LR RHIN DÉFINITIVEMENT CÉDÉ (MARS
L’Autriche vit la manœuvre et s’indigna : « Le Congrès ressemble à une grande foire où l’on fait commerce de biens d’Empire, disait Tbugut. » Les Allemands trouvaient la critique étrange, sachant que la cour de Vienne avait la pœmière à Campo-Eormio donné le branle. De plus, les partages de la Pologne étaient-ils autre chose que de semblables marc!iés?La Prusse plus conséquente, ou plus avide, donna l’exemple des concessions décisives. Du moment que le partage de l’Empire s’imposait, autant prendre les devants et en profiter selon la méthode pratiquée par Frédéric II en 1741, en 177:2. Le nouveau roi, Frédéric- Guillaume III, écrivit h son envoyé à Paris, Sandoz- Hollin (14 février 1798), qu’il ne visait à aucun agrandissement, mais en voulait d’équivalents à ceux qu’obtiendraient la France et la cour de Vienne : Munster, Würtzburg, Bamberg, en Franconie, 190000 kilomètres carrés, si rAulriche recevait Salzburg et Passau; l’évêché d’Osnabruck et le duché de Westphalie en plus, si elle prenait la Bavière jusqu’à l’Inn. Le prétexte invoqué était le même qu’aux partages de la Pologne, la nécessité de maintenir réquilibre. Pur prétexte, puisqu’alors la cour de Vienne réclamait de la France des équivalents en Italie que celle-ci lui refusait, et que le 26 février encore l’Empire s’obstinait à refuser au Directoire le pays situé au delà de la Moselle. Le 13 mars 1798Talleyrand envoyait aux plénipotentiaires français « l’ordre de quitter le Congrès, si la rive gauche du Rhin n’était pas assurée ».
Le partage n’était donc nullement un fait accompli, dont les conséquences fissent à la politique prussienne une obligation de s’y associer, lorsque Frédéric-Guillaume III détermina les Allemands, pour s’agrandir, à y souscrire. Joignant ses sollicitations à celles des Français, auprès des princes de Saxe et de Mayence notamment, il fut assez fort, assez persuasif pour engager les envoyés allemands à céder, moyennant indemnité, la rive gauche du Rhin (11 mars 1798). Le Moniteur français^ enregistrant cette victoire diplomatique, ne disait que la stricte vérité,
172 CONQUÊTE DE ROME (lo FÉVRIER 1798).
quand il proclamait le 18 mars le service « rendu par la Prusse à la France maîtresse de ses frontières naturelles, désormais ».
Par ce concours fort efficace, qui entraîna celui des autres princes, l’Autriche était isolée de l’Allemagne. Sa résistance, qui n’avait rien d’ailleurs de désintéressé, était brisée. Elle aurait préféré revenir sur les partages de ritalie. Cobenzl et Thugut avaient lutté jusqu’à la dernière heure; ils devaient s’avouer vaincus. Par dépit, la chancellerie autrichienne transmit à la Diète, sans observation, la décision de ses députés à Rastadt. La Diète prit le silence de l’Empereur pour une acceptation : elle ratifia le 20 mars 1798 la cession de la rive gauche du Rhin.
Cette conquête, en pleine paix, était peut-être de tous les succès que le Directoire avait remportés, le plus considérable. R l’annonça triomphalement aux Français. Et l’on put juger de la joie qu’elle provoqua par le langage de leurs hommes d’État. a Les Autrichiens seront moins exigeants, maintenant que nous pouvons nous passer d’eux,» s’écriait Talleyrand, le 25 mars 1798, et Treilhard leur parlait sur le ton d’un vainqueur : a Nous ferons, disait-il à Cobenzl, un mémoire de toutes vos acquisitions que d’autres nomment usurpations. Nous n’oublierons pas la Pologne et nous compterons ensuite. »
R eût été d’ailleurs bien embarrassé, si on l’eût pris au mot. Ce n’était pas sur le Rhin seulement que le Directoire cherchait ces prétendues compensations aux partages de la Pologne. Tout ce qu’il n’avait pas encore pris en Europe, après avoir occupé la Belgique, la Hollande et l’Ralie du Nord, il le prenait dans les premiers mois de 1798. Un conflit qui se produisit à Rome, en décembre 1797, entre la bourgeoisie et les troupes de Pie VI, le meurtre du général Duphot, assassiné à l’ambassade française, provoqua l’intervention du général Berthier. D’abord, le Directoire déclara, le 12 janvier 1798, qu’il n’avait en vue aucune conquête. Mais bientôt les patriotes romains exigèrent qu’on supprimât la papauté. Le pape, chassé de Rome,
Ll<: DlRKCTOIRIî ET LA RÉPUBLIQUE HELVÉTIQUE. 175 vint mourir à Valence. La république romaine fut proclamée le lo février 1798, et placée sous le protectorat de la France, en même temps que des coups d’État lui livraient le gouvernement des Républiques cisalpine et batave.
Le 28 janvier 1798, la république de Mulhouse fut simplement incorporée. Bientôt ce fut le tour de la Suisse. D’accord avec Rewbell et Bonaparte, l’envoyé de France en Suisse, singulier diplomate, Mengaud organisait des révoltes démocratiques contre les bourgeois des cantons et de Berne, plantait l’arbre de la liberté à Aarau. Ses excitations déterminèrent les Vandois à se soulever en janvier 1798 contre le gouvernement bernois. Les troupes françaises parurent, conduites par le général Brune, battirent les Bernois et s’installèrent dans leur capitale pour la piller. Le trésor de Berne enrichit le général victorieux, le Directoire, ses commissaires et ses agents de près de trente millions.
Sous prétexte d’émancipation, c’était la conquête d’un pays qui n’avait pas attendu la Révolution française pour être libre et imposer à l’Europe le respect de sa liberté. Vis-à-vis de la nation suisse, les directeurs ne pouvaient invoquer les traditions de la diplomatie française, fidèle tutrice, depuis deux siècles, de ses privilèges et de sa neutralité. Jamais encore, la France ne l’avait considérée que comme une alliée volontaire et libre. Sans doute, par ses prétentions au gouvernement exclusif de la Confédération, son refus d’y admettre certains peuples de Suisse, l’aristocratie bernoise avait amassé bien des rancunes. Elle s’était plus d’une fois montrée secrètement favorable aux ennemis de la France. Mais proclamer, le 12 avril 1798, une République helvétique^ calquée sur la nôtre, pour l’exploiter et lui retirer ses droits, c’était faire payer à la Suisse tout entière les fautes de ses chefs. Cette révolution préparée par nos soins avait toutes les apparences d’une conquête.
Pour que de la mer du Nord jusqu’à l’Adriatique l’Europe devint jusqu’à l’Allemagne la propriété delà France, il ne restait plus qu’une enclave, le Piémont. Le roi
174 CONQUÊTE DU PIÉMONT (MAI-DÉCEMBRE 1798j. de Sardaigne, effrayé, avait ouvert par le traité de Paris (15 mai 1796) ses Etats, ses places fortes aux Français pour leur ôter l’envie de les lui prendre tout à fait. Cette situation nuisait pourtant à l’unité de la conquête. A Rastadt, notre plénipotentiaire Treilhard exprimait au représentant delà République cisalpine, Melzi, ses regrets et ses vœux : (( Faites-moi le plan du bouleversement du Piémont, et ce sera chose faite dans six mois. » Il ne fallut pas si longtemps. Les premiers troubles se produisirent au mois de mars 1798. Des patriotes recrutés à Milan se groupèrent à Domo d’Ossola, en Ligurie, à Pignerol « pour réclamer la déchéance du roi que son alliance impliquait». Ils étaient en commerce régulier avec le général Rrune et nrdre envoyé à Turin, Ginguené. Victor-Amédée III s’en plaignit : ((Pouvait-on empêcher un peuple esclave de s’affranchir? » répondit Ginguené. Le prétexte était bien mauvais, rapproché du langage de notre plénipotentiaire à Rastadt. Le roi le jugea tel : au mois de mai 1798 il réprima énergiquement la révolte. La France l’en punit en mettant garnison dans sa capitale, le 28 mai. La conquête du Piémont commençait : elle était inévitable et s’acheva six mois après par les soins de Jouhert (9 décembre 1798).
Vraiment, au mois d’avril 1798, la République française et son Directoire pouvaient se louer des complaisances de la fortune et de l’Europe. Les profits qu’ils faisaient compensaient largement les risques et les menaces des années précédentes ; ils mettaient la France fort au-dessus des puissances qui l’avaient dépassée au dix-huitième siècle. Leurs ennemis désarmaient les uns après les autres, la Prusse, l’Espagne, l’Autriche, l’Empire et l’Angleterre même. Il n’eût tenu qu’au Directoire de conclure avec cette dernière la paix au mois d’octobre 1797. L’Europe tout entière paraissait accepter les prétentions de la France, ses usurpations, ses audaces.
L’état de force et de puissance que la République atteignait alors sans difficulté répondait mal sans doute au programme de justice et de désintéressement qu’elle avait