CHAPITRE !V
107. Jusqu'ici nous avons toujours examiné les phonèmes comme étant isolés, indépendants les uns des autres; mais c'est là une abstraction dont la langue parlée ne nous donne pour ainsi dire pas d'exemple. Dans le parler suivi, les divers phonèmes se comportent à peu près comme les pierres dont l'ensemble constitue une bâtisse. Les phonèmes se réunissent en petits groupes ou syllabes, qui se réunissent à leur tour en groupes
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plus grands ou mesures, dont la longueur est très variable. Ainsi, avec les phonèmes [3, v, u, z, S, p, j, i], on forme une mesure composée de trois syllabes : [gvu -zà- pp] ; mais les groupements peuvent être plus courts et surtout plus longs. Par exemple, étant donnée cette phrase: Penché à sa fenêtre, U regardait ce spectacle avec un étonnement visible, les Français en la lisant la décomposeront en trois membres, le premier de ç syllabes [pà-Je-a-safgEtr], le second de 7: [il-r3-gar-de-s3-sp«k-takj], le troisième de 8: [a-ve-kœ-ne-tDn-mâ-vi-zi:bJl- L'une des difficultés principales de la diction française consiste précisément à bien couper les phrases en groupes de ce genre, en tenant compte à la fois du sens des mots, de leurs relations grammaticales et des nécessités de la respiration.
Remarque. Si l'on compare le groupe trissyllabique |5vu|za|pri] avec le *je yoas en prie' de la langue écrite, on remarquera tout de suite que ia division typographique en quatre mots ne se retrouve pas ■dans la phrase prononcée: ici le pronom je fait corps avec le pronom -vous, et les intervalles laissés sur le papier ne sont représentés par aucun arrêt de ia voix. Dans le langage suivi, les mots sont des unités simplement logiques, et non phonétiques; un groupe de sons comme [awardlatu] peut, suivant le cas, signifier: avoir de l'atout, ou: avoir de la toux. Cf. encore: la laine = l'haleine; la baisse = l'abbesse; l'avis = la vie; un signalement =: an signe allemand, etc. Une bonne partie des calembours qu'on peut faire en français, repose précisément sur cette absence de délimitation phonétique entre les mots. En voici une poignée d'exemples: Quelle est la fontaine de Paris qui fournil l'eau ia plus délicate.'' ~ Réponse: |laf5t>ndotin]. Quel est l'objet qu'on recherche quand on s'en dégoûte (sent des gouttes)? — C'est un parapluie. Qu'est-ce qui ressemble le plus aux prêtres? — Les épiciers: ils ont beaucoup de thé aa logis (théologie). On connaît ces deux vers de Marc Monnler, qui riment entre eux d'un bout à l'autre:
Gall, amant de la reine, alla (tour magnanime l). Galamment de l'Arène a la Tour Magne, à Nlme. Connu aussi, le vers suivant :
Mais il faut en sortir comme un vieillard en sort,
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vers qui excita l'hilarité générale, le second hémistiche ayant été inter prêté: comme un vieil hareng saar.
108. [I est beaucoup plus difficile qu'on ne pense de définir scientifiquement l'unité linguistique appelée syllab«, et le problème n'est pas encore complètement résolu. Sans entrer dans des discussions à ce sujet, disons, que la définition qui nous parait la meilleure est la suivante: Une syllabe est un groupe phonétique qui se prononce d'une seule expiration. L'élément constitutif des syllabes (ou son syllabique) est formé en français par des voyelles seulement, et jamais, ou presque jamais, par des consonnes, comme il arrive dans les langues germaniques. En français nous ne trouvons de consonnes formant syllabes que dans quelques interjections comme: [pst], [Jtj, etc., et encore avons-nous souvent ici des voyelles; psit ou pist, chut, etc. Ainsi donc, autant de voyelles dans un mot, autant de syllabes. Dans les mots port, porter, adorer, absurdité, uniformité, impossibilité, irresponsabilité, il y a respectivement 1, 2, }, 4, î, 6, 7 voyelles, et par suite i, 2, î, 4, 5, 6, 7 syllabes. Il est bien entendu que cetterègle s'applique à la langue parlée non à la langue écrite, et que les voyelles dont nous partons sont des voyelles phonétiques: dans un mot comme beau, on écrit trois, voyelles, mais on n'en prononce qu'une, la voyelle [o]; ce mot n'a donc en fait qu'une seule syllabe.
Remarque l. En dehors du Français, on pourrait citer beaucoupd'exemples où la syllabe est constituée par une consonne: dans les langues germaniques et Scandinaves, c'est souvent le cas pour les consonnes / et n. Ex.: ailemand ritten [ritn], handel [handl|; anglais coiton [katn], abseni [absnt], cattte [krtl), camel [ksml], rott{e}n, giv{e)n, riidl(e), schism, etc.; danois atten [adn], tratten [tr»dn], hesten [hïsdn], billetten [bil«dn], Karl [karl], hassel [hasi], etc.
Remarque i. Dans quelques langues, deux voyelles juxtaposées, mais de sonorité inégale, peuvent se prononcer en une seule syllabe.
Exemples: all. Baum, il. noi, poi, angl. mouse. Celte réunion de deux voyelles en une syllabe s'appelle diphtongue. M. Havel a observé, il y a longtemps, que le français normal, tel qu'on le prononce aujourd'hui i Paris, ne possède absolument aucune diphtongue. Dans pied, pais, oui, on ne prononce pas deux voyelles, comme nous l'avons déjà constaté, mais une voyelle précédée d'une consonne fricative. Il faut pourtant remarquer que d'une manière exceptionnelle des diphtongues se forment dans des rencontres de mots: à outrance, il a oublié, et parfois à l'intérieur des mots: paysan, chaotique, caoutchouc, extraordinaire, etc.
109. Le nombre des syllabes d'un même mot peut différer suivant qu'il s'agit de la conversation ou de la poésie. La plupart des différences proviennent de l'*c féminin», si instable (cf. § 85 et suiv.). En poésie, des mots tels que chaperon, paletot, sûreté, rareté, comptent pour trois syllabes; mais dans le français parlé ils n'en ont que deux, tout comme chevron, plutôt, surtout, cherté, etc. Un alexandrin comme celui-ci: «Une planètf d'or là-bas perce la nu^» a prosodiquement ses douze syllabes, mais il n'en a en réalité que neuf dans la prononciation ordinaire, et dix au plus dans la diction soutenue, qui ferait sonner \'e final de perce. Les poètes français obéissent donc à des règles fondées sur une prononciation disparue. C'est seulement dans les poésies populaires ou de caractère populaire qu'on se soustrait à la tyrannie de Ve muet. Citons entre autres ces exemples de Béranger: Moitié d' la gard' nationale S' composait d'anciens soldats.
fLa Gard, nalionali.J
Je n'suis qu'un' bouqu'tière et je n'ai rien;
Mais d'vos soupirs j'me lasse, Monsieur l' croque- mort, car il faut bien
Vous dir' vot'nomz-en (ace.
De même, Désaugiers a des vers comme: «V'ià c'que c'est que l'carnaval,» et plus récemment M. Richepin écrit:
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Ça giace l'sang, Mais gna d'chez soi Qu'pour ceux qu'a d'quoi.
Quoi qu'ça frail, c'qu'on m'donn'rail?
Ca n'pouirait [»'donner qu' du r'gret.
J'ai p'us b'soin, et c'pendant Un p'tit sou en attendant.
La suppression de \'e féminin est à peu près la règle dans les chansons de Bruant et de Xanrof.
Rappelons enfin que très souvent la poésie compte comme voyelles, autrement dit comme syllabes indépendantes, des /, des u, des ou auxquels l'usage donne une prononciation consonantique {|j, q. w]). Cf. § 5r, 60, 62. Le mot déception a en prosodie quatre syllabes, et trois seulement dans la prononciation ordinaire [desepsjS].
110. Les syllabes peuvent être ouvertes ou fermées. Une syllabe est dite ouverte quand elle se termine par une voyelle. Des mots comme vociféré, méprisé, bonté [bâte], enfant [SfS\, se composent donc exclusivement de syllabes ouvertes. Une syllabe est dite fermée quand elle se termine par une consonne: ainsi il n'y a que des syllabes fermées dans des mots tels que verbal, ternir, colporteur. Mais les conditions peuvent varier, et une même syllabe est sujette à changer de caractère suivant le groupe où elle entre. Comparez par ex.: la table est servie [la-ta-ble-scr-vi], et: une table d'acajou [yn-tab-da-ka-3u]. Ajoutons que la division réelle en syllabes n'a rien à faire avec la division typographique en mots; le langage parlé ne fait aucune différence entre les zones et les aunes, les deux groupes se prononçant de même [ie-zo:n] (cf. § 107. Rem.).
Du reste il n'est pas toujours facile de décider où
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finit au juste une syllabe et où en commence une autre; on trouvera dans les grammaires françaises pratiques des renseignements sur la division en syllabes dans la langue écrite.
Remarque. La langue parlée et !a métrique ne sont pas non plus d'accord 'Sur la question des syllabes ouvertes et des syllabes fermées; ainsi un mot comme escarmouche se compose en français de trois syllabes fermées [ES-kar-muj] ; en vers, il compte pour quatre syllabes, dont les deux premières sont fermées et les deux dernières ouvertes.