III. Voyelles ouvertes ou basses
95. En fait de voyelles ouvertes, le français possède: les voyelles d'avant [e] et [œ], avec les nasales correspondantes [l\ et [œj; la voyelle d'arrière [d] et le son nasal correspondant [5]; — enfin [a) et [a], ainsi que la nasale [à].
96. La voyelle [e], dite «e ouverh, s'articule sans arrondissement des lèvres, et avec la langue encore plus éloignée du palais que pour la voyelle [e); c'est donc une voyelle d'avant basse, non arrondie {low-front).
Exemples d'Ie] bref: [t^l] {tel), [pel] {pelle), [det] {dette), [kjem] [crème), [ren] {renne), [tet] {tetté), [letf] [lettre).
Exemples d'[c] long: [t£:t] [tête), [re:nj {reine), [/e:n] {chaîne, chêne), [p£:r] {père, pair, paire., perd), [fc:r] {fer, faire), [le:tj] {l'être).
Une voyelle analogue se trouve en italien (le soidisant e largo ou aperto): tempo, testa, ecco, bello, et en anglais devant r: there, fair, etc. L'[e] français est un peu plus ouvert que \'å allemand dans wàhnen, ivShren, gdhren, tàtig et que I'æ danois dans græde, mæle, falde, sælge; il est un peu moins ouvert que Ve espagnol dans esQ, es, coheie et que I'æ norvégien dans lære, være {suéd. tara, varma).
97. Lorsque [e] se trouve en syllabe non accentuée, son articulation se modifie quelque peu, en ce sens que
^dbvGooglc
la langue remonte légèrement, ce qui donne lieu à un son intermédiaire entre [e] et [e]: nous avons alors un e demi-ouvert, lequel arrive souvent à se confondre presque avec un [e]. Ainsi il y a une différence très sensible entre la voyelle initiale de [3e:m] (j'aime) et celle de l'infinitif [sme] [aimer): la première est non seulement plus longue, mais aussi plus ouverte que la seconde; cette différence n'est ici notée par aucun signe spécial. Nous retrouvons te même son intermédiaire dans maison, esprit, espérer, essaim, examen, traité, etc. Nous n'avons pas le même [e] dans traite et dans traité. On écrit pèlerinage, pèlerin, mais la plupart des Français prononcent presque comme s'il y avait pèlerinage, pèlerin, et beaucoup même articulent franchement un é. Pour ce qui est des monosyllabes atones mes, tes, ses, ces. les, des, le style familier leur donne un e fermé; on dit ainsi couramment [3vølevwa:r] (/e veux les voir), [dezom) (des hommes), etc.: mais la prononciation ouverte persiste dans le style élevé, emphatique: [lasystisimmanÆtde/oiz] {la justice immanente des choses). La très intéressante anthologie phonétique de M. Koschwitz, Les parlers parisiens, nous montre que Daudet en lisant à haute voix «La chasse à Tarascon» se sert de \'e fermé, tandis que le Père Hyacinthe emploie \'e ouvert; au sujet de M. G- Paris, qui a lu un fragment des »Parlers français», le phonétiste allemand remarque: 'Les mots les, des, etc., que je lui ai entendu prononcer avec e ouvert dans ses cours, furent tous prononcés avec un e fermé.» L'anecdote suivante racontée par M. Legouvé (p. 77—78), nous fait assister aux efforts désespérés que tentent les professeurs du Conservatoire pour maintenir aussi large que possible l'écart entre la «bonne prononciation» et ta prononciation vivante: »Un amateur, qui se piquait de bien dire, demanda un jour
.,z.d.vCooglc
des leçons au célèbre tragédien Lafon. Il cherchait moins des conseils que l'occasion de s'entendre louer par un grand artiste. II choisit donc par flatterie le plus beau rôle de son maître: Orosmane.
. . . ton orgueil ici se serait'il flatté D'effacer Orosmane en générosité?
Reprends la liberté, remporte Wj richessesl
— Tais . . . richesses! dit brusquement Lafon en l'interrompant. — C'est ce que j'ai dit. — Non! vous avez dit: tés richesses! L'amateur continue:
A l'or de ces rançons, joins mis justes largesses.
— Mais justes, s'écrie Lafon. — Il me semblait avoir dit . .
— Vous avez dit: mes justes. L'amateur continue:
Au lieu de dix chrétiens que je dois t'accorder. Je t'en veux donner cent ... tu peux tés demander.
— Lais! L'amateur commence à se troubler.
Qu'ils aillent sur tes pas , . .
— Tais! — Pour le coup, l'amateur piqué, blessé, lui répond: Mais Monsieur! je parle comme on parle dans le monde. — Le monde est le monde. Monsieur, reprit Lafon froidement, mais l'art est l'art, la lecture est la lecture, et ses règles ne sont pas celles de la conversation.» Sans discuter la valeur de cette antithèse, nous ferons simplement remarquer que l'amateur était un excellent témoin de la prononciation actuellement dominante même dans les milieux les plus cultivés. Il semble que la prononciation fermée commence à pénétrer jusque dans la poésie, s'il faut en juger par ces vers de François Coppée:
^dbvGooglc
Moi, par les beaux soirs constelto, Je cherche des rimes sur les Bords de la Bièvre.
Mais il ne s'agit pas seulement des quelques monosyllabes très usités dont nous venons de parler. Tous les [e] finaux font en ce moment leur évolution vers l'é fermé. La conjonction mais tend à se confondre avec le possessif mes, autrement dit à se prononcer [me]; et le cas est le même pour les composés jamais, désormais. Quant aux finales des imparfaits, on choque beaucoup moins les Français en prononçant je désirais comme désiré qu'en faisant sentir un véritable [e] ouvert. Seule la désinence -ais des conditionnels se maintient encore assez ouverte, par opposition à la désinence -ai des futurs. — De même, on entend très souvent: (syksej, («kse). [syje]. [/atle], [emilfage], etc., pour: succès, excès, sujet, Châtelet, Emile FagueU etc. Ce phénomène curieux se retrouve aussi en suédois moderne, et la fermeture des à est un fait caractéristique du parler stockholmien.
Remarque. L'[î] ou r[e] non accentué s'aniuït parfois dans la prononciation rapide et négligée; c'est en particulier le cas pour les monosyllabes les, des, mes, cet, cette, est, etc. Dans les textes qui reproduisent le parler populaire, on trouve des formes telles que : l's hommes, m's enfants, d's astres, etc. De même: cet homme >■ [stam], cette année > [stane], oh! cette histoire > [ostistîS :ar], cet idiot et c'est idiot > Istidjo], c'est-à-dire > [stadi:r], etc. - Que des amuïssements de ce genre se soient aussi produits dans le passé, c'est ce que prouvent des formes anciennes telles que: asture (pour: â cette heure), arter (pour: arrêter), etc.
98. La voyelle nasale [ë] correspondant à [s] se prononce avec la langue un peu plus abaissée; elle se rapproche donc plutôt de la voyelle orale que nous trouvons en italien dans ecco, bello. — Elle peut être brève {en syllabe ouverte) ou longue (en syllabe fermée et accentuée)
^dbvGooglc
Exemples d'[è] bref: [12] (lin). [pïty:r] {peinture), [te] {teint, tain, thym, tint), [vl] {vain, vin, vint, vingt), [sî] {sain, saint, sein, seing, ceint), [esté] {instinct), [dèdâ] {dindon).
Exemptes d'[2] long: [l&g] (linge), [tè-.l] (teinte), [fèt] (feinte), [sl:t] (sainte, ceinte), \kï:z] {quinze), [dï:d] (dinde).
99. La voyelle [œ] s'articule comme [e], mais avec arrondissement des lèvres; c'est donc une voyelle d*avant basse, arrondie (low-front-round); [œ) est un [e] arrondi, comme [ø] est un [e] arrondi, comme [y] est un [i] arrondi. — Elle peut être longue ou brève; mais elle ne se trouve jamais en position fmale: en d'autres termes, elle précède toujours une consonne (ex.: an bœuf [bœf]; mais: des bœufs [bø]). — Elle correspond à peu près au danois d dans Soren, smôr, gôre, au suédois o dans fôrst, mjôlk.
Exemples d'[ce] bref: [sœl] (sent), [nœf] {neuf), [œfj (œuf), [vœf] {veuf), [fœja:3] (feuillage).
Exemples d'[œ] long: [œ:r] {heure), [sœ:r] (sceur), [vœ:v] (veuve). [nœ:v] (neuve).
100. La voyelle nasale [œ], qui correspond à la voyelle orale [œ], s'articule avec la langue un peu plus abaissée et les lèvres un peu moins arrondies. Elle est tantôt brève (en position finale), tantôt longue.
Exemples d'[cèl bref: [œ] (un, Han), [gœj [Jean), [mœ] (Meung, Mun), [àprœtel {emprunter), [defœ] (défunt), [parfœj (parfum).
Exemples d'[cè] long: tâè:bj] (humble), [3âprâè:t) (/Vmprunte), [defœ:t| {défunte).
Remarque. Il arrive assez souvent qu'on entende des Français prononcer [ï] au lieu d'[Æ], en d'autres termes que la voyelle [œ] se désaiTon disse. C'est un relâchement contre lequel il est peut-être bon de prémunir aussi les étrangers. «Que de gens, dit M. Dupont-Vemon (p. 31), disent: <îiin, kelkiit, ckakin, in, pour aucun, quelqu'un, chacun, an! C'est une faute déplorable contre laquelle on ne se tiendra jamais trop en garde.>
^dbvGooglc
101. La voyelle [o], dite «o ouvert», s'articule avec les lèvres moins arrondies et la bouche beaucoup plus ouverte que la voyelle [o]; le dos de la langue est fortement abaissé. C'est donc une voyelle d'arrière basse,
arrondie [low-back-round). Il faut noter que dans l'articulation de r(D] la partie moyenne de ta langue se relève parfois vers le palais dur, ce qui fait que la voyelle se palatalise quelque peu, se rapproche du son [œ) et peut presque être considérée comme une voyelle mixte (cf. § 74}. Elle est tantôt brève, tantôt longue. Mais elle ne se présente jamais en position finale; ainsi on dit [setroj {c'est trop); 'mais: [ir3pema:bi] [trop aimable); comp. encore [do] {dos) et [dosje] (dossier), etc.
Exemples d'[3] bref: |Dt] [hotte), [mort] [morte], [nat] [noté), [bos] [bossé], [kom] (comme), [polj (Paul), [opital] (hôpital).
Exemples d'[3] long: [3:d] (ode). [ko:r] (cor, corps]. [mo:r] (mort), [\y.i] (loge).
Remarquons que [d] en syllabe non accentuée se prononce plus fermé qu'en syllabe accentuée, et tend à se rapprocher d'[o]; par ex. dans comment, poteau, etc.
102. La voyelle nasale qui correspond à [0] est [ô]; elle se présente comme brève {en position finale) ou comme longue (devant une consonne).
Exemples d'[ô] bref: [ô] [on, ont), [s3] [son, sont), [tô] (ton, thon), [15] (long), [mezâ] (maison], [nasjâ] (nation).
Exemptes d'[à] long: [5:t] (honte). [53:3] (songé), [I3:g] (longue), [k3:t] [conte, compte), [fo:t] (fonte). /K 103. La voyelle [a], que les Français appellent im- ...'
proprement «a ouvert», s'articule sans arrondissement des , ,lèvres; la bouche est bien ouverte, et la langue y repose à plat, très légèrement relevée vers la partie antérieure et médiane du palais; ce dernier trait s'exagère parfois
^dbvGooglc
dans le dialecte parisien, au point que V*a ouvert» passe presque à le ouvert, et qu'on entend à peu près [mômeri] (mon mari) au lieu de [mômari]. Le voyou parisien dit Péris, Montmértre, pour Paris, Montmartre. (11 est curieux de remarquer que cette déformation n'est pas sans analogie avec la prononciation copenhagoise de l'a; mais à Copenhague l'évolution de l'iï long a été poussée beaucoup plus loin). L'[a| français normal correspond à l'a espagnol dans nada, caza, mala. Il est le plus souvent bref, mais il peut aussi être long.
Exemples d'[a] bref; [ra] (ra(), [dat] [date, datte), [pat] [patte), [mal] (mal, malle), [madam] (madame), [ema] [aima, aimât), [mardi] (mardi), [pat^a] (patois), [vwa] (voix, vois, voit, voie), [mwa] (moi, mois).
Exemples d'(a] long: [parj] (page). [ba:r] (barre), [travail] (travail, travaille), [s^a:r] [soir).
104. La voyelle [a] s'articule sans arrondissement des lèvres, avec la bouche encore plus ouverte que pour la voyelle [a); ta langue repose à plat, normalement; [a] est de toutes les voyelles françaises la plus «basse», et celle qui exige la plus grande ouverture de bouche. Cette voyelle n'a pas de correspondant en danois; mais elle se rapproche beaucoup de l'a suédois dans mat, tala, haf, sal, bart, ainsi que de t'ii norvégien, surtout dans les dialectes de l'Est (taie, sal, mad). — Elle peut être tantôt brève (particulièrement en position finale), tantôt longue.
Exemples à'[a] bref: [ka] (cas), [ma] (mât), [ffwa] (froid), [kjwa] [croit, croix, croît), [bota:r) (bâtard).
Exemples d'[aj long: [a:mj (âme), [pa:l] (pâle), [pa:t] (pâte), [ba:tir] (bâtir), [pa:tjl (pâtre).
Pour bien distinguer r[a] de r[a], on s'exercera à observer la différence entre mâtin et matin, châsse et
^dbvGoo^Lc
chasse, mât et mû, mâle et malle, pâte et pûtte, grâce et trace, etc.
Remarque. Les Français eiu-mémes ne sont pas toujours d'accord sur la question de savoir si tel ou tel mot doit se prononcer avec un (a] ou avec un [a]. Cela dépend souvent des individus ou des provinces. L'[a] est très employé en Normandie et dans l'Est de la France, Mais en Bretagne et en Provence il n'est pas rare d'entendre par ex. le mot pûte prononcé comme patte, A Paris on prononce généralement [tais], [gra:s], [ka;se] pour.- tasse, grasse, casser, mais cette prononciation parait vulgaire i beaucoup de Français qui ne veulent pas tant ouvrir la bouche ei préfèrent dans ies mots de ce genre l'[a], qu'on pourrait appeler ta mince» bien plus légitimement que ta ouvert». — tll y a quelques jours, raconte M. Legouvé (L'art de la lecture, p. ;2), un jeune homme de province, plein de chaleur et de feu, me pria de lui donner quelques conseils pour lire en public, Réciteî-moi une fable de La Fontaine, lui dis-je. Il commença:
Du palais d'un jeune lapin , . .
Je l'arrêtai court: 'Apprenez d'abord le son véritable des a, et nous ver-
105. La voyelle nasale correspondante à [a] est (âj. Elle peut être brève (en position finale) ou longue (en syllabe fermée et accentuée).
Exemples d'[â] bref: [bâ] [hanc, ban), [grS] {grand), [dâ] {dans, dent), [râ] {rang, rend), [àfô] {enfant).
Exemples d'[5) long: [grÆd] (grande), [râ:3] {range), [pjôrt] {plante), [fjôis] {France).