COMITÉ CEMRAL D'I\STRICT10\ PRIMAIRE DE PARIS
Réunions de l'Orphéon des 2 et 9 mars 1845.
Les 2 et 9 mars 1845 se sont tenues, dans la vaste salle du Cirque- Olympique des Champs-Elysées , les réunions annuelles de l'Orphéon.
Ceux qui y ont assisté les qualilient peut-être de concerts ; nous aurions dû tout d'abord les appeler des leçons. Oui, ces accords surprenants de 1,025 voix d'enfants et d'adultes qui ont pu vous faire illusion, ne sont pas autre chose qu'une leçon où se résume l'enseignement du chant. C'est tout bonnement l'application du règlement pour la tenue des réunions dites de l'Orphéon , dans son art. 4, ainsi conçu : « Une fois ou deux par an , pourront avoir lieu aux jours, locaux , heures, et suivant le mode fixés par le comité central , des réunions générales auxquelles pourront assister les parents des élèves et autres personnes munies de billets. »
C'est ce qui vous explique la présence, dans le parquet, de ce groupe nombreux que vous avez pu remarquer, composé d'autorités municipales et scolaires, milice vouée à l'inspection des écoles. M. le préfet de la Seine lui-même n'était là que comme président du comité central d'instruction primaire.
C'est ce qui vous explique l'assistance à ces réunions de la reine des Français, dont on sait les pieux scrupules, dans ce saint temps de l'année; et celle de la duchesse d'Orléans, veuve toujours affligée, tenant par la main le comte de Paris, afin que le fils des rois puisât lui-même une leçon dans cette leçon donnée aux enfants du peuple.
C'est ce qui vous explique enfin la nature de vos émotions à cet étrange spectacle ; cette surprise profonde ; ce plaisir indicible qui se traduit non plus par le rire, mais par les larmes ; cet horizon nouveau qui se découvre au loin à vos regards, et cet abîme de pensées morales, religieuses et consolantes.
Il n'y a pas encore bien longtemps que la France était entièrement dépourvue du chant scolaire dont étaient dotés l'Allemagne , la Suisse et d'autres états de l'Europe. Ce n'est qu'en 1815, après que la société pour l'instruction élémentaire eut introduit dans notre pays l'enseignement mutuel , que l'on s'appliqua à professer le chant par cette nouvelle méthode, si propre à l'initiation des masses. De 1817 à 1819, d'une part dans cette société, de l'autre dans le conseil d'instruction primaire de la Seine, dont M. Jomard était secrétaire, on tenta de nombreux essais, dans lesquels on voit figurer les noms de Choron, de Gabriel Nezot, de Galin et de ^yilhem. Mais, dans ces premières tentatives, il ne s'agissait encore que de plain-chant ou bien d'enseignement privé. Enfin, le 23 juin 1819, M. de Gérando proposa à la société pour l'instruction élémentaire d'introduire l'enseignement du chant dans les écoles primaires. Cette proposition fut adoptée. Quelques jours après, son auteur, rencontran
Béranger, notre grand poëte, « Nous nous occupons, lui dit-il, d'introduire le chant dans les écoles; connaissez-vous un musicien? — J'ai votre homme, réponHit Déranger; >> et le soir même il en parla à M. "Wilhem. Ce fut pour celui-ci comme un nouveau trait de lumière. Il s'attacha désormais au chant populaire ; il le conçut dans les conditions nécessaires de son existence, c'est-à-dire par masses , simple, facile, peu coûteux, susceptible, en un mot, de se propager indéfiniment ; il le dégagea en conséquence de tout accompagnement instrumental.
Le premier essai de la méthode eut lieu dans la plus ancienne école mutuelle, celle de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, dans cette même année 1819. En 1820, un succès complet était constaté par des commissions, où nous retrouvons des noms chers à l'humanité, ceux de MM. de Gérando, Joniard, Francœur, de Lasteyrie, Lebœuf, etc. Cependant, en 1830, et même en 1835, il n'y avait encore à Paris que neuf écoles qui fussent en possession du chant. Le 16 février 1835, le comité central émet le vœu qu'il soit introduit dans toutes les écoles communales. Le 6 mars suivant, sur la proposition du préfet, le conseil municipal réalise ce vœu. Aujourd'hui , le chant est professé dans 3 écoles supérieures , dans 57 écoles mutuelles, dans 32 écoles simultanées et dans 13 classes d'adultes; total, 105 établissements scolaires communaux. 3,760 garçons, 1,GG0 filles, 1,470 adultes; total, 6,890 élèves, c'est-à-dire la totalité de ceux qui figurent dans les classes les plus avancées, reçoivent des leçons de chant, d'une heure, au nombre de trois par semaine. Tout le reste des élèves des écoles communales , s'élevant à plus de 20,000 , reçoit une éducation musicale préparatoire, en répétant les chants des marclies dans les écoles. 1 directeur général. 21 répétiteurs et 2 répétitrices suffisent à cet enseignement pour lequel il en coûte à la ville ISO fr par au et par école, plus quelques frais généraux. Les répétiteurs enseignent gratuitement dans les classes d'adultes.
Pendant que le chant populaire faisait ces conquêtes à Paris, il s'étendait aussi dans les départements. La méthode Wilhem était adoptée par l'université pour les écoles normales primaires, et par le ministère de la guerre pour l'armée de terre, où le chant a déjà fait de grands progrès,
La ville de Paris a récemment fondé un cours normal destiné à former des répétiteurs pour la méthode Wilhem. Professé gratuitement par M. Hubert, directeur général de l'enseignement du chant, il se renouvelle trois fois par an au 1"' avril, au 1*' juin et au 1^' octobre. Il dure un mois, compte trois leçons par semaine, et est placé sous la surveillance d'une commission composée de MM. Orfila, président ; Béranger, Bessas- Lamégie, Demoyencourt et Gide.
M. ^Vilhem avait commencé, sous le nom A' Orphéon ., un recueil de morceaux composés ou choisis par lui à l'usage de sa méthode.
Ce recueil a donné son nom à une organisation des élèves, les plus avancés, ayant pour objet de leur faciliter les moyens de se réunir et de chanter par grandes masses; c'était, nous l'avons dit, le but même qu'il s'agissait d'atteindre. Après avoir fait chanter ensemble les élèves de la même école , il fallait faire chanter ensemble ceux de toutes les écoles. L'entreprise était difficile ; M. Wilhem y pourvut d'abord par un rare
esprit pratique. Plus tard, en 1835, un règlement complet délibéré par le comité central et approuvé par l'université, sanctionna ces réunions. Elles sont partielles ou générales. Les élèves de toutes les écoles communales, groupés par trois arrondissements, forment quatre divisions: les adultes composent la cinquième division. Ces cinq divisions se réunissent partiellement tous les mois, et ensemble une ou deux fois par an , ainsi que nous l'avons dit.
Le 1 7 mai 1829, les élèves de plusieurs écoles furent réunis pour la première fois, afin de chanter en commun, dans l'assemblée générale de la société élémentaire; ce jour-là l'Orphéon prit naissance. Ce n'était encore qu'une réunion accidentelle et partielle , qui s'est répétée depuis et continue à se renouveler chaque année dans la même circonstance. Vers 1833, les réunions partielles devinrent mensuelles. Quant aux réunions générales, la première eut lieu le 28 février 1836. Il ne faut pas croire qu'elles se soient beaucoup multipliées; jusqu'à la mort de M. Wilhem, arrivée le 26 avril 1842 , on n'en compta que neuf, dont quelques-unes à deux séances. Depuis sa mort , celle dont nous rendons compte est la troisième. Elles ont marché , on peut dire , à pas de géants , et ont surpassé dans leur essor l'espoir même de leur créateur. « Secondé avec zèle et succès par M. Hubert, mon cher élève etpremier répétiteur, écrivait M. AVilhem en 1834, j'ai fondé, il y a déjà plus d'une année, une réunion mensuelle pour les chants de l'Orphéon, où viennent se rendre avec plaisir, et de quartiers fort éloignés, les plus avancés de chaque école et de plusieurs grandes institutions du premier ordre. Ces exercices excitent parmi ceux qui y assistent et dans l'esprit de leurs camarades une bien innocente émulation, et ils fournissent le spccimcn d'un noble chant populaire, sans luxe et sans trivialité. Puisse ce premier essai, ce point inaperçu, pur produit de la méthode, devenir le germe fécondant de mille et mille concerts aux cent voix ! »
En 1836, AVilhem avait déjà dépassé les concerts aux cent voix. « J'ai à vous dire en confldence, écrivait-il à celui qui trace ces lignes , que nous avons, sur le programme du 10 juillet, quelques effets réservés, où, indépendamment du corps de mes trois cents Spartiates , je ferai encore donner un ou deux bataillons de ma bonne petite infanterie. »
A la réunion générale qui précéda sa mort, cinq à six cents orphéonistes se firent entendre. L'effet produit fut admirable. Béranger, qui y assistait, caché dans un coin , fondait en larmes. Ce fut au lendemain de cette séance qu'il adressa à AVilhem un de ces hymnes comme Béranger les sait faire. Quant à Wilhem , qui voyait ainsi grandir son oeuvre, il éprouvait la joie la plus douce et la plus profonde , mais avec tant de réserve et de timidité , qu'elle était un mystère que ses meilleurs amis pouvaient seuls pénétrer.
Ombre de Wilhem, réjouis-toi! les concerts aux cent voix se sont transformés en concerts aux mille voix, sous la direction de ton cher élève, devenu ton digne successeur! Il n'y a plus maintenant de locaux assez grands pour contenir la foule des exécutants et des auditeurs. Derrière ce corps de bataille de mille orphéonistes qui vient d'entrer en ligne, il y avait un second corps de bataille aussi nombreux, qui n'a pu se
déployer, faute d'espace. Derrière ces trois raille auditeurs qui se sont renouvelés trois fois dans trois séances, il y avait vingt mille personnes qui avaient réclamé des billets, et n avaient pu en recevoir.
La vaste salle du Cirque-Olympique des Champs-Elysées, pour la première fois trop petite, présentait un spectacle imposant, immense. Là, tous les âges et tous les rangs étaient rapprochés; là, l'élite de la société française avait pris place à côté du corps diplomatique, représentant de l'Europe et du monde. Le premier dimanche , quand la reine s'est montrée, accompagnée de la duchesse de Nemours , de la princesse Clémentine et du duc de Montpensier; le second dimanche, quand a paru la duchesse d'Orléans, avec le comte de Paris, avec le duc et la duchesse d'Aumale, d'unanimes acclamations ont salué ces augustes personnes. A la généreuse sympathie que manifestait leur démarche , le peuple a répondu par la sympathie la p\\is sincère; et \e Domine salvumfacregem, chanté avec d'énergiques accents , a témoigné de la loyauté de l'éducation qui est donnée dans les écoles primaires de Paris. M. le préfet de la Seine, dans un langage plein d'a-propos , d'onction et de chaleur, a annoncé aux orphéonistes que la reine leur destinait des prix de chant, dans les distributions prochaines , et que la duchesse d'Orléans leur donnait à chacun une médaille , en commémoration de cette solennelle séance. La reine avait fait tenir à M. Hubert un gage de sa satisfaction et de sa munificence. Ces bonnes nouvelles ont été couvertes d'applaudissements prolongés.
JNous renonçons à exprimer la perfection des chants de nos orphéonistes. Il y avait là tout un peuple qui n'avait qu'une âme , et cette âme n'avait qu'une voix pour s'épancher au dehors en accords mélodieux. Chacun était ému , surpris , enivré. Les cris de bis se faisaient entendre de toutes parts. La salle semblait prête à s'écrouler sous le choc des acclamations.
Et maintenant , cessez bruyants applaudissements ! Silence , bravos innombrables! Foule brillante, dissipez-vous! laissez-nous revenir à l'austérité de nos études et reprendre le cours régulier de nos leçons. Ne craignez pas, d'ailleurs , que la ville de Paris soit ingrate envers ses orphéonistes. Elle aussi a sa récompense toute prête. Pour compléter l'éducation populaire , elle y va joindre la gy7nnastiqiie. L'esprit et le cœur sont pourvus ; songeons au corps.
H. BOULA.Y DE LA MeUBTHE ,
Secrétaire du comité central d'instruction primaire de Paris, président de la société pour l'instruction élémentaire.
Imprimerie de H. FODRNIBR et C% rue Saiiit>Ucno!t, 7.