ASSIMILATION
161. On comprend sous le terme d'assimilation les modifications que les phonèmes isolés sont exposés à subir dans les groupes par suite de l'influence des phonèmes voisins. Ce genre d'assimilation reçoit aussi parfois le nom san-
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scrit de Esandhi», expression empruntée aux anciens grammairiens de l'Inde.
152. Dans les groupes où des phonèmes d'articulation différente se trouvent en contact forcé les uns avec les autres, il se produit fréquemment des modifications plus ou moins considérables qui résultent d'un compromis, d'un aplanissement plus ou moins complet des différences d'articulation. En d'autres termes, les phonèmes voisins peuvent s'influencer mutuellement de telle sorte que les particularités de l'un passent en partie ou même complètement à l'autre, ce qui évite un changement trop fort et trop brusque dans la position des organes vocaux. Si l'on compare par exemple les groupes [ki] et |ku] {cf. § 55), on remarquera facilement que la consonne modifie plusieurs de ses caractères pour s'adapter à la voyelle suivante. Tandis que le [k] devant [i] se forme assez en avant dans la bouche (médiopalatale) et que les lèvres ont leur position normale, le [k] qui précède [u] se forme plus en arrière (postpalatale) et avec les lèvres arrondies ou avancées. L'explication de ce double fait est dans la nature des deux voyelles: r{i] est une voyelle palatale non arrondie, !'[uj une voyelle vélaire arrondie. Ainsi dans les combinaisons [ki{ et [ku] nous avons en réalité affaire a deux espèces particulières de [k]. C'est ce dont il est aisé de s'assurer par l'observation directe; mais au point de vue acoustique la différence est si minime que l'oreille a peine à la discerner. Et pourtant, si nous considérons le développement historique de ces deux groupes, nous voyons qu'une différence insignifiante au début peut aboutir avec le temps à une divergence complète: il suffit de comparer le lat. cursum > fr. cours et le lat. cornu > fr. cor avec le lat. civitaiem [kivitatem] > fr. cité, le lat. cera [kera] > fr. cire,
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le lat, cervum [kcrvum] > fr. cerf. Ajoutons que dans plusieurs dialectes français modernes le [k] des groupes [ki] et [ky] s'est tellement avancé dans la bouche qu'il est devenu un son prépalatal, très voisin de [t], et qu'on représente parfois par un t dans les textes où l'on note le parler populaire; ex.: le tiare (== le caré). le cintième {= le cinquième). Et inversement le [tj devant un [j] se confond presque dans certains dialectes avec le [k] suivi de [j]: le «Dom Juan> de Molière en contient de nombreux exemples attribués au paysan Pierrot (acte II, se. i et suiv.}: qaien [= tiens), jesqitions {= jetions), piqaié (= pitié), etc. Le Dictionnaire Général donne le doublet reveiHtr — reverquier. Comparez encore, dans les «Femmes savantes», la forme étugué, pour étudié.
153. L'assimilation peut être régressive, progressive ou réciproque. Elle peut avoir lieu non seulement entre deux phonèmes voisins, mais aussi entre deux phonèmes qui ne se touchent pas; c'est ainsi que la vieille forme cerchier (cf. l'ang. search), développement régulier du lat. circare, a été supplantée par chercher, grâce à une assimilation harmonique de syllabe en syllabe (pour d'autres détails, voir Gr. hist., I, § 505 ss.}.
1° L'exemple des groupes [ki] et (ku) nous montre qu'un phonème peut subir l'influence d'un autre phonème suivant parce que certaines particularités d'articulation de ce dernier sont en quelque sorte anticipées par nous au moment où nous articulons le premier phonème. C'est ce qu'on a coutume d'appeler assimilation régressive, terme commode mais peu rigoureux, car on comprend bien qu'il ne saurait être question d'une véritable influence en arrière, mais d'une anticipation inconsciente ou subconsciente, d'un acte de prévision des organes vocaux. Les faits de ce genre sont nombreux dans le
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langage parlé, où les unités réelles sont bien plutôt des groupes que des phonèmes isolés.
Remarque. Rappelons que des étrangers débutant dans l'étude du français et mal faits aux consonnes sonores prononceront par exemple [jdje| (= changer) au lieu de [jaje]: en voyant venir le mot changer, ils prévoient du même coup la difliculié qui les attend â la seconde syllabe, savoir l'articulation du [j]; ils s'y préparent de bonne heure, ils prennent leur élan comme un cheval de course qui va franchir un obstacle; mais ils le prennent trop tot, et transforment mal i propos en sonore le \J] de la première syllabe, qui aurait dû rester sourd.
2" On donne le nom d assimilation progressive
au phénomène inverse, par lequel une particularité d'articulation propre à un phonème se propage au phonème suivant. Nous en voyons des exemples dans des mots comme pied, puis, clef, pré, etc., où l'influence de la consonne initiale se fait sentir sur la consonne suivante en la rendant sourde: [p^e], [p^i], [kje], [pje].
j° Dans certains cas il peut se produire à la fois une assimilation régressive et une assimilation progressive, notamment lorsque deux phonèmes en influencent un troisième placé entre eux. Qu'on se rappelle par ex. ce qui s'est passé pour le mot second: sous l'influence combinée des deux voyelles, la consonne sourde intermédiaire est devenue sonore: [s3k5 > ssgô) {cf. Gr. hist, I, § ^66, î); la forme qui en est résultée perd le plus souvent son [9] et devient alors [zgô], par assimilation régressive; comp. aussi [màmâ] pour [mamâ]. C'est par une double assimilation que la consonne latine [s], qui était sourde, a passé au [z] entre deux voyelles: lat. pausare > fr. [poze].
4" Enfin l'assimilation peut être réciproque, lorsqu'un phonème en influence un suivant et est en même temps influencé par lui: dans toi [t^a], le [t] se labialise à cause du [w], et le [wj perd sa sonorité à cause du [t].
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Comparez encore un développement comme celui du lat. limitem > esp. linde.
154. Il est impossible d'indiquer par des règles quand l'assimilation se produit et quand elle ne se produit pas, de même qu'on ne peut pas déterminer à l'avance si une assimilation sera régressive ou progressive. En français moderne, nous constatons ordinairement une assimilation progressive dans des mots comme enthousiasme, lyrisme, etc.: la glotte, tenue ouverte pour l'émission de la sourde [s], se maintient ouverte pour l'émission du [m]; mais nous avons déjà dit (§ ^9, Rem-) que l'assimilation inverse pouvait aussi se produire. De même le verbe subsister a actuellement deux prononciations: [subziste] et [sypsiste], et il est très difficile de décider laquelle est la meilleure.
155. L'assimilation peut porter sur tous les éléments qui constituent les phonèmes du langage, autrement dit sur le mode d'articulation et sur le point d'articulation.
156. Sonorité. Le passage d'une consonne sourde à la sonore correspondante et vice versa, constitue le mode d'assimilation le plus fréquent de beaucoup. C'est un phénomène phonétique banal et très facile à observer. Remarquons cependant, avant de donner des exemples, que l'assimilation de ce genre ne porte pas nécessairement sur toute la consonne modifiée; très souvent elle n'est que partielle et se fait sentir seulement au début ou à la fin de la dite consonne (cf. § 44),
1" Consonne sonore devenant sourde: chemin <^ U^ > |J"iJi^tfe;rl, coup de pied > fkutpîe], vaki de chambre > [valrtjôibj], le monde civilisé > (l9m5:tsivilize], // vienl de sortir > |ivjîtsDrti:r]. là-dessus > [latsyj, audessus > [otsy], médecin > [metsè], je te crois > IJtakj^a], le crains bien > [Jkjïbjï], église protestante > [eglispptes-
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tà:t], grog chaud > [gnkjo). savetier > [saft^ej, sauvetage > [softa:3), oisiveté > [waziftel, un brave cœur > [œbrafkœ;r], ils savent tout >■ [isaftu], ce qui prouve que >■ [skippfka], un cheval > [œ/fal], observer > [opserve], robe sale >■ [rapsa:!], etc.
2" Consonne sourde devenant sonore: passe devant > [pizàsvâ], Cap vert > [kahve-.r] avec Jean>[aveg- 3à], farche'/éque de Paris > [lar/9ve:gcl3pari], le seconde p3zg5), les provinces du Nord >■ [Ieppv2:zdyn3:r], Strasbourg > [sti'azbuir].
Ajoutons quelques exemples parallèles sans transcription phonétique:
// a la tête carrée. Il a la tête dure.
Un Arabe taciturne. Un Arabe déguenillé.
Un bec pointu- Un bec d'aigle
Une langue pointue. Une langue de vipère.
Un passe-port. . Un passe-droit.
Tu te reposes toujours. Tu te reposes beaucoup.
Une rade perfide. Une rade bien située.
Remarque. Pour les cas tels que: télé dure > [U(tdy;r], dilesdonc > {diddS}, etc., on peut se reporter à ce que nous avons dît plus haut sur les consonnes doubles (§ i;2].
157. Mode d'articulation. Lorsque deux phonèmes mis en contact s'articulent de façon différente, il peuvent prendre le même mode d'articulation; dans ce cas rentrent les phénomènes tels que labialisation, palatalisalion et nasalisation. Nous avons déjà parlé des groupes [ki] et [ku] (§ 152). Nous nous contenterons d'ajouter quelques mots sur la nasalisation. Il arrive très fréquemment qu'une consonne nasale exerce son influence sur la voyelle précédente; ex.: lat. cantare > (t/ànter] > [Jàte] {chanter); telle est l'origine de la plupart des voyelles nasales du français {voir§ 106, Rem.). —
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On peut constater des faits du même genre dans les consonnes: il y en a qui peuvent se nasaliser sous l'influence d'un phonème nasal avoisinant. C'est ainsi qu'on entend dans le parler rapide et négligé [pânâj pour [pâdâ] [pendant), [p^ïnmirr] pour [p^ïdmirr] [point de mire), [døzærenmi] pour [døzæredmi] [deux heures et demie), etc. Nous voyons dans tous ces exemples une consonne fermée dentale se nasaliser, autrement dit passer à [n]. Rappelons encore le Mnadies (< bna dies <; bona dies) de Rabelais (I, ch. 19), ofi le nasillement de Janotus de Bragmardo a transformé en [m] une fermée labiale. Plusieurs autres consonnes, par ex. [I, 3, s, v], peuvent aussi se nasaliser accidentellement. — Le phénomène inverse, savoir la perte de la prononciation nasale, se présente dans certaines formes du parler négligé; ex.: [ps^ø] [monsieur], [psâmkswi] [il me semble que oui); cf. § 59.
158. Point d'articulation. Ce genre d'assimilation n'est pour ainsi dire pas représenté en français moderne, et on n'a guère occasion de constater le rapprochement ou la fusion des points d'articulation de deux consonnes voisines. Mais ce cas est fréquent en danois; ex.: komfekt, komfirmere, komfiskere, hangklæde, langkort, etc.; comp. encore: dan. hente (d'un hemte primitif), lat, eandem, quicunque (pour eamdem, quicumque). etc.