‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 94 sur 360 · LÀ POLITIQUE LE TREILHARD · texte numérisé non relu

LÀ POLITIQUE LE TREILHARD

sation de l’Allemagne. Par une simple médiation, le Directoire, maître de la rive gauche du Rhin, se fût acquitté sans risque envers la Prusse et les princes qui venaient de la lui procurer. Et le Congrès se fût terminé, ainsi, au profit de la République seule, ne laissant aux Allemands que des espérances et un compte ditficile à régler entre eux,

L’Autriche et la Prusse ne pouvaient pas s’entendre sur un partage de l’Empire. Du 21 au 26 mars 1798, leurs envoyés, Gœrtz et Gohenzl, convinrent que leurs maîtres, par leurs divisions, avaient fait le jeu de la France et parlèrent de s’unir contre elle. Mais ils ne voulurent se céder mutuellement ni la Ravière et Salzbourg, ni Hildesheim, Trêves et Munster, qu’ils s’adjugeaient d’avance. La cour de Vienne sentit alors, plus encore que celle de Berlin, l’inconvénient de ces marchandages.

Si elle laissait le Directoire depuis trois mois conquérir, sans résistance la Suisse et l’Italie, c’est qu’elle espérait toujours accroître son lot à Rasladt. Elle avait donné ce mot d^ordre à ses envoyés au Congrès. Pendant le mois de janvier et de février, Thugut les pressa de réclamer les Légations, les îles Ioniennes en échange de l’occupation de Rome, de la Suisse. Il comptait alors en feignant de refuser à la France la rive gauche du Rhin obtenir d’elle ces équivalents. Tandis que l’Autriche marchandait, l’Empire livra lesprovinces rhénanes. Ses réclamations n’avaient plus de base et sa colère fut grande. Thugut voulut, dans ce désarroi, appeler l’Europe à son aide, a II est indispensable de s’occuper sans délai des mesures les plus propres à empêcher, s’il en est temps encore, la ruine de tous les gouvernements légitimes. »

Il était bien tard en effet; après avoir dépouillé Venise, le ministre autrichien avait mauvaise grâce à reprocher aux Français leurs violences. Il le comprit et recommença avec le Directoire ses négociations. Les conférences eurent lieu le 25 mai 1798 à Selz, en Alsace, pour qu’un Directeur, François de Neuchâteau, pût y assister, Cobenzl se plaignit de l’extension de la France ; le Directeur n’y contre-

LES NÉGOCIATIONS DE SELZ (25 MAI 1798). dit pas. Il était vainqueur et patient. Il offrit en échange « des prêtres allemands, des provinces turques». Gobenzl réclama un nouveau partage de l’Italie : « c’est le grand point, le point dont tout dépend. » Les Directeurs, d’autant moins favorables à cette exigence qu’ils se sentaient en possession du Rhin, refusèrent. Après six mois d’attente, la cour de Vienne était aussi avancée qu’au traité de Gampo- Formio. Elle avait perdu un temps précieux que la République avait bien employé. Thugut ne s’en consola point : (( Ge n’est pas Selz, ce n’est pas Rastadt qui me rendent malheureux, disait-il, c’est l’Adige. Le bonheur pour moi était sur l’Oglio et dans les Légations. » Il ne lui restait plus de remède que dans une nouvelle guerre. Encore ne pouvait-il engager l’Autriche seule, en dehors de l’Allemagne et sans prétexte.

Si le Directoire avait au mois de mars 1798 accueilli, comme il méritait de l’être, le programme deTreilhard, son représentant à Rastadt, cette dernière consolation eût été retirée à l’Autriche. La paix eût été assurée à la République avec ses conquêtes, malgré Thugut. Les Allemands n’auraient pas sacrifié aux rancunes de la cour de Vienne l’espoir des indemnités qu’ils attendaient de l’intervention delà France. Prolonger ces espérances, les entretenir sans les satisfaire trop tôt, c’était condamner l’Allemagne, par la rapacité de ses princôs, à l’impuissance. Procéder hâtivement aux sécularisations, c’était la fortifier, et, par bien des injustices, l’exaspérer.

A cette heure décisive, où la paix, avec des avantages inespérés, s’offrit une dernière fois à la Révolution, ses chefs, comme en 1795, ne consultèrent que leur intérêt et leurs passions. Le profit, et quel profit! était en 1798 au prix de leur modération. Par malheur, la modération n’entrait ni dans leur programme, ni dans leurs goûts. 11 leur sembla toujours que, sans conquérir, ils ne pouvaient plus gouverner. Après avoir écrasé leurs adversaires au 18 fructidor, ils se sentirent débordés par leurs complices, et redoutaient les Terroristes qu’ils se préparaient à détruire par

178 LE DIRECTOIRE PROCÈDE AUX SÉCULARISATIONS, un nouveau coup d’Etat, le 22 floréal (il mai 1798). Ces violences étaient autant de preuves de faiblesse. Les Directeurs s’efforcaient de les faire excuser et de s’affermir, en ouvrant sans cesse de nouveaux domaines à l’ardeur belliqueuse, à l’ambition des Français. L’Allemagne semblait s’offrir à Hastadt : « Il ne faut pas, écrivit de leur part Talleyrand àTreilhard, le 27 mars 1798, l’abandonner à la Prusse, à l’Autriche. Nous devons rester en état d’attaquer et rendre notre arbitrage efficace. »

N’était-il pas, d’ailleurs, très glorieux pour la France, très conforme à ses traditions, très flatteur pour son amour-propre de disposer de l’Empire, plus complètement encore qu’aux traités de Westphalie, d’en répartir à son gré les territoires et les souverainetés, de s’y constituer une clientèle, de le réduire enfin, après en avoir chassé les Habsbourg, à une sorte de vasselage déguisé, comme la Suisse, la Hollande et l’Italie. Quelle revanche séduisante du mal que l’Allemagne avait pu nous faire ! Et qu’à côté de cette œuvre, celle de la monarchie française, demeurée pourtant depuis deux siècles un modèle, était encore imparfaite et provisoire! Quand Louis XIV prétendait dicter des lois à l’Europe, avait-il fait autre chose qu’esquisser une politique où il était venu se briser, par l’opposition de l’Empire et de la Hollande. Maîtresse des deux à la fois, la République pouvait dire, comme les Directeurs en 1798 : « Dans la position glorieuse où les événements l’ont placée, elle peut à peu près tout ce qu’elle veut et doit diriger tous ses efforts vers une organisation nouvelle de l’Europe centrale. )> Treilhard reçut l’ordre d’y procéder sans délai. Le 2 et le 4 avril 1798, il obtint de la Diète l’abandon des biens ecclésiastiques aux appétits des princes allemands. Le principe des sécularisations fut admis officiellement par l’Empire. Et le partage commença. Les légistes français lui donnèrent une apparence juridique, comme les ministres et les députés des cours allemandes. Au fond, ils ne se faisaient pas d’illusion sur la nature de leur œuvre : « Il faudrait, s’écria un jour Treilhard^ avoir une seconde Allemagne

SIEYÈS A BERLIN (MAI 1798j. 179

à leur distribuer. C’était une curée. Aidé de Bonnier il s’employa de son mieux à en dissimuler la brutalité. Il prit au sérieux, compulsa, classa les mémoires qu’il recevait de Bade, de Dresde, de Deux-Ponts, de Munich. Le Directoire devait l’en récompenser, en l’appelant au mois de juin 1798 à la place de François de Neuchâteau.

La France aurait eu tout profit à ce qu’il s’épargnât cette peine. L’œuvre d’arbitrage, dont Treilhard avait prévu et voulu éviter les difficultés, était aussi périlleuse que malaisée. Elle devait mieux servir les rancunes de l’Autriche que les intérêts de la République. Dès le mois d’avril 1798 si l’xâllemagne avait été plus docile et moins divisée, la cour de Vienne aurait recommencé les hostilités pour disputer aux Français des avantages que la paix leur assurait, que la guerre pouvait leur faire perdre. Elle avait eu alors un prétexte: comme pour un défi, Bernadotte avait arboré à Vienne, à la porte de son ambassade, un drapeau républicain qui fut insulté parla populace (13 avril 1798). Làdessus l’ambassadeur français avait rompu toutes relations. Ce fut à contre-cœur, et faute de mieux, que l’Autriche les reprit à Selz au mois de mai. Elle intriguait déjà dans toute l’Europe, et ne fut satisfaite qu’en voyant se former, à la fin de l’année, une coalition nouvelle.

Le Directoire la provoqua lui-même. Le partage de l’Allemagne était à peine commencé qu’il lui parut bien lent, et déjà presque insuffisant. On résolut à Paris de le précipiter et de l’étendre par une négociation décisive, dont Sieyès fut chargé au mois de mai 1798. L’abbé, écarté du pouvoir au début du Directoire, par sa mission à Berlin, reparaît alors sur la scène politique, comme si de nouveau un instinct secret l’eût averti de la faiblesse de ses rivaux, du terme prochain de leur autorité, de l’occasion possible de jouer un premier rôle.

Mais cette fois, ce fut par ses plans diplomatiques qu’il se recommanda aux Français. Il séduisit leur ambition par un hardi programme de conquête : il leur offrait un remaniement général de l’Europe auprès duquel les audaces

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