LE CONGRÈS DE RÀSTADT
traité de Gampo-Formio n’est qu’un préliminaire. Il sera dépassé. L’Empire sera bien forcé d’accepter de nouvelles modifications » (2 novembre 1797). Et, comme on lisait d’autre part, dans le même mémoire, l’aveu qu’ « il y avait loin déjà du traité de Gampo-Formio aux préliminaires de Leoben », le gouvernement français marquait son dessein de poursuivre, dans la paix comme par la guerre, un programme d’agrandissements illiniités.
Comme tous les gouvernements qni l’avaient précédé depuis la Révolution, le Directoire invoquait la tradition nationale: « Il faut consommer le salutaire ouvrage qui fut commencé à la paix de Munster et qui demeure imparfait. » Quel mérite aux yeux des Français, si la République achevait, par la conquête de la rive gauche du Rhin promise par la Prusse à Bâle et par l’Autriche à Gampo-Formio, les acquisitions commencées par Richelieu , Mazarin et LouisXlV en Alsace ! Encore n’était-ce pas tout son programme, ni toutes ses espérances. En 1048 et depuis, la monarchie française, en fortifiant contre l’Autriche les princes souverains d’Allemagne, avait paru dicter des lois au delà du Rhin, enchaîner les Habsbourg, disposer de l’Empire comme d’une clientèle. En 1798, le Directoire, obligé par un des articles secrets de Gampo-Formio, à chercher des indemnités à ces mêmes princes que la France dépouillait, se préparait à leur offrir des biens ecclésiastiques sécularisés, à les agrandir encore, à se faire de leurs ambitions éveillées, autant d’occasions de les gouverner encore. G’est ce qu’il appelait « constituer une Allemagne concentrée et forte », à sa discrétion. Acquérir les frontières naturelles du Rhin, et, du même coup, comme le protectorat de la Germanie, c’était, pour les hommes de la Révolution, couronner par un succès décisif six années d’efforts héroïques et deux siècles de longues et patientes entreprises.
Sûrs de plaire aux Français, les Directeurs ne manquaient pas d’arguments pour convaincre l’Europe de la justice de leurs revendications. N’étfiitdl pas nécessaire, équitable, que la France, s’agrandît, après avoir vu grandir en ce
DESSEINS DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE. 169 siècle, la Prusse, la Russie et F Autriche? Ces puissances (( avaient pris dans le système de l’Europe un équivalent anticipé de ce que la France obtiendrait. » Se justifier par les partages de la Pologne, même après avoir consommé celui de Venise, pouvait paraître étrange de la part de politiques qui tant de fois avaient proclamé le droit des nations. Aussi le Directoire s’empressait-il de corriger son argumentation par cette réserve : « Il y a bien de la différence entre une véritable usurpation, et des réunions légitimées par l’agression et des victoires. » Tant pis, si on avait forcé les Français à conquérir pour se défendre.
Quelque prétexte, du reste, que le Directoire invoquât, à la veille du Congrès, ses intentions étaient formelles. La diplomatie devait servir son programme de conquête, et Rastadt se présentait à lui comme un champ de bataille, où il comptait trouver du butin, pour en vivre, et de la gloire pour l’offrir aux Français. Comme premier plénipotentiaire, il avait choisi le général de l’armée d’Italie. Bonaparte n’y alla qu’à contre-cœur, et repartit aussitôt le 2 décembre 1797 après avoir réglé l’évacuation de Venise et de Mayence, maltraité, injurié, épouvanté les plénipotentiaires allemands, « ces ganaches ». Treilhard, son collègue, était un diplomate pénétré des droits de la France sur le Rhin, « un digne ambassadeur » pour les faire valoir; Bonnier, un jurisconsulte, ami de Rewbell, retors, subtil, instruit, armé de toutes les manières pour les combats de chicanes qu’il devait livrer.
En bons stratégistes, les envoyés de la France avaient d’abord à séparer ses ennemis. C’était un principe admis qu’en divisant l’Allemagne, Richelieu et Mazarin l’avaient réduite à merci. On croyait qu’ils avaient réussi surtout en exploitant les rivalités des catholiques et des protestants. Sans tenir compte toujours de la différence des temps et des passions, le Directoire voulait charger la Prusse des intérêts protestants, et l’Autriche des intérêts catholiques, puis les opposer, pour les vaincre. L’Autriche déjoua ce projet. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II mourut au moment où
170 LES SÉCULARISATIONS ET LES PRINCES, notre agent à Berlin, Gaillard, lui offrait la direction de l’Allemagne du Nord. L’empereur en profita pour garder encore celle de l’Allemagne tout entière : ce fut la Diète seule, dont il disposait, qui s’unit pour choisir les plénipotentiaires allemands à Rastadt, Albini et Metternich.
Le 17 janvier 1798, les envoyés français leur firent connaître les conditions de la République, et la première de toutes : la cession de la rive gauche du Rhin, La Prusse l’avait laissé espérer. L’Autriche venait de l’accorder. L’Empire n’avait plus qu’à ratifier cette double promesse. Il résista, alléguant les préliminaires de Léoben, et l’insuffisance du Rhin, « ce fleuve semé d’îles, )> comme frontière (2 février 1798). L’Autriche encourageait secrètement cette résistance de la députation allemande, pour se faire payer plus cher une complaisance qu’elle se réservait d’offrir au bon moment. Elle faisait mine de combattre pour l’Empire, afin de s’enrichir à la paix. « Il faut protester, disait Metternich, pour tenir ouverte la voie de l’indemnisation. )> Et, dès la fin de janvier 1798, Thugut et Cobenzl faisaient connaître à Treilhard le prix de, leur trahison : « une augmentation de notre lot en Italie » .
Treilhard comprit alors qu’à la fin du dix-huitième siècle le vrai moyen de diviser les Allemands, ce n’était plus de faire appel aux passions religieuses, comme au dix-septième siècle, mais à l’ambition, à la cupidité des princes, excitées par l’exemple de Frédéric II et de Joseph IL En dehors des députés de la Diète, des envoyés étaient venus à Rastadt de toutes les cours d’Allemagne, grandes et petites, de Darmstadt, de Bade, de Wurtemberg, de Hesse-Cassel, de Deux-Ponts, chargés par leurs maîtres de c cultiver et de chérir la France en vue des sécularisations ». L’ambassadeur de Prusse lui-même reçut l’ordre d’offrir Clèves avec la rive gauche du Rhin contre une bonne indemnité. Laisser la Diète et ses délégués à leurs protestations stériles, acheter séparément les princes qu’elle ne représentait plus réellement, c’était obtenir l’aveu de l’Empire à moindres frais que par une négociation unique et directe avec l’Empereur.