu’il ait cherché enfin et trouvé à Venise par la découverte des papiers de d’Antraigues les preuves des menées des émigrés en France, rien de plus naturel : en attaquant, il prévenait les attaques prochaines. En s’associant à Barras, en lui offrant son concours contre les ennemis de la liberté, de loin il continuait le rôle qu’il avait joué à ses côtés le 13 vendémiaire pour conserver les avantages que ce rôle lui avait déjà procurés. Lorsque l’opposition se dé- ] chaîna contre Hoche, Bonaparte comprit que le moment ' d’agir était venu. Si l’Autriche, en août 1797, incrédule à ses menaces de guerre, prolongeait, pour la faire échouer, ^ la négociation d’Udine, c’était la preuve qu’elle comptait i sur la faction des anciennes limites pour disputer à l’armée ■ d’Balie ses conquêtes et discuter ses conditions. « Si la ; paix s’éloigne, disait alors Bonaparte, ce malheur sera dû , aux agitations du Corps législatif, à la protection donnée ; aux émigrés el aux fanatiques. )) i
Le 10 août 1797, au Directoire une querelle s’engagea i dans laquelle Bonaparte fut directement visé. Carnot re- | prochait à ses collègues d’éterniser la guerre, en remaniant j les préliminaires de Leoben. Il accusa du même coup Bo- ji naparte d’être a un criminel en insurrection contre la loi». | Bewbell riposta en accusant Carnot de royalisme, Barras en le couvrant d’injures. Tous deux défendirent énergiquement le général de l’armée d’Italie. Il était « le bouclier : de la Constitution ».
Pendant ces quelques semaines, où la politique étran-
LE COUP D’ÉTAT DR FRUCTIDOR (4 SEPTEMBRE 1T97). 161 gère du Directoire fut mise en question, discutée par Topposition à Tintérieur, au dehors contestée par l’Autriche, ce fut le sort tout entier du gouvernement qui se joua du
10 août au 3 septembre 1797. Devenu, aux dépens des Anciens, le principal pouvoir de la République, le Directoire avait faussé la Constitution, et dénaturé Tœuvre de Sieyès, sans pouvoir la refaire à son profit. Depuis le premier jour,
11 ne vivait pas de la loi, mais delà guerre et des ambitions qu’elle avait éveillées chez les Français. Aussi La Réveillère-Lepeaux disait-il justement à Bernadotte, le 10 août : « Le Directoire bravera tout pour assurer aux Français leur Constitution, leur gloire, fruits trop mérités de sept ans de travaux et de malheurs et d’une suite inouïe des plus étonnantes victoires. » Le 3 septembre, il était d’accord avec Rewbell et Barras pour préparer, au moyen d’Augereau et des armées, le coup d’Etat. Suppression de la poste, visites domiciliaires, proclamations contre les roya-^ listes, précédèrent Tinvestissement des Tuileries, l’arrestation de Carnot, de Barthélemy, et de leurs prétendus complices qui se firent par les soins d’Augereau, très aisément le 18 fructidor, de une heure à huit heures.
Si Ton examine la liste des parlementaires arrêtés, on s’étonne d’y trouver plus de membres républicains des Anciens que des Cinq-Cents, des Montagnards et des Girondins, au moins autant que de monarchistes. Les ennemis delà Constitution, alors c’étaient moins les partisans de la royauté que les adversaires de la guerre à outrance. Les triumvirs désormais assimilaient Tune à Tautre.
Pour rentrer dans la loi, après le coup d’Etat, suivant les expressions de Talleyrand, ils provoquèrent TEurope par des exigences nouvelles. « Les événements de fructidor, écrivait le 8 septembre Barras à Bonaparte, doivent nécessairement réagir au dehors. Le ton des négociations doit devenir plus élevé. Que la république d’Italie soit affermie, que Mantoue soit à elle, c’est le cri de tous les républicains. Si, avec cela, nous avons la limite du Rhin et que Venise ne soit pas à l’Empereur, c’est là une paix digne de Bonaparte. » C’était,
162 LES DESSEINS DU DIRECTOIRE APRÈS FRUCTIDOR, à l’avenir, une loi pour la République, et comme sa constitution même, de conquérir à outrance, sans laisser de conquête à ses adversaires.
Ce n’était plus le programme de Bonaparte : la pacification qu’il préparait à Udine avait pour condition un partage à trois, dans lequel sa part serait l’Italie du Nord. Refusant Venise à l’Empereur, acharné à réclamer en outre les Légations, le Directoire rendait l’entente impossible. Il paraissait même ne la plus souhaiter. Bonaparte dut la lui imposer : il fit valoir que de pareilles exigences allaient à la guerre de nouveau, que l’Autriche s’était reconstitué une armée, qu’un échec pouvait compromettre toutes nos conquêtes et l’Italie. (( Si d’un coup de sifflet, écrivait-il le 19 septembre, nous retirions notre influence morale et militaire, tous les prétendus patriotes italiens seraient égorgés par le peuple. Ce n’est pas lorsqu’on laisse dix millions d’hommes derrière soi d’un peuple foncièrement hostile aux Français par l’habitude des siècles, qu’il faut rien négliger. » Bonaparte ? savait sa conquête fragile. Par la diplomatie, et avec l’aide i du temps, il se disposait à la consacrer, à la consolider. La ‘ paix lui était nécessaire : il fallut que le Directoire en acceptât les conditions. Les triumvirs résistèrent jusqu’au i mois de septembre, encouragés par leurs victoires sur l’oppo- ! sition. Le 29 septembre ils déclaraient encore qu’ils préféraient les chances de la guerre : le citoyen Bottot portait à Bonaparte leur ultimatum.
Pendant que Bottot faisait route vers l’Italie, où le gé- , néral lui réservait un fort mauvais accueil, une nouvelle ' lettre de démission menaçante, du 25 septembre, arrivait « au Directoire. « J’ai besoin, disait Bonaparte, de retremper ^ mon âme dans la masse des citoyens. » Il annonçait le dessein de traiter maintenant le parti des limites excessives comme il avait en fructidor traité celui des anciennes limites. Il parlait en citoyen, et commandait déjà en souverain. Les directeurs obéirent. Bonaparte retira, le 30 septembre, sa démission. Il ne lui restait plus qu’à se faire écouter de l’Autriche par le même moyen. « Prenez garde,