LA PRUSSE ET CATHERINE
entrevoir à Frédéric-Guillaume II et à son ministre Goltz le succès et les agrandissements que la fin des campagnes autrichiennes dans les Balkans avait compromis. Désormais, avec un partage de la France, avantageux à TAutriche, ils allaient chercher à combiner un second partage de la Pologne, utile pour eux.
La France était faible : justement aussi les Russes avaient de nouveau jeté les yeux sur la Pologne. Catherine II s’en était d’abord détournée pour commencer le démembrement delà Turquie. Mais, quoique victorieuse des Turcs à Ismaïl (22 décembre 1790) et maîtresse des provinces danubiennes, elle sentait la diHîculté de poursuivre cette œuvre sans un allié contre l’opposition de l’Angleterre. L’Autriche lui manquait. Le roi de France, réduit à rien, « ne pouvait plus être qu’un allié en peinture » . N’était-ce pas lâcher la proie pour l’ombre que de s’obstiner à cette affaire, tandis que les Prussiens se préparaient à des conquêtes sur la Vistule, lorsque le peuple polonais, armé par eux, éclairé par le passé, par les idées françaises, se reconstituait pour secouer le joug de la puissance russe? Il suffisait à l’impératrice de se rappeler l’histoire du dix-huitième siècle et de son règne pour savoir comment ses ancêtres et elle avaient asservi la Pologne. Les luttes des Allemands et des Français, des Bourbons, des Habsbourg et des Hohenzollern lui avaient livré l’Orient. Il était trop clair que le moyen d’y commander encore était de renouveler ces querelles. On entendit Catherine II exciter les Allemands contre a les jacobins de Paris », tandis que le roi de Prusse à Paris travaillait les révolutionnaires contre l’Autriche, armait Léopold II à Vienne contre les Français.
Ainsi se formait en Europe une ligue pour la guerre, toute différente de celle que Pitt et l’Autriche négociaient à Vienne par l’intermédiaire de lord Elgin pour le maintien de la paix. Ces deux ligues avaient ceci de commun pourtant que leurs membres n’éprouvaient pour la Révjlution française ni haine, ni sympathie. Ceux qui la voulaient attaquer ne la détestaient pas plus que ne l’aimaient ceux
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qui voulaient la laisser en paix. Tous au même degré la trouvaient bonne et utile à leurs intérêts, puisqu’ils croyaient la France livrée à l’anarchie. Mais c'était sur le parti à tirer de cette feiiblesse qu’ils se divisaient. Les uns, souhaitant qu’elle se prolongeât en toute liberté, escomptaient l’avenir. Les autres la trouvaient déjà suffisante à leur assurer, par un démembrement de la France, des avantages immédiats. Entre ces deux partis, les Français n’avaient pas à hésiter et n’hésitèrent pas. Offrir la paix à qui leur la laissait, en prouvant d’ailleurs par une prompte reconstitution de leurs forces qu’on s’abusait sur la durée de leur faiblesse et sur ses conséquences, tel était leur ligne de conduite toute tracée, indiquée par Mirabeau et qu’ils suivirent. « Par la seule force de la paix et une bonne constitution, leur disait-il, nous aurons bientôt une invincible influence sur les gouvernements de l’Europe. »
Encore fallait-il imposer cette paix à qui n’en voulait point. C’était la seconde partie de leur tâche : ce n’en était pas la moins nécessaire. Les puissances qui se préparaient à les attaquer ne se trouvaient ni moins fortes, ni moins nombreuses que les Etats résolus à ne pas la combattre. Les destinées de l’Europe et de la Révolution étaient véritablement attachées aux décisions que la France allait opposer à leurs convoitises.
L’occasion se présenta, en 1790, de les formuler une fois pour toutes. Le patriotisme envahissant des Anglais les mettait aux prises alors avec les Espagnols. Ils prétendaient leur enlever la baie de Nootka, en Californie, contre tout droit (10 mai 1790), et se préparaient à cette nouvelle guerre coloniale. Les Espagnols avaient le droit de compter sur le pacte de famille qui, dans la crise d’Amérique, avait paru ce qu’il était, une alliance essentielle des nations maritimes contre les violences de l’Angleterre, nationale dans la pensée de ses auteurs, quoique sons la forme d’un traité entre les rois Bourbons. Les Anglais, au contraire, espéraient bien que la nation française dénoncerait les engagements pris par son roi : ils spéculaient sur sa
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faiblesse, sa crainte de la guerre, sa défiance des Bourbons.
Le moment était venu pour les Français de prouver à leurs anciens rivaux et à TEurope qu’il leur restait encore assez de force pour protéger leurs alliés naturels, à plus forte raison pour se protéger eux-mêmes. A délaut de traités, c’était leur intérêt. Fidèle au pacte de famille, le gouvernement de Louis XVI ordonnait l’armement des escadres, prenait ses mesures en conséquence, invitait l’assemblée à prendre les siennes. Ce fut une époque décisive dans l’histoire de la Constituante. Le débat qui s’ouvrit le 15 mai dans son enceinte montra son impuissance à régler la situation nouvelle de la France en Europe.
Au lieu d’examiner les circonstances et l’intérêt présent de la nation, elle s’attacha à la discussion des principes et du droit, droit de paix et de guerre quelle refusa à la royauté, principes d’une nouvelle politique européenne qu’elle était seule à concevoir et à formuler. Du même coup, elle désapprouva et fit cesser les armements contre l’Angleterre. Aux puissances fortes et ambitieuses elle se contenta d’opposer pour toute digue la barrière fragile du respect et de la liberté des nations, l’abbé de Saint-Pierre aux émules et aux successeurs de Frédéric IL La partie n’était pas égale et la lutte impossible.
Le plus grave fut que la Constituante ne le vit pas : elle avait foi dans la force irrésistible du droit. Tant l’unanirnité qui se manifestait parmi ses membres pour le proclamer et l’appliquer lui paraissait le gage certain d’une entente cordiale entre les nations de l’Europe : « Vous allez convoquer l’assemblée des nations, » disait Volney. Et devant cette assemblée idéale, ses collègues se croyaient assurés d’être approuvés, si la société des princes les condamnait. Plus de conquêtes, plus de partages, ni de cette diplomatie d’intrigue qui prépare les abus de la force et les sanctionne; mais des pactes nationaux avec des peuples libres, pour le triomphe de la justice et du droit. « La France renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et n’emploiera jamais ses forces contre la
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liberté d’aucun peuple. » L’Assemblée se persuada, le jour où elle vota cet article, qu’il valait à lui seul toute une politique. Elle crut la France mieux défendue par son désintéressement et la puissance de cet exemple que par un système d’alliances et des démonstrations militaires.
Est il besoin de dire qu’elle se trompait? Mirabeau eut le mérite encore de l’avertir : « La paix perpétuelle est un rêve dangereux, s’il entraîne la France à désarmer devant une Europe en armes, a II lui conseilla de se défier des nations plus que des souverains encore, et delà nation française elle-même : « Voyez les peuples libres, c’est par des guerres plus ambitieuses, plus barbares qu’ils se sont toujours distingués. Croyez-vous que des mouvements passionnés, si jamais vous délibérez ici de la guerre, ne vous porteront jamais à des guerres désastreuses. Et c’est pour Rome que César était dangereux. » En homme d’Etat, psychologue, et presque prophète, il indiquait d’un mot le rôle funeste du sentiment dans la politique révolutionnaire, depuis le premier accès de générosité jusqu’à l’emportement final de la conquête, et le rapprochement presque fatal que les passions populaires devaient créer entre ces deux termes si opposés. On ne l’entendit point. Son éloquence ne servit ce jour-là qu’à lui permettre au moins d’être écouté. Et, pour en mesurer l’effet, il faut se rappeler que le lendemain, à la même tribune, Cazalès fut hué d’avoir osé « préférer les intérêts de la patrie française et le sang de ses concitoyens à ceux de tous les peuples du monde )>, et fut contraint de se faire pardonner par des excuses une antithèse presque impie.
Cette antithèse pourtant, c’était toute la question. Les préparatifs de l’Angleterre et ses ambitions prouvaient qu’une nation au moins n’était pas disposée à reconnaître le nouveau code international, que ce code par conséquent était insuffisant à garantir l’Espagne pour le moment, la France dans un avenir prochain. Placer les destinées de la nation sous la seule égide d’un droit qui n’avait encore ni vigueur ni sanction, avec l’espoir de lui en procurer, c’était