LES IMPÔTS ET 1,'ÉTAT
Faites-vous donc autre chose que demander la ciéation de nouveaux impôts , lorsque vous adressez à l'Etat de nouvelles demandes? A tout instant j'entends dire : L'Etat devrait faire ceci; il devrait faire cela. On lui demande de donner du travail à ceux qui n'en ont pas , de fournir du pain à ceux qui en manquent. On lui demande de faire de nouvelles routes , de creuser des canaux, de couvrir le pays de chemins de fer. On veut qu'il instruise gratuitement les enfants, qu'il secoure la vieillesse et qu'il soulage toutes les infortunes. Le commerce demande à être favorisé; l'agriculture veut des encouragements , elle désire que l'Etat lui fournisse l'argent dont elle a besoin. On veut qu'il répare tous les maux causés par les sinistres, les incendies, la grêle et les inondations ; on lui demande de se mêler de tout, d'intervenir partout ; on lui demanderait volontiers de tout faire, de manière que nous n'eussions plus qu'à boire, manger el dormir. Eh! mes amis, soyons donc conséquents. L'Etat n'a rien, ne possède rien, il n'a que ce que lui fournissent les impôts. Lui demander tant de choses, c'est le mettre dans la nécessité de créer de nouveaux impôts.-
— Ce que vous dites est bien vrai, s'écria l-on de toutes parts.
— Savez-vous d'où vient cette inconséquence? C'est que nous ne nous faisons pas une idée exacte de ce qu'est l'Etat. Nous en faisons un être réel , tandis que l'Etat n'est qu'un mot pour désigner la chose publique, la réunion de tous les intérêts, ou l'administration chargée d'y veiller. L'Etat est un être idéal à qui chacun de nous di'mande beaucoup de bienfaits et peu d'impôts ; on veut qu'il donne beaucoup et qu'il prenne peu. On lui demande de tout faire, et en même temps on lui dit de supprimer ou de diminuer tous les impôts, parce qu'on ne réfléchit pas que l'argent dont il dispose , c'est vous, c'est moi, c'est nous qui le lui fournissons, c'est-à-dire tout le monde.
Comprenons mieux les choses, et nous ne demanderons à l'Etat que ce qu'il peut faire. L'Etat n'est que la représentation de tous les intérêts du pays, el le gouvernement est la vaste administration lépundue sur toute la surface du teiuitoire, pour faire ce qu'exigent ces intérêts. Si nous voulons qu'il s'acquitte bien de sa mission, ne lui en demandons pas plus qu'il n'en peut faire.
—Mais qu'est-ce que le gouvernement a essentiellement à faire? demanda M. Vieulin.
396 VJNGT-CINQUIÈME ENTRETIEN.
— Ce qui est le but de son existence, reprit .M. Dupré. Or il est institue avant tout pour proléger les citoyens et garantirleur liberté, leurs biens et leur vie. En outre, pour remplir sa mission protectrice , l'Etat doit se charger des choses que les citoyens ne pouiTaient pas faire par eux-mêmes. Mais il s'agit de bien établii la limite entre ce qu'il doit faire et ce que les citoyens feraient aussi bien et même mieux. Ce que le gouvernement ou l'administration peut faire en dehors de sa mission essentielle, qui est de veiller à la sûreté et à la salubrité, c'est d'assurer l'instruction aux pauvres, de construire les routes, les ports, d'encourager l'établissement des bibliothèques, musées et auties moyens d'instruction, de favoriser le progrès des sciences et des arts. Mais n'allons pas trop loin, et ne lui demandons pas de faire ce dont les particuliers s'acquittent mieux que lui. En France, par exemple, nous sommes trop portés à le charger de faire ce que nous pourrions exécuter nous-mêmes.
Nous avons maintenant un exemple qui doit nous faire reconnaître notre erreur. Nous étions portés à croire autrefois que l'Etat seul pouvait se charger des grands travaux publics, et aujourd'hui nous voyons des compagnies de simples particuliers exécuter, à l'aide^des capitaux réunis des citoyens, ces grandes lignes de chemins de fer dont chacune exige plusieurs centaines de millions, c'est-à-dire des sommes bien supérieures à celles qu'on aurait osé proposer à l'Etat d'y consacrer. Ne recourons donc à l'Etat que lorsque c'est nécessaire; alors l'Etat, ayant moins à dépenser, aura moins à demander à l'impôt; en se renfermant dans sa mission, il la remplira mieux.
— Il semble, d'après cela, dit M. Vieulin, qu'il resterait bien peu de chose à faire an gouvernement.
— Ce qu'il aurait de mieux à faire, M. Vieulin, c'est de faii-e le moins possible, de laisser agir l'intéi-êt piivé et de s'en rapporter à lui du soin de pourvoir à l'intérêt général, mais en veillant à ce que personne n'empiétât sur le droit des autres. Assurer la liberté est déjà une tâche immense; mais, la liberté assurée, lions-nous à elle des soins d'accomplir ce que nous demandons aujourd'hui à l'Etat. La liberté fait naturellement, sans frais, sans embarras, ce que le gouvernement ferait avec plus de peine et de dépenses. Je vous en donnerai un exemple. Rien n'est
LES IMPÔTS ET l'ÉTAT. 397
aussi important que d'assurer la subsistance des citoyens, et cependant l'Etat ne fait rien pour cela, c'est l'intérêt privé qui s'en chai'ge. Si, dans notre village seulement, M. le maii'e devait avoir le soin d'approvisionner la commune et d'y faire venir chaque jour de marché ce qui est nécessaire à la nourriture des habitants, quel travail! «quelle peine! Que serait-ce donc s'il s'agissait d'une grande ville, d'un pays tout entier? Voyez ce qu'il faut pour entretenir une armée de cent mille hommes : quelle vaste organisation ! quel nombre d'employés! quel immense matériel ! quelle complication de rouages !
Voyez au contraire ce qui se fait dans une ville comme Paris. Chaquejour la nourriture de ses quinze cent mille habitants lui arrive de l'est, de l'ouest, du nord et du sud, de dix, vingt, cinquante, cent et deux cents lieues. Personne ne s'en mêle et rien ne manque; l'intérêt privé pourvoit à tout. Chaque matin, tout ce qui est nécessaire à une aussi vaste agglomération se trouve à sa place, à point nommé, et tout y est en quantité suffisante, parce que, selon que les denrées se sont plus ou moins bien vendues aujourd'hui ou cette semaine, on en apportera plus ou moins domain ou la sem;iine prochaine. Et que fait le gouvernement dans une circonstance où la régularité des approvisionnements importe tant à la vie d'une grande multitude? Il ne fait rien et il fait beaucoup ; il se contente de garantir à chacun aide et protection, il tient la voie publi(iue libre, il assure la police du marché ;eirinlérèt privé, sur d'être protégé dans ses transactions, fait de lui-même tout ce qu'exige l'intérêt public.
DE l'association ET DE SES DIFFÉRENTES FORMES. — ASSOCIATIONS ENTRE OUVRIERS ET PARTICIPATION DES OUVRIERS AUX BÉNÉFICES DES PATRONS.
Pendant longtemps les ouvriers de Mirebcau s'étaient contentés de se pl.iindre. comme partout, de la difficullé qu'ils trouvaient à vivre, de leur dépendance à l'égard des inailres et de rinsuffisance des salaires. Ces plaintes se terminaient toujours par l'expression du désij- de voir changer une situation pareille ; mais tout se bornait à des vœux pour un meilleur avenir, qu'on altendait on ne sait d'iiù. Cependant il n'en était plus de même depuis quelque temps Le docleur, en leurmonlranl les choses sous leur véritable aspect, avait donné un autre coui"S à leui-s idées.
Ils avaient compris qu'au lieu de tout attendre des autres, ils devaient chercher en eux-mêmes les movens d'améliorer leur position. Le tout était de lestromer, et ils s'en occupaient sérieusement. Des enlrelieus fré()uenls a\ aient lieu à ce sujet entre les ouviicrs de la mauufaclure cl ceux des Torges. Des plans étaient proposés et discutés, des idées émises, attaquées et déienducs.
De leur côté, les piopriétaires de la manufacture et les maîtres de forges se préoccupaient des moyens de cimenter la bonne intelligence qui régnait entre eux et leurs ouvriers, et d établir entre tous une véritable communauté d'intérêts. Il» avaient eu à ce sujet plusieurs conférences , et ils avaient concerté les ba d'un projet qui leur paraissait atteindre ce but.
Léonard était Tàuie des réunions des ouvriers; plusieurs fol il avait été leur interprète, il le fut encore à la réunion suivante.
— Monsieur, dit-il en s'adressaul au docteur, nous savons l'intérêt que vous nous poriez ; et ccmime vous ne vous lassez jamais de nos questions, permettez-nous de vous en adresser encore quelques-unes avec franchise.
— Très-volontiers , mes amis ; vous savez que je n'ai pas plus grand plaisir que de pouvoir vous êti-e utile.
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DIFFÉRENTES FORMES d'ASSOCIATIONS . 399
— Mais, continua Léonard, comme ce dont nous avons à vous parler concerne beaucoup les rapports des ouvriers avec les maîtres, je prie ces messieurs, qui ont des intérêts un peu différents des nôtres, de ne pas se blesser de la vivacité qu'une ancienne habitufic pounait nous faire mettre dans nos paroles.
— Tu peux parler ï^ans ciainle, dit M. Lenoir, prenant Ja parole; nous le connaissons d puis longtemps, et si nous avons quelquefois combattu tes idées, tu sais que nous apprécions la francliise et la générosité de ton caractère.
— Je vous remercie de celte bonne opinion, et j'y répondrai en déclarant franchement que, d'après notre manièie de voir, le grand mal de la position des ouvriers provient de leur dépendance vis-à-vis de ccuv qui les emploient. Nous croyons donc qu'il serait de leur intérêt lie diminuer cette dépendance.
— Je suis tout à fait de ton avis, Léonard, dit M. Dupré.
— Je suis bien aise de voir que nous sommes du même avis sur ce premier point, reprit Léonard; cela me fait espérer que nous nous entendrons aisément sur le reste Je dirai donc que le grand inconvénient de la position des ou\riers est leur dépendance. Ainsi leur existence dépend de la posiiion d'un fabricant ; leur sort est lié à celui de ses affaires, sur lesquelles ils n'ont pourtant aucune action. Tant qu'il prospèi'C, ses ouvriers ont du travail; s'il échoi:e, par sa faute ou autrement, par dissipation ou par négli;.;ence, par manqiie d'habileté ou par imprudence , ils peuvent se trouver sans pain avec leui-s familles Le fabricant est |)uui de sa témérité, je le sais, par la perte de sa fortune ; mais il entraîne dans sa ruine les ouvriers qui, comptant sur sa prudence et sur la sagesse de ses calculs, ont fait dépendre leur exi>tence de la sienne. Convenez qu'il est triste d'être exposé continuellement à devenir la victime des fautes des autres.
— L'inconvénient que tu signales est réel, répondit M. Dupré ; cependant il est loin d'êlce aussi grand que tu veux bien dire. Tu te l'exagères peut-être un peu parce que vous êtes ici dans une situation partie lière. Vous n'avez qu'une seule maïujfactiu'e occupant un grand nombre d'ouvriers qui se trouveraient sans ouvrage, si la fabriijue croulait, que Dieu nous en préserve ! Aussi je comprends votre sollicitude. Mais ordinairement les fabriques
qui emploient beaucoup d'ouMiers sont groupées dans des centres d'industrie, de sorte <jue si l'une manque, les ouvriers trouvent à s'employer ailleurs. Leur existence n'est donc pas autant compromise qu'on pourrait le croire par cette dépendance. C'est d'ailleurs un pou le cas de tout le monde, nous dépondons tous plus ou moins des autres. Le sort du fabricant dépend du succès de ceux avec qui il fait des affaires; la ruine ou la banqueroute des autres entraîne souvent la sienne.
— Oui. M. Dupré, mais il ne dépend pas d'un seul homme.
— C'est vrai, Léonard; mais il a précisément plus de chances contre lui , à cause des pertes auxfjuelles il est exposé de toutes parts. Celle dépendance de l'ouvrier n'offre dailleius des inconvénients que dans les grandes industries, où les élabliàsements sont moins nombreux et où ils attachent à leur sort une population considérable. Elle n'a réellement pas lieu dans la pelile indusliie, qui occupe au total infiniment plus de bras, parce qu'elle est répandue partout : si un atelier ou un chantier se ferme, l'ouvrier passe dans l'atelier ou le chantier voisin, et tout est dit. Elle n'existe pas du tout dans l'industrie agricole, qui, à elle seule, occupe en France plus des deux tiers des bras. Si un fermier se ruine, un autre le remplace; mais la terre doit toujours être cultivée, le journalier reçoit son salaire, et il ne s'aperçoit du changement que parce qu'il voit un nou\eau visage.
Quels que soient du reste les inconvénients de cette dépendance, parcombioji d'avantages ne sont-ils pas compensés? L'ouvrier ne court aucune chance; son pain est assuré ; la paye, qui revient toutes les semaines ou tous les quinze jours au plus, le lui fournit régulièrement. Il n'éprouve aucune perte, n'a aucun souci, et chaque soir il peut s'endormir tranquille , sans inquiétude pour le lendemain. L'enlrepreneur qui l'emploie fera des pertes ou des bénéfices , il n'en sait rien et ne s'en trouble pas; il recevra toujours son salaire , la loi elle-même le lui garantit par un privilège spécial et avant tout autre créancier. Dans l'agriculture, le propriétaire, le fermier peuvent essuyer des calamités et perdre la moitié, les trois quarts de leur revenu ou de leur ferme : le journalier ne s'en ressent pas , il touche sua salaire comme dans les meilleures années.
DIFFÉRENTES FORMES d'aSSOCIATIONS. 401
— Sans doute, M. Dupté , il y a là un avantage pour les ou- \riers; mais n'cst-il pas quelquefois payé bien cher? Les ouvriers ont la peine, et les maîtres ont le profit.
—Encore une phrase que tu ne devi-ais plus répéter, Léonard. Tu sais bien que ces grands profits se réduisent souvent à l'intérêt du capital engagé dans l'entreprise. Mais j'irai plus loin et j'admettrai qu'en sus de cet intérêt, un industriel fasse encore un bénéfice double. Eh bien , crois-tu que ce bénéfice soit trop considérable pour toutes les charges qu'il doit supporter et dont pas une ne pèse sur toi, pour les soucis qui l'accablent et que tu ignores? Voyons un peu.
Il doit s'indemniser de l'usui'e subie par l'outillage et les constructions qui constituent son établissement. Il lui faut se garantir contre de nombi-euses chances qui ne dépendent pas de sa capacité, de son activité et de sa gestion, mais d'une foule de causes étrangères , telles que l'infidélité d'un agent, l'insolvabilité des débileurs, la concurrence d'industriels mieux favorisés par la position, par le prix de la main-d'œuvre ou des matières premières. Il doit supporter encore toutes celles qui résultent d'un retard dans la vente, de la détérioration de ses produits par mille causes divei ses, et de leur dépréciation par suite de l'inconstance et des caprices de la mode. Je ne parle pas de tout le talent qu'il lui faut, des ressources d'esprit qu'il doit avoir, de ses études continuelles pour découvrir les bonnes chances, pour échapper aux mauvaises, pour saisir les occasions favorables et les faire naître, pour épier et deviner le goût du public.
— Vous avez raison, M. Dupié; après ce que vous nous avez fait voir des services que les capitaux rendent à la société , ce bénéfice n'est pas injuste. S'il m'a échappé une expression impropre, c'est, comme je vous l'ai dit d'a\ance, un reste d'ancienne habitude. Mais enfin j'aimerais mieux ce bénéfice dans la poche des ouvriers que dans celle des maîtres.
— Je ne dis pas non, Léonard ; mais comment faire?
— U faudrait qu'il n'y eût plus ni maîtres ni ouvriers, ou plutôt que chacun fût à la fois maître et ouviier.
— J'entends, Léonard; tu veux parler du principe d'association dont il a été beaucoup question depuis quelque temps.
— Précisément, M. Dupré.
— Eh bien , parlons-en : je le ferai d'antant pins volontiers que c'est une desqneslionsd économie politique qui se rattachent à relies du travail, du capital et des salaires, dont nous nous sommes occupés. Mais de quelle espèce d'association veux tu parler? car il y a bien des modes divers d'association. 11 y a l'assucialion ordinaire entre deux ou trois personnes qui , n'ayant point chacune de moyens suffisants, unissent leui's fonds pour ouvrir un magasin ou élever une fabrique.
Il y a aussi l'association entre un grand nombre d'individus qui, sous le nom d'arfio?»?ja<)TS, unissent leurs capitaux pour exécuter en commun quelque grande entreprise qui exige des ressources considérables. C'est ainsi qu'a lieu en général l'exploitation des mines et celle des chemins de fer. l'rend part qui veut à ces associations : il suffit de verser entre les malus de la compagnie une somme propr.rlionuelle au nombre d'actions qu'on désire avoir dans l'entreprise; on ne risque alors que le montant de ses actions. Ce nouveau système d'association est un des grands bienfaits de notre époque : il permet d'entreprendre une foule de grands travaux, et il offre aiix plus pelili-s bourses, aux ouvriers eux-mêmes, le moyeu de coopérer aux plus grandes entreprises el d'avoir part aux bénéfices qu'elles rapportent.
Il y a encore l'association entre ouvriers d'une même industrie unissant leurs efforts pour s'occuper d'une fabrication quelconque.
— C'est de celle-ci que je veux parler, M. Dupré. C'est celle qui me parait la plus propre à améliorer la condition des ouvriers; elle doit assurer leur indépendance, el je crois qu'à l'avenir elle jouera un grand rôle dans la société.
— Je crains (jue tu ne te fasses illusion, Léonard. Cette association entre ou\riers ne leur ofl'rirait pas les avanlagesque tu crois, et en revanche elle présente bien des diiricultés. Voyons d'abord lesavan'a.;es.
On a bientôt fait de parler des bénétices de cinquante, de cent mille francs, que réalise tm manufacturier. Cela parait énorme, et l'on ne fait pas atleiition que ces bénéfices sont proportionnels aux capitaux et au nombre d'ouvriers employés; cependant on ne les fait pas toujours. Admettons cependant que , dans une manufacture eiijployant mille ouvriers, ou fasse constamment un
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bénéfice net de cinquante mille francs. Si on le répartit chaque année entre les ouvriers , connbien cela fera-t-il pour chacun? Cinquante francs, le calcul est bien simple.
— Eh bien, c'est toujours cinquante francs de plus; et cinquante francs, c'est beaucoup pour un ouvrier; mais la somme pourrait être plus forte.
— Double ce bénéfice, si tu veux, Léonard, j'y consens, quoique ce soit exorbitant Cela ne fera toujours que cinq sous par jour pour chaque ouvjier. Et encore, remarque-le bien, ce sera dans les bonnes années, dans celles où la fabrication est le plus prospère. Dans les aimées ordinaires , ce sera deux ou trois sous , un peut-être dans les années médioc,res , et rien dans les mauvaises. Bien plus, il faudra quelquefois rapporter à la masse une portion de son salaire; car le fabricant est fiéquemmeni en perte, vous le savez. Aujourd'hui vous restez étrangers à ces pertes ; mais il faudiait bien les supporter quand vous partageriez les bénéfices.
— (Test juste, M. Dupré; mais ces pertes seraient bien moins grandes dans le système de l'association, car ce qui les occasionne, ce sont les fausses spéculations des industriels, c'est la concurrence effrénée qu'ils se font.
— Crois-tu donc. Léonard, qu'une association ne serait pas exposée à se trompei'? Une association se compose d'hommes tous sujets à l'erreur et qui ne deviennent pas parfaits en y entrant ; je crains, au contraire, que chacun n'y apporte ses défauts, ses passions, et, avecledé^rde faire triompher ses vues particulières, un esprit d'opposition pour ce qui est proposé par les auti'es. .Nous savons comment les choses se passent dans les réunions nombreuses : c'est raiement le parti le plus sage qui l'emporte. Chacun émet son avis . soutient son opinion ; on parle pour, on parle contre, on se dispute, on s'échaulVe, et, de guerre lasse, on adopte un moyen terme qui se trouve sans valeur, car il n'y a que les mesures nettes et franches (|ui obtiennent un plein succès. Alors l'association languit et s'épuise, elle donne des pertes au lieu de procurer des bénéfices. La division se met entre les ouvriers , chacun reprochant aux autres le manque de réussite; on s'aigrit, on se décourage et l'on se sépare. Voilà, je le crains, l'avenir réservé à la plupart de ces associations.
404 VINGT-SIXlftME EXTUETIEN.
— Vous ne voyez pas les choses en beau, M. Dupré.
—Je les vois telles qu'elles sont, Léonard, parce que je connais les hommes ; aussi je ne me fais pas d'illusions. Je ne fais, d'ailleurs, que l'histoire des neuf dixièmes des associations que nous avons vues se former depuis une vingtaine d'années. L'expérience a montré de combien de difficultés elles sont entourées. Je ne dis pourtant pas qu'on ne puisse quelquefois les surmonter; mais ce n'est pas aisé.
— Dans tous les cas, dit André, il n'y aurait pas la concurrence désastreuse que se font les maîtres et dont nous sommes les victimes.
— Dis donc plutôt que vous en profitez, puisque c'est elle qui fait hausser vos salaires. Mais pourquoi donc l'association supprimerait-elle la concurrence? Est-ce que vous prétendez réunir en une seule association tous les ouvriers de chaque industrie? Je ne sais trop comment se gouvernerait cette gigantesque société et quels frais immenses d'administration elle entraînerait; je ne m'en occupe pas, je vous laisse seulement y réfléchir. Mais ce qui m'edraye, c'est que ce serait constituer un monopole au profit des ouvriers de cette industrie et mettre le public à leur merci pour tous les objets de leur fabrication. S'il plaisait à l'association des cordonniers de faiie payer les souliers quinze francs au lieu de dix francs , il faudrait en passer par où" elle voudiait. Nous serions de même à la discrétion de l'association des tailleurs , et ainsi de suite ; c'est-à-dire que les consommateurs dépendraient du bon plaisir des producteurs.
— Mais, monsieur, dit Léonard, il n'est pas question de réunir tous les ouvriers d'une industrie en une seule association où ils seraient forcés d entrer : ce serait une espèce de communisme, et nous n'en voulons pas. Je veux parler seulement d'associations volontaires. S'associe qui veut, et comme il veut.
— Alors c'est la coiicurrence; seulement, au lieu d'avoir lieu entre les individus, elle s'exerce entre les associations ; le résultat est le même. Les associations cherchent à attiier la clientèle, à se procurer les matières au plus bas prix, à diminuer leurs frais de production, et, quand la vente va bien, elles fabriquent le plus possible afin de proliter des circonstances. C'est-à-dire qu'il y aura diminution des bénéfices et de ce qui représente le ta-
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laire; vous aurez les mêmes effets qu'aujourd'hui et pires encore ; car, dans le système de l'association, le salaire de l'ouvrier se confondant avec le bénéfice du maître, la concurrence des associations diminuerait l'un en diminuant Tautre. Voilà à quoi se réduisent bien souvent ces brillants résultats qu'on fait sonner si haut. Voyons maintenant les difficultés.
Les ouvriers, en se réunissant en association, n'ont sans doute pas en\ie de faire payer au public les avantages qu'ils espèrent en retirer. Ils veulent seulement profiter des bénéfices que les capitalistes font aujourd'hui,
— Sans doute, M. Dupré; nous ne demandons pas davantage.
— Eh bien, pour laisser le public en possession des avantages dont il jouit, et dont voiis jouissez tous comme consommateurs, il faut laisser la production organisée comme elle est maintenant. C'est en, la concentrant dans de vastes ateliers et en emphjyant des machines coûteuses et un puissant outillage , qu'on est parvenu à mettre tant d'objets à la portée des classes peu fortunées. 11 fautla maintenir surce pied, si l'on veutconscrver les résultais. J'entrevois donc bien la possibilité de l'association dans les industries où il ne faut que de faibles capitaux et des ateliers d'un petit nombre d'ouvriers. Je ne la vois plus dans la grande industrie, c'est-à-dire dans celle qui excite le plus de plainles et de convoitises à cause de ses dehois brillants et de ses grandes agglomérations d'ouvriers. Celle-là exige des bâtiments et des terrains immenses, un capital fixe considérable, et un capital de roulement non moins important. Comment les ouvriers se procureront-ils tout cela ?
— Mais, monsieur, l'Etat ne pouri'ait-il pas venir en aide aux ouvriers qui voudraient se réunir en association , et leur fournir le capital nécessaire pour monter la fabrique et pour marcher?
— Un instant, Léonard. L'Etat c'est nous tous. L'Etat n'a rien, ne possède rien ; c'est seulement lui caissier n'ayant d'autres fonds que ceux que les citoyens lui payent sous forme d'impôts. Ainsi, ce que tu proposes, c'est tout simplement de le faire fournir, en partie par ceux que tu veu.v supplanter, les moyens de leur faire la guerre. Est-ce juste, Léonard? Je m'en rapporte à toi.
— Alors, M. Dupré, comment voulez-vous que les ouvriei's
fassent pour se procurer les instruments du travail, dans l'état actuel de l'industrie, avec les grands capitaux qu'elle exige?
— Remarque bien, Léonard, que ce n'est pas moi qui dis aux ouvriers de s'associer; ce n'est pas moi non plus (pii les eu M.imerai. Mais, s ils le veulent, (ju'ils aient le courage de le (aire par eux-mêmes. Quand l'industrie exige de grands capitaux, elle exige anssi le concours de beaucoup d'ouvriers. Que les ouvriers qui veulent monter un établissement , grand on petit , tàcbent donc de se procurer d'avance ce qui leur est nécessairo. Qu'ils aient la force et la persévérance d'économiser pendant (juehpies années, afin d'amasser les cinq cents on mille francs qu'il faudra peut-être à cbacun. Constituez votre capital et établissez-vous, je ne demande pas mieux ; mais ne vous établissez pas sournoisement aux dépens de ceux «jue vous voulez supplanter.
— Comment, .M. Dupré, vous voulez sérieusement que quatre ou cinq cents ouvriers s'entendent pour économiser pendant plusieurs années, atln d'amasser entre eux les cinq ou six cent mille francs (pi'il f;uidrait poor monter une manufacture comme celle de MM. Leuoir et Dubuisson?
— Et pourquoi pas ? Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Tu veux que ces quatre ou cinq cents ouvriers s'entendent entre eux pour faire marcher la manufactiue lorsqu'elle sera en pleine activité et que le contact et la discussion des inlél'èls, qui résulteront de l'assoLialiou, amèneront entre eux des froissements continuels, et tu trouves difficile pour eux de s'entendre afin d amasser isolément pendant quelques années le petit pécule qui doit les mettre en état de réaliser une entreprise dont ils attendent leur indépendance et leur bien-être! Tu n'es pas conséquent. Sans doute, il faut du cc»urage à un jeune ouvrier pour lra\ ailler et économiser sans relâche pendant plusieurs années; mais on est digne d'entrer dans une association ou on ne l'est pas. Car, ne t'y trompe pas, il ne faut pas voir seulement dans l'association les avantages (ju'elle peut procurer, il faut voir aussi les devoirs qu'elle impose; ces devoirs sont nombreux et pénibles, et ils ajoutent aux diflicidlés de l'entreprise. C'est pour cela que je demande des âmes éneigiques et vigoureusement trempées, des âmes qui, par des efforts persévérants, se soient montrées à la hauteur de leur tâche.
DIFFÉRENTES FORMES D'ASSOCÎATIONS. 407
— Quelles difficultés et quels grands devoirs voyez-vous donc dans l'association ? demanda Léonard.
— J'y vois, reprit M. Dupré, une œuvre de sacrifice et de dévoûment; j'y vois le renoncement aux habitudes les plus chères à louvrior. U ne s'appartient plus, il appartient à l'association. L'ouvrier qui travaille dans une fabrique sous les yeux d'un chef, fait le travail qui lui est prescrit, et quand il l'a fait comme on le lui a demandé, son devoir est rempli. Le membre d'une association kii doit non-seulement son travail consciencieux, mais ses pensées et son secours de tous les instants, les efforts de ses bras et le concours de son intelligence. La prospérité de l'établissement n'est confiée à la surveillance de personne, mais à la conscience de chacun. Plus de liberté donc de satisfaire ses habitudes de paresse; il faut faire rendre au capital de l'association tout ce qu'il peut produire ; s'il est fait pour occuper les bras de cinq cents ouvriers, les cinq cents ouvriers doivent travailler cha(jue jour sans y manipier : un jour, une heure perdus sont un vol fait à tous. Il faut dans l'association l'abnégalidu de soimême, sacrifier ses goûts et son indépendance à l'œuvre commune; car le succès de l'association n'est assuié qu'à la condition d'un accord parfait entre les membres. Voilà poui-quoi je demande des hommes qui, en déployant la force la plus rare, celle de la persévérance, aient fait preuve des qualités nécessaires à la prospérité de l'association. El encore le succès me parait-il trèsdouleni, car j'y vois bien d'autres difticullés.
— En voilà cependant bien assez, murmura André.
— Ce n'est pas tout que le concours dévoué de tous les membres de l'association : il faut une tête à ce corps aux mille bras. Les bras exécutent, mais c'est la tète qui dirige, qui donne les ordres et qui imprime le mouvement. Sera-ce un conseil d'ouvriers, administrant, prenant les mesures qu'e.xige le soin des inlériHs de l'adininislratiou, vendant, achetant, distribuant le travail? On sait ce que c'est qu'un conseil qui administre : point d'unité, point de suiie dans les vues, et surtout point de promptitude dans les décisions; pendant qu'on d scuto sur le parti qu'on piXMidra, la fabriipie rivale agit, et l'association a le dessous Serace un chef unique? Mais comment se procurera I -on cet administrateur habile, homme de conseil et d'exécution, capable de
gérer les affaires de l'associai ion et de la faire lutter victorieusement avec ses concurrents ? El quand elle l'aura trouvé , comment le rétribuera-lH^lle pour s'assurer ses services? Il est Itien à craindre que, mal},'ré toute votre giniérosité, celui qui aura assez de talent pour remplir cet emploi diflicile, n'éprouve le besoin de recouvrer son indépendance, et que, renonçant aux chaînes plus ou moins dorées qui font de lui l'esclave de ses mille administrés, il ne préfère tenter la fortune pour son propre compte.
J'arrive maintenant à la rémunération des ouvriers et à leur position dans l'association. Ici je vois bien d'autres difficultés à résoudre. Doivent-ils apporter chacun le même capital, ou bien admeltra-t-on les associés qui se présenteront avec des capitaux différents ? Dans ce cas , quels droits conféreront-ils aux possesseurs? Quelle part donner<t-l-on immédiatement à chaque travailleur? car ils ne peuvent attendre, comme le capitaliste, la vente des produits. Quelle part distribuera-t-on sur les bénéfices? Quelle autre portion metlra-t-on en réserve pour parer aux éveulualilés ? car, prospère celle année, l'association peut être malheureuse l'année prochaine, et il faut faire face à tout. Est-on bien préparé à résoudre toutes ces difficultés?
— Mais, dit Léonard, je n'ai pas suffisamment étudié ce sujet pour pouvoir répondre à toutes ces questions.
— Je ne te dis pas d'y iép(»ndre , Léonard ; je te les signale seulement, afin que tu puisses à l'avenir voir la chose telle qu'elle est, et te prononcer en connaissance de cause. Dis-moi cependant sur quel pied seraient tous les ouvriers dans l'association.
— La question est compliquée, M. Dupré ; car les membres de l'association seraient à la fois ouvriers et propriétaires de l'entreprise. Comme ouvriers, il leur faut d'abord un salaire pour vivre. Quant aux bénéfices , ils y ont droit à la fois comme travailleurs, et en raison du capital qu'ils ont apporté. Mais ici la question se complique, car le travail de tous les ouvriers n'a pas la même valeur.
— Tu n'admets donc pas l'égalité de salaire ?
— Oh! non, M. Dupré, ce serait la ruine de l'association ; les paresseux ne feraient rien,et les ouvriers laborieux se lasseraient de travailler pour les autres.
— Tu as parfaitement raison ; mais je crains que tu ne viennes
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de prononcer la condamnation des associations en général. A part quelques hommes au cœur dévoué et généreux comme toi, je soupçoinne que l'association ne serait guère recherchée que par les paresseux qui s'imagineraient y vivre plus à l'aise sans travailler davantage , et que les ouvriers laborieux préféreraient le régime actuel, qui offre plus de facilités pour faire son chemin à celui qui a de l'activité et du talent.
Tu as très-bien fait, d'ailleurs, de repousser l'égalité de salaire ; cela montre ton jugement. Mais l'inégalité va créer bien des embarras à l'association. Dans une fabrique ou un atelier ordinaire, un ouvrier qui n'est pas content du salaire qu'on lui donne, se retire, et tout est dit. Mais, dans l'association, comment fera l'ouvrier qui ne se trouvera pas suffisamment rétribué? Ne sera ce pas la cause de discussions pénibles, la, source de divisions perpétuelles? Puis, comment fera l'ouvrier qui voudra se retirer de l'association ?11 a une part dans la propriété de la manufacture ; il lui revient aussi une portion des bénéfices , quand il y en a ; il est pourtant impossible de lui remettre à volonté l'une et l'autre. Faut-il donc qu'il aliène sa liberté, ou qu'il abandonne ce qui lui appartient? Et, en cas de décès , quels sont les droits de la veuve et des enfants? Comment concilier ceux que les lois leur accordent avec les intérêts de l'association ? Comment pourvoiera-t-on au remplacement des membres qui viendront à mourir et dont 1 absence laisserait un vice fâcheux? Et , si dans un temps de grande actiNité le tiavail des membres ne peut suffire aux commandes, l'association se résignera-t elle à ne pas profiter des circonstances, ou imitera-t-elle les entrepreneurs d'industrie en appelant le concours d'ouvriers salariés ? Dans ce cas, quelle condition leur fera-telle? Une d'embarras, Léonard ! que de difficultés dans une chose qui te paraissait si simple !
— t'est bien \rai, M. Dupré ; il y en a infiniment plus que je ne l'avais soupçonné. L'association me parait connue à vous une œuvre de sacrifice et de devoùnient, el je commence à croire que les résultats seraient fort au-dessous de ce qu'on est porté à croire avant d'y avoir suffisamment réfléchi. Et cependant il y a dans l'association quehjue chose qui me sourit, qui me semble propre à relever la condition de l'ouvrier. Je vous avoue que je renoncerais avec regret à celte illusion, si c'en est une.
— Non, Léonard, l'associali(»n entre ouvriers n'est pas une chimère comme celles que j'ai combattues et <jue je combattrai toujours dans votre propre intérêt. Hérissée de dilTicultés lorsqu'il s'agit d'une industrie qui ne peut s'exercer qu'avec le concours d'un grand nombre d'ouvriers, elleen oITre moins dans une fabrication (jui exige peu de bras. Elle en offre moins encore dans le cas d'associations temporaires entre ouvriers pour l'exéculion à prix fait de travaux d'une durée limilée ; ce pourrait même être une préparation et un acheminement à l'association permanente. Dans ces conditions, on peut trouver des ouvriers se connaissant bien, a.'jsez unis et assez dévoués pour triompher des difficultés ; mais il faut des ouvriers laborieux, assidus, économes, des hommes de cœur et d'énergie.
— D'après cela, dit André, vous ne conseillez pas l'association aux ouvriers ?
— Je ne la conseillerai lu ne la repousserai, paire que c'est une affaiie trop délicate ; mai >; !<' l* ii'pèle, j'y vois de trèsgrandes diflicultés.
— Et que pensez vous , demanda Léonard , de l'association entre patrons et ouvriers ; de celle dans laquelle un pali'on partage cha(iue année les bénéfices avec ses ouvriers, dins une proportion déterminée?
— Je te dirai d'abord que, malgré le nom qu'on peut donner aux arrangements de cette sorte, je ne puis voir là une association proprement dite. Une véritable assL»ciation supposerait le partage des perles et des bénéfices entre tous les associés. Or, dans le système dont lu parles, et que j'approuve du reste , je commence parle dire, je vois bien qu'on donne aux ouvriers une part dans les bénéfices, mais je n'ai jamais vu qu'on les appelAl à parla,L;er les perles; cela ne saurait éire, d'ailleurs, dans les conventions de ce génie ; l'inlércl des o ivriers ne le permettrait pas. En outre , pour qu'il v eût véritablement association, les ouvriers devraient discuter avec le patron les mesures à prendre pour la gestion de lenîreprise. Oi- aucun pation ne pjinrail y consentir dans les circonstances ordiiiaiies, car ce serait abdiquer entre les mains de ses ouvriers la direction de ses afl'.iires.
— t'ouiquoi donc les ouvrieis ne prendraient -ils pas part à la dijx^clion de l'exploitation dans laquelle ils sont intéressés?
DIFFÉRENTES FORMES d'ASSOCIATIONS. 411
— Parce que ce n'est pas possible dans leur position. S'ils avaient part à la direclion des affaires, le résultat, quel qu'il fût, leur serait dû, puisqu'ils seraient les plus nombreux j ils devraient donc siippoiler les pertes, comme ils partagent les bénélices ; or leur position ne le leur permet pas. Vous voyez par là qu'il n'y a réellement pas association dans un arrangement qui met la perle d'un seul côlé cl qui de l'autre ne met que les avantages.
— Eh bien , reprit Léonard, quel que soit le nom qu'on donne à un arrangement de ce genre, que doit-on en penser?
— C'est une bonne chose, répondit M. Dupré , utile aux ouviicrs, non moins utile aux patrons. D'un côté , elle améliore la position des ouvi'iers, en augmentant leur salaire de la part qu'ils ont dans les bénéfices. D'un autre côté , elle est avantageuse aux patrons; car, si elle diminue leurs bénéfices de la portion qu'ils cèdent à leurs ouvriers, elle les augmente en faisant de
■eux-ci des coopérateurs plus actifs, plus exacts et plus inlén-ssés i la prospérité de l'établissement. Les avantages que le patron accorde à sesouvrieis sont en effet une prime décernée a l'ordre, à l'intelligence, à l'esprit d'économie ; car ils ne peuvent les obtenir que moyennant certaines conditions d'exactitude, d'assiduité et d'attention au travail. Le patron obtient ainsi d'autres avantages en compensation des sacrifices qu'il s'impose.
Celte prime accordée par lui peut \arier de bien des manières. Ainsi, on peut convenir qu'après le prélèvenient des frais d'exploitation et de tous les déboursés du fabricant, les bénéfices seront partagés d'une certaine façon entre ses ouvriers et lui. D'autres foi^, afin de stimuler leur zèle et de les intéresser davantage à la prospérité de l'établissement et à la bonne confection des produits, on peut établir que, lorsque les bénélices dépasseront un chiffre déterminé, l'excédant se partagera entre eux et le fabricant. Dans ceitaines industries, on opère sur des matières brutes qu'on transforme en objets manufacturés : on convient alors que si, sans augmenter la main-d'œuvre, on obtient d'une même (juantilé de matières une plus grande quanlilé de marchandise, les bénéfices que donnera cet excédant seront l'objet d'un partage. Dans d'autres industries on emploie annuellement pour la fabrication une certaine quantité de combustible, mille tonnes, pai- exemple; on décide <jue si, sans réduire la fabrica-
tion, les ouvriers peuvent dconomiscr un dixième , un huitième de ce combustible, le bénéfice de l'économie sera partagé entre le fabricant et les ouvriers. Ailleurs la fabric.ition donne un déchet de 20 pour cent, je suppose, sur la nialière première : si par une plus grande attention, dit-on aux ouvriers, vous pouvez réduire ce déchet à 15, à 10 pour cent, vous participerez aux avantages de l'économie.
Dans ces ditTérents cas, c'est une prime que le patnm accorde à ses ouvriers afin de les porter à redoubler de soins, datteulion et d'économie. Mais, quelle que soit la nature de ces arrangements, c'est une chose utile pour tout le monde, une chose morale, de nature à établir une plus grande communauté d'intérêts et à resserrer les liens entre le fabricant et les ouviiers.
— Ainsi, dit Léonard, vous donneriez la préférence au système delà participation aux bénéfices du fabiicanl, sur le système de l'association véritable entfe ouvriers?
— 11 n'y a aucun doute, Léonard, parce (pie l'un est facilement réalisable, tandis que l'autre olTre des difficultés excessives. Et puis, voulez-vous que je vous dise ma pensée t(»ut entière ? c'c-. que, dans le système de la participation, un gain moral d'une haute importance, à mes yeux, vient s'ajouter au gain matériel.
La petite addition au salaire qui peut résulter, pour les ouvriers d'un atelier, de la p:uticipation aux bénéfices du patron, sera quebjuefois assez laible. Mais il y aura toujours pour eux un immense profit dans les habitudes de régularité, d'exactitude, d'ordre, de soin, d'attention, qui seront les conséquences nécessaires de cette participation. 11 y aura en outre une grande satisfaction morale dans l'idée qu'en travaillant pour le patron on travaille aussi pour soi. Le contentement de l'espiitet l'union des cœurs sont des avantages qu'on n'appiécie pas assez, mais que je vous crois assez éclairés pour prisera leur juste valeur.
— Merci, M. Dupré, dit Léonard, pour les bonnes pai'oles que vous venez de nous dire. Vos explications sur les avantages et les inconvénients des différents systèmes d'association ont achevé de dissiper nos doutes, et nous avons li'op de confiance en vous pour ne pas nous ranger à votre opinion. 11 ne dépendra pas de nous que nous ne vous donnions bientôt la preuve de nos dispositions à cet égdid.
DIFFÉRENTES FORMES d' ASSOCIATIONS. 413
— Cela ne dépendra pas davantage de nous , Léonard, sois-en bien sûr, — dit M. Lenoir, prenant alors la parole. Puis, se tournant vers M. Dupré : — Permettez moi aussi de vous remercier, cher monsieur Dupré, pour les excellents avis que vous nous avez donnés. Si les idées d'association et de participation ont occupé depuis quelque temps l'esprit de nos ouvriers, elles ne nous ont pas moins préoccupés. Ils veulent faire quelque chose pour améliorer leur position , nous le désirons aussi vivement qu'eux. Nous en cherciiions les moyens et nous étions arrivés à l'idée d'un plan qui nous paraissait concilier tous les intérêts. Cependant quelques incertitudes nous restaient encore, vos dernières paroles les ont fait disparaître. Je profite donc, sans plus tarder, de celte occasion, pourannoncer à ceux de nos ouvriers ici présents, que nous avons ime proposition à faire à eux et à leurs camarades. Nos confrères des forges me chai'gent de faire connaître qu'ils sont dans les mêmes intentions à l'égard de leurs ouvriers. Nous invitons donc les uns et les autres à désigner quelques uns d'entre eux pour venir dès après-demain avec Léonard et André entendre les communications que nous avons à leur faire.
Quant à vous, M. Dupré, vous avez trop bien étudié ces questions pour que nous ne désirions pas mettre à profit vos lumières. Nous vous prions donc instamment de vouloir bien assister à cette première conférence et à celles qui pourront suivre, afin de nous picler le secours de votre expérience.
— Trcs-volonlicrs, M. Lenoir, si vous croyez que je puisse vous être de quelque utilité. Vous savez que je suis trop heureux quand je puis faire quelque chose pour les habitants de Mirebeau.
VlNGT-SEPTlÉME ENTRETIEiN.
INSTITUTIONS DE CHARITÉ ET DE PRÉVOYANCE , ET MOYENS QIE POS- SEDKNT LES CLASSES OUVRIÈRES POUR AMÉLIORER LEUR CONDITION.
Une grande jctie régnait à Mirebeau à l'époque où nous sommes arrivés. Les quinze jours qui s'élaient écoulés depuis la dernière conférence avaient été bien remplis. Dès le surlendemain les propriélairesdela manufacture avaientfait connaître aux délégués de leurs ouvrieis le projet qu'ils avaient conçu Ce projet, comme on l'a déjà deviné, étaii un plan de participation des ouvriers aux bénéfices de l'entreprise. Il était basé sur les idées que M Dupré avait émises et comprenait la plupart des points qu il avait indiqués c<>nime pouvant donner lieu à une parlir-ipation : augmentation de la production par suite d'un meilleur emploi du temps j plus-value des produits, résultant d'une amélioration dans la fabrication; économie de la matière première par l'effet d'une attention et de soins plus vigilants; diminution des déchets; économie de comhusiihie relativement à la production par de moins fréquentes iiUerruptions de travail. Les maîtres de forges, de leur côté, avaient proposé à leurs ouvriers un plan basé sur des principes analogues et ne présentant guère d'autres différences que celles qui résultaient de la nature des travaux.
Après être lombes d'accord sur les points principaux , on s'était occupé d'établir dans chaque usine un règlement qui établissait les droits et les devoirs des propriétaires et des ouvriers. On y avait fait entrer non-seulement des dispositions qui tendaient à augmenler les produits et les bénéfices, mais d'autres encoie qui étaient de nature à exercer une heureuse induence sur le moral des ouvriers et à leur faire |trendre de bonnes habitudes, encore plus favorables à leurs intérêts qu'à celui de la manufacture. Les discussions n'avaient pas été longues, chacun arrivait avec le désir de s'enlendie. Le lèglcmeul était donc presque entièrement terminé. A peine restait-il à fixer quelques détails d'exéculion ; il devait être lu aux ouvriers dans (juclqucs jours et rais à exécution à partir de la nouvelle anuée.
MOYENS d'amélioration ET DE BIEN-ÉTBE. 415
Le contentement des ouvriers n'avait jamais été aussi grand. Indépendamment des avantages encore un peu incertains de la mesure qui allait être prise, ce qui ajoulait surtout à leur satisfaction, c'est qu'elle les honorait. Ils se sentaient relevés à leurs propres yeux; de simples ouvriers des maîtres ils en devenaient pour ainsi dire les associés ; ils voyaient la fabrique d'un tout autre œil ; ce n'était plus une espèce de prison où ils étaient tenus àlatàclie, c'était en quelque sorte leur bien, leur chose; aussi la considéraient-ils maintenant presque avec amour. Les patrons n'étaient pluspour eux des maîties ordinaires, ils étaient devenus des associés et des amis.
D'un autre côté, la satisfaction des ouvriers faisait celle des patrons : ils étaient heureux d'avoir produit ce contentement , et ils jouissaient du changement qui s'était opéré dans les sentiments et dans les manièies de ceux qu'ils employaient. Us étaient surtout frappés d'une dignité nouvelle (|ui s'était révélée soudain chez beaucoup de ces hommes, abattus auparavant par une position qui avait pour eux quelque chose de la servitude.
Toute l'assemblée était sous l'impression de ces sentiments quand s'ouvrit la séance.
— Mes amis, dit M. Dupré en commençant, nous nous sommes vus si souvent depuis quiuiUî jours, que je n'ai pas besoin de vous entretenir de ce qui s'est passé dans l'intervalle, il est d'ailleurs inutile de vous dire combien j'en suis heun.'ux. Une ère nou- \elle commence pour les travailleurs de Mirebeau : faisons que par notre prudence elle reste une .ère de paix et de concorde. Puisse je y contribuer par les derniers avis que j'ai à vous donner ! J'avais hâte d'y arriver pour compléter pai- des détails immédiatement applicables à votie position la grande mesure qui vient d'èlre prise, et pour clore la série nos entretiens sur l'économie politique.
— Comment! est-ce que vous ne nous parlerez plus? s'écriat-on de toutes parts a\ec un sentiment de regret, qui changeait en tristesse la joie feinte auparavant sur les visages.
— Si fait, mes amis, je continuerai à m'onli'etenir avec vous de temps en temps : j'ai trop de bonheur à me trouver avec vous pour ne pas en rechercher les occasions. Mais nous voici arrivés
à la fin de ce que j'avais avons dire sur les matières dont nous nous sommes occupés. Afin dï'lie plus utiles pour vous, ces rdunions doivent avoir un autre but ; nous en leparlerons. Achevons aujourd'hui ce qui se rapporte au sujet de ces entretiens.
Dans ceux qui ont précédé , je me suis efTorcé de vous faire voir combien vous vous trompiez en chercharit raindlioiation de votre sort là où elle ne peut pas être. Aujouid'luii , je veux résumer ce que je vous ai dit bien des fois sur les moyens que vous avez de la réaliser; je veux vous faire mieux connaître les ressources que ^ous possédez et celles que la société vous offre pour arriver à une situation meiileui'e. Celles que vous possédez en vous-mêmes, vous ne les connaissez pas assez et vous n'en lirez presque pas parti. Celles que la société vous procure, vous paraissez les ignorer, si l'on en juge par le peu d'empressement que vous mettez à en profiler.
Mue par les idées chrétiennes qui pénètrent de plus en plus dans nos mœurs, la société a multiplié depuis des siècles les institutions en faveur des classes pauvres et souffrantes; mais dans noire siècle ces institutions ont pris un caractère difféient. Autrefois elles avaient principalement pour objet de soulager le malheur; aujourd'hui , sans négliger ce but, elles s'attachent à prévenir la misère en en combattant les causes et en oH'rant les moyens de n'y pas tomber ou d'en sortir. Les institutions de bienfaisance peuvent donc se grouper en deux clauses : 1° institutions ayant pour but de soulager la souffrance et la pauvreté ; 2° institutions ayant pour objet de prévenir la misère. Disons seulement un mot des premières, qu'il ne faut pas dédaigner par un orgueil mal placé, mais auxquelles un sentiment de véritable dignité doit nous faire désirer de recourii- le moins possible.
Les institutions qui ont pour objet de secourir la misère et la souffrance comprennent les monts-de-piélé.les bureaux de bienfaisance, les hôpitaux et hospices, les établissements pour les orphelins et les enfants abandonnés, les maisons d'aliénés, et enfin des établissements de l(»ute sorte «ju'il me serait impossible de vous énumérer et qui ont chacun pour but de %enir au secours d'une espèce particulière de malheur et d'infirmité.
Les monts de-piété, dont les pauvres abusent quelquefois, n'en rendent pas moins d'immenses services dans des besoins près-
MOYENS d'amélioration ET DE BIEN-ÊTRE. 417
sants, par les prêts qu'ils font aux déposants. Ces prêts ne s'élèvent pas à moins de 42 millions par année.
Les bureaux de bienfaisance, comme celui que nous avons à Mirobeau, secourent à domicile les personnes âgées et celles qui sont temporairement dans le besoin, en leur fournissant soit de l'argent pour les aider à vivre et nourrir leur famille, soit des aliments, des vêtements ou du combustible. Ces bureaux sont aujourd'hui au nombre de 9,336 en France, et ilsdistribuent annuellement pour plus de 18 millions de secours. Ils ne soulagent pas .seulement les familles pauvres , chargées d'enfants et dont les chefs, à cause de leur âge ou pour d'autres motifs, ne peuvent pas soutenir leur famille ; ils donnent encore des secours et des médicaments aux malades qui n'ont pas les moyens de se faire soigner chez eux et qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas aller à l'hôpital.
— Ceux-là ont bien raison, dit Honoré. On est toujours mieux soigné par sa famille que par des étrangers. J'aime mieux mon grabat que le meilletn- lit de l'hôpital.
— Tu as raison , Honoré, et lu as tort. Tu as tort en ayant l'air de déprécier les soins qtie les malades trouvent à l'hôpital. Ils y>nt des sœurs dont la charité n'a rien d'égal sur la terre, et des commodités qu'ils ne pourraient pas ivnconlrer dans les ménages pauvres et même dans beaucoup de ménages aisés. Tu as raison pourtant en préférant les soins de la famille à tous les autres; il est si doux, quand on suufl're, de se voir entouré des êtres qui nous sont les plus chers! Il y a d'ailleurs plus de dignité à se suffire à soi-mC-me dans toutes les positions de la vie. L'hôpital a en outre l'inconvénient de relâcher les liens de famille et de décharger du soin des malades ceux à qui ce soin doit revenir. Aussi la société cherche telle aujourd'hui autant qu'elle peut à faire soigner les malades à domicile, au lieu de les engager à aller à l'hôpital Elle a, en oulie, organisé récemment, comme vous l'avoz vu dans ce déparlement, l'inslilution des médecins cantonaux , chargés de soigner gratuitement les malades qui ne sont pas en état de payer des secoin's.
— Et c'est un fameux bienfait, dit Benoît, quoique nous n'en ayons pas besoin ici, grâce à vous, .M. Diipré. Mais si j'avais pu consulter tout de suite un médecin quand j'étais au Mesnil, je
n'aurais pas fait cette maladie qui m'a tenu un an sans travailler, et qui nous a mis pour si longtemps dans la gène.
— Les médecins tantonaiix, reprit M. Dupré, enjpiVheront à l'avenir bien des maux de ce genre, et ils rendront les hôpitaux moins nécessaires. Cependant les liôpilaux n'en sont pas moins des établissements utiles, nécessaires, indispensables même; car, s'il est de la dignité humaine de n'y lecouriV qu'à la dernière extiémité, on y est pourtant forcé quelquefois.
Outre ces hôpitaux destinés à soigner les personnes atteintes de maladies temporaires, il y a dans tous les départements des hospices qui ont pour objet de recueillir les vieillards, les inflrmes, les enfants, les orphelins, les aveugles les aliénés et toutes les personnes que leui- âge ou des infirmités permanentes, join'.es au défaut de l'cssources suffisantes, mettent dans l'imposï^ibilité de pouiToir par le travail à l'entretien de leur vie. Il me serait impossible de vous faire connaître, même en y consacrant toute une séance, l'infinie variété d'institutions que la charité a conçues pour le soulagement des maux qui peuvent affiiger l'humanité, depuis ces asiles des enfants abandoimés dont la fondation remonte à saint Vincent de l^aul, jusqu'aux asiles pour les ouviiers convalescents que la munificence du gouvernement vient d'ouvrir aux portes de Paris. Qu'il me suffise de vous dire que la France possède en ce moment t,32i hôpitaux ou hospices, dont les revenus s'élèvent à plus de oo millions de francs. Ces établissements renferment 12ii mille lits i;ratuils qui, chaque année, reçoivent au déli de 400,000 malades, soignés par 9,000 servants ou irifirmierset plus de 2,000 médecins ou chirurgiens.
— Comment, autant que cela! diient beaucoup d'assistants. Nous n'atnions jamais cru que la société fit autant pour le soulagement des pauvres.
— Ce n'est pas tout cependant, car je ne vous ai parlé que des hôpitaux et des hospices. En y ajoutant les bureaux de bienfaisance dont je vous entroltnais tout à l'heure, et une foule d'établissements créés pour des misères ou des besoins spéciaux, ou tmuve en France tl,00t établissements publics de bienfais;mce, dépensant chaque année pour soulager le malheur la somme de ilU millions.
— Autant que cela! s'écria-t-on. Qui l'aurait dit?
MOYENS d'amélioration ET DE BIEN-ÊTRE. 419
— Et VOUS ne savez pas tout encore. A ces établissements publics, il faut ajouter une foule d'institutions particulières que la charité, dans son ingénieuse et inépuisable fécondité, a fondées dans les villes, pour venir au secours de nos frères qui souffrent, de sorte qu'il n'y a pas un des maux dont l'homme puisse être affligé qui ne trouve un soulagement préparé. Ce n'est pas tiop dire que d'affirmer que la nation distribue chaque année deux cents millions en secours de toutes sortes. Voilà le budget de la charité dans notre heau et bon pays de France.
— Et on peut dire qu'il lui fait honneur, celui-là, s'écria André.
— Et pourtant, mes amis, ce n'est là qu'une partie de ce que fait la charité chez nous. Si à ces secours nous ajoutons tous ceux (|u'elle rép.and en dehors de ces institutions, ceux qu'elle donne de la main à la main, ceux qu'elle distribue par l'intermédiaire des curés , et vous en savez quelque chose à Mirebeau, il faudrait plus que doubler la somme. Vous avez par là une idée de ce que font les riches : loin de pouvoir dire qu'ils ne font pas assez, on poiurait presque dire qu'ils font trop.
— Oh ! M. Dnpré.
— Oui, ils font trop quelquefois, car en faisant mal la charité , ils perpétuent la misère, parfois môme ils l'accroissent.
— Comment! dit M. Ravaud ; la charité pourrait accroître et perpétuer la misèi'e?
— Certainement.^ L'aumône au mendiant qu'on ne connaît pas a souvent le tort d'encourager la fainéantise et le vagabondage; elle a surtout le grand défaut de corrompre les populations dès le bas âge ;on voit, en effet, des parents élever leurs enfants poiula mendicité, et, au lieu de leur enseigner à travailler, leur apprendre à tendre la main aux passants.
Nos bureaux de bienfaisance, hô|)ilaux cl hospices, malgré les immenses services (ju'ils rendent, ne sont pas sans avoir de grands inconvénients Ils ne soulagent plus seulement la misère, ils la créent et la pro\oi|uent; ils favorisent en particulier l'imprévoyance. La facilité avec laquelle on obtient des secoui-s fait que l'on compte dessus en quelque sorte. Au lieu de faire des efforts pour sortir d'une position difficile , on s'engourdit, on s'abandonne à la paresse, persuadé qu'on aura toujours la ressource de la charité.
— Cela se comprend, dit M. Ravaud, pour les bureaux de bienfaisance et pour les aumônes doniiées aux mendiants, mais cela ne saurait êtjv des hôpitaux et des hospices. On ne tombe pas volontairement malade, et on ne devient pas intirme à plaisir; onne peut pas non plus empêcher la vieillesse de venir.
— Non, M. Ravaud, mais on compte sur l'hôpital en cas de maladie, et sur l'hospice pour y trouver un refuge dans la vieillesse ou en cas d'infirmité. Et, avec cette idée qu'on a un abri assuré, on ne prend pas de précautions, on vit au jour le jour, sans prévoyance, sans économie, sans se ménager des ressources pour les maladies à venir. On répond même aux bons conseils en répétant cette phrase banale : Ah l)ah ! l'hôpital n'est pas fait pour les chiens.
A ces moyens de soulager la misère , je pourrais ajouter les ateliers de charité établis temporairement quand des calamités , comme la disette de cette armée, privent tout à coup de travail une grande (juanlilé d'ouvriers.
— Ceux-là, du moins, n'ont pas d'inconvénients, dit André.
— C'est ce qui te trompe. Ces ateliers ont l'inconvénient de gâter les ouvriei s qui y prennent des habitudes de paresse, et travaillent, comme on dit, pour l'amour de Dieu, parce qu'ils savent que c'est par charité <|u'on les occupe. Vous en avez vu un exemple à Mirebe.iu ; vous savez ce que la commune a dépensé pour occuper les habitants les plus pauvres qui se trouvaient sans occupation, et vous connaissez le travail qu'on a fait. Vaut-il la moitié du temps et de l'argiut qu'on y a consacrés?
— Non pas, certes, dirent les ouvriers qui s'y connaissaient.
— Il en est toujours ainsi, mes amis, quand on n'a pas un intérêt direct à travailler. Quoi qu'il en soit, vous avez dans ce que je viens devons dire un échantillon de ce que la société a fait pour soulager la misère. Ce (ju'elle a imaginé p')ur la prévenir est bien [tlus important encore. Car, s'il est beau de venir en aide à ceux (|ui sont dans le malheiu", il est bien plus utile de les empêcher d'y tomber.
Les institutions qui ont pour objet de prévenir la misère portent en général le nom {ï institutions de prévoyance, parce que la prévoyance en est le fondement. .Malheureusement, mes amis, la prévoyance est ce qui manque le plus souvent aiu hommes.
MOYENS d'amélioration ET DE BIEN-ÊTRE. 421
Quand on a du travail et du pain, on ne pense pas qu'il puisse venir un jour où l'on en manquera ; quand on est bien portant, on ne songe pas à la maladie ; quand on est jeune, on oublie la vieillesse. On vit au jour le jour, dépensant tout ce qu'on s^^gne, et les chômages, la disette, les maladies, les intirmités et la vieillesse viennent quand on s'y attend le moins.
C'est qu'il faut sontjerà l'avenir sérieusement et toujours. Or il en coûte d'y penser ainsi, parce que, pour être conséquent, il faudrait se corriger de ses défauts, se défaire de ses habitudes de paresse, d'intempérance et de désordre, être prudent, laborieux, économe; il faudrait savoir renoncer au cabaret, àl'eaude-vie, à la bière, au café, à la pipe, et à toutes ces habitudes qui deviennent des besoins, et qui font une nécessité de ce qui n'est un plaisir permis que lorsqu'on sait en user modérément et surtout en famille,
— Mais, M. Dupré, savez-vous qu'à ce compte, la vie ne serait pas gaie? dit noire ancienne connaissance, Paul Boitard. Ce ne serait pas la peine de vivre s'il fallait se priver de tout.
— Je le l'ai déjà dit, reprit M. Dupré ; si tu ne sais pas te priver étant jeune, il faudra te priver quand tu seras vieux ; choisis. Tu sais le proverbe : comme on fait son lit, on se couche. Si tu veux êlre bien couché, fais ton lit le matin. Persuadons-nous bien, une fois pour toutes, que la jeunesse est le temps des semailles et du laideur ; la vieillesse est celui de la moisson et du repos Quand vous êtes jeune, pensez à l'avenir; faites des économies, et sachez vous foimer un petit capital pour vous établir un jour ou afin de vous ménager des ressources pour toutes les circonstances possibles.
Autrefois les ouvriers étaient embarrassés pour placer leurs économies; ne sachant qu'en faire, ils dépensaient tout ce qu'ils gagnaient. Quelques-uns ayant de petites sommes et ne pouvant en faire un placement solide chez des gens aisés et solvables, les pia(;aient chez des personnes besogneuses qui les alléchaient par lappàt d'un gros intérêt, et le plus souvent ils finissaient par perdre leur avoir ; c'est ce qui poussait les gens de la campagne à enfouir leur argent sans le faire fructifier. Aujourd'hui vous n'avez plus d'excuse depuis la créaliou des caisses d' épargne, q\i\ sont en ce moment au nombre de 439, car la bienfaisance publi-
422 VINGT-SEPTIEME ENTHETIEN,
que, voulant les mettre à la poiléc des liavailleurs , en a étahli dans les moindres villes.
Les oiivrieis ne savent pas tout ce qu'ils doivent à cette précieuse instilnlion, l'un des grands bienfaits de ce siècle. En recevant des dépôlsdepni» la somme d'un franc , elle fait disparaître tout prélexle de dépenser ce qu'on a pu économiser. Avec la caisse d'éparpjne, rien ne se perd, tout profite ; les moindres économies Unissent par faire des sommes. La caisse d'épargne est ce que le génie de la bienfaisance pouvait imaginer de mieux pour facilitera l'ouvrier le moyen de s'élever à une condition meilleure, pour passer du prolélariat à la propriété, delà condition d'ou\rier à cellede patron. Mes amis, profitez donc de celte admirable institution, encore plus que nous n'avez fait par le passé. Vous qui êtes jeunes et sans famille, \ous pouvez économiser dix sous, quinze sous par jour, d'autres vingt sous, quelques-uns même davantage. Or, di.x sous par jour, je vous l'ai déjà dit, c'est 180 fr. par an, et, avec l'intérêt, plus de 2,200 fr. on dix ans, et près de 4,000 fr en quinze ans. Avec ce petit capital , vous pouvez vous établir , acheter une maison, un jardin, un champ. Je vous en supplie dans votre intérêt, mes amis, faites-le : votre bien-être à venir est dans vos mains , ne le laissez pas échapper.
— Ne craignez rien , M. Dupré , nous suivrons vos conseils, crièrent un giand nombre de jeunes gens dans l'auditoire.
— Et vous qui êtes mariés, qui avez plus de besoins et plus de charges, économisez encoiv, vous le pouvez ; car, si vous ne le pouvez pas quand vous avez du travail, comment faites-vous pour vivre quand vous n'en avez pas ? Voyez Honoré, voyez Michel ! Y a-t-il des gens qui se soient trouvés dans des positions plus dilïiciles ? Us ont élevé une nombreuse famille, et pointant, dans toutes les circonstances, ils ont économisé. Imitez-les, et vous en recueillerez le frinl comme eux.
Aujourd'hui [tins (jue jamais, il e-it passible à chacun, même au père de famille le plus pauvre, de devenir [impriélaire d'une maison où il poni rase reposer dans «i vieUlesse. La bienfaisunce, dans .«a lecondiléiiiépuisable, a imaginé uneconibiuaisini à laide de laquelle l'ouvrier le plus dénué [)eut, en un certain nombre d'années, devenir propriétaire d'une maison suffisante pour loger une famille. Des associaUons de personnes charitables ont con-
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struit en différents lieux des maisons de grandeur variable, mais pouvant chacune loger une famille. Ces maisons sont généralemenl entourées d'un jardin et pourvues de ce qui peut rendre une habitation agréal)ie et t'ommodi*. Elles ne se louent pas plus cher que les logenienls inliniment moins salubresqu'occupeut aujourd'hui les ouvriers ; mais \oici ce qu'il y a d'ingénieux dans la combinaison. Au moyen d'une très légère addition au prix du loyer, chaque locataire devient possesseur de la mais(,n au bout du quinze ou seize ans, et cela d'une manière presque miperceptihle pour lui. au moyen de l'intérêt composé dont je vous ai déjà fait connaître la puissance. Cet ingénieux moyen est déjà mis en pratique dans diflérenlcs villes ou localités manufacturières de la France et de l'Angleterre. A Mulhouse, par exemple, une société industrielle, qui a pris l'initiative d'une foule d'institutions utiles, a construit à elle seule 618 de ces maisons entourées de petits jardins, et déjà 538 d'entre elles ont été achetées par les ouvriers, qui ont promptement compris les avantages que leur offrait ce système.
— C'est admirable ! s'écria Honoré; s'il y avait eu pareille chose ici, je n'aurais pas eu autant de pcineà acheter ma maison. Mais cela ne peut se faire que dans les grandes villes et là où il existe beaucoup d'ouvriers.
— Tu te trompes, Honoré ; cela peut se faire pour quelques maisons seulement comme pour des centaines, et dans le moindre village comme dans une grande ville. Je puis même vous dire dès à pri'sentque M.M. Valcour, Lenoir, Dubuisson et Bloudeau ont conçu un projet semblable, et qu'ils ont arrêté entre eux de faire construire très-prochainement un certain nombre de maisons de ce genre ; ils les loueront aux'ouvriers et aux journaliers qui voudront en devenir propriétaires de la manière que je vous ai indiquée.
— Et nous en profiterons certainement, crièrent beaucoup de voix dans l'auditoire.
— Vous voyez là, mes amis, reprit M. Dupré, un nouveau moyen pi>ur lef plus pauvres d'arriver à la propriété 11 n'y a rien qui soit impossible aujourd'hui avec du travail, de l'ordi'e et de l'économie, non, pas même de se trouv er un jour à la tête d'une belle manufaclme, je vais vous en donner la preuve. On se plaint au-
jourd'hui qu'avec le système de la grande industrie, qui tend de plus en plus à prévaloir, il devionl impossible aux ouvriers de s'établir. Rien n'est moins exact. S'il est un pays au monde où ce système existe surtout, c'est l'Angleterre. Eh bien, dans une des grandes villes manufacturièies de ce pays, à Bradford, on a voulu sîvoir ce quil en est et l'on a fait une enquête sur l'une de> plus importantes industries de la localité, celle de la filature et du tissage. Or on a corjstaté que sur 137 manufactures de la ville consacrées à cette industrie, il y en a 74 appartenant à des propriétaires qui ont commencé par être ouvriers.
Ainsi, vous le voyez, dans le pays où les choses se font le pins en grand, et dans une industrie qui semble le moins à la portée des ouvriers, voilà cependant plus de la moitié desmanul'actuies qui sont entre les mains d'honunes qui, en commençant, étaient de simples ouvriers. Mais qu'ont-ils fait ? Par l'activité, l'habiK'té, l'intelligence, ils se sont élevés au plus haut degré dans la fabrique ; ils sont devenus contre-maîtres, gérants, associés, propriétaires. Tout le monde n'y arrive pas sans doute, mais ceux qui le veulent sérieusement y parvieiuient plus ou moins.
11 est vrai que des maladies ou des accidents viennent souvent déranger les calculs de l'économie la plus prudente. .Mais, pour prévenir ou affaiblir ce que ces maux ont diî plus fâcheux dans leurs suites, la bienfaisance publique a imaginé de nouvelles institutions de prévoyance, dont il me reste à vous parler. Parmi ces institutions, l'une do celles qui se sont le plus répandues en France depuis quelques années, à cause des services (pi elles rendent aux classes pauvres, est 1 institution des sorÀélés de secours mutuets.
Ces sociétés, que la plupart d'entre vous ne connaissent pas parce qu'il n'en existe pas encore à Miivbeau, sont cependant déjà au nombre de 4,410 en France, comprenant C0;j,34C membres, dont CS,iJ9l membres honoraires ou bienfaiteurs et 80, 8(>6 femmes. Leur capital de réserve atteint déjà le chiffre considérable de 27, 903, 3o7 fr. 75 cent. Ce sont des associations établies entre les ouvriers d'une même industrie ou entre les habitants d'une même localité pour s'enlr'aider mutuellement. Au moyen d'une légère cotisation mensuelle, tous ceux qui font partie d'une socitlé de ce genre s'assuienl, en cas de maladie, les soius gratuits
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d'un médecin et les médicaments nécessaires. Bien plus, pendant que dure la maladie ou l'incapacité de travail qui pouirait mettre leur famille dans le dénûment, ils reçoivent chaque jour une indemnité déterminée par le règlement et à peu près équivalente à leur gain quotidien, de sorte que la maladie même du chef de la famille n'est plus une cause de misère, comme cela arrivait si souxeut.
— Mais c'est précieux, dit Maurice, qui l'année précédente avait été obéré pour longtemps par une grave maladie.
— Tu as raison, Maurice, c'est une institution précieuse, et comme il n'y a pas oncoreune société semblable cà Miiebeau, nous devons nous occuper sans délai d'en créer une. Je vous dirai même que j'en ai déjà préparé les statuts avec M. le Maire, et que nous espérons pouvoir la mettre en activité dès l'année prochaine. Je compte que vous vous empresserez d'en fau'e partie.
— Certainement, M. Dupré. Combien nous vous avons d'obligations !
—Et cela ne vous empêchera pas, à l'occasion, de rendre ser- \ice aux amis, comme vous l'avifz fait en cultivant le jardin de la veuve Morand, et en moissonnant le champ de Gaspard, quand il est tombé malade au moment de la récolle.
— Noncertainemeut, lépondil-ondetoiis côtés.
— A ces moyens de prévenir les suites des maladies, continua M. Dupré, je dois ajouter ceux que nous avons pour combattre les fâcheuses conséquences des accidents qui peuvent nous frapper dans nos biens : je veux parler des diflérentes espèces d'assurances contie l'incendie, contre la grêle, contre les épidémies qui attaquent les bestiaux, çlc. Autrefois, quand un de ces accidents frappait un homme, il était le plus souvent ruiné pour la vie. A présent,au moyen d'une somme très minime piiyéechaque année, on peut mettre ce qu'on possède à l'abri de tous les sinistres. Quand on pense que pour une bagatelle on peut d(>rmir twnquille et s'assurer la conservation ce tout ce qu'on possède, on ne comprend pas que tant de gens hésitent encore à se procurer la tranquill.té en se mettant à l'abri des tléaux.
— Mais, dit M. Jurlaud, qui, faute d'avoir fait assurer sa maison, avait été depuis son incendie dans une gêne extrême,— qui vous garantit que vous serez payé exactement en cas^de sinistre,
et que les compagnies d'assurance ne manqueront pas à leurs engagements ?
— Ce qui le garantit, c'est d'abord la vigilance du gouvernement qui ne permet pas à ces compagnies de s'établir sans capitaux àul'fisants pour tenir leurs engagemenls, et qui les surveille avec soin ; c'est l'intcrèl des compagnies elles-mêmes, qui perdraient leurs fonds si elles ne géraient pas Lieu leur entreprise ; enfin c'est le soin qu'ont les dilTérentes compagnies d'assurance d'un même pays et même celles de tous les pays du monde, de s'assurer entre elles, alin de se mettre à l'abri des risques excessifs qu'elles auraient à courir si un incendie dévorait tout un quartier ou même, une ville entière, ou si la grêle ravageait toute une province.
— C'est admirable, dit Maurice, et je n'aurais jamais cru que la prévoyance humaine pût aller si loin ! .Mais ce n'est utile qu'à ceux qui ont quelque chose à faire assurer.
— Est-ce que tu n'as pas un mobilier, Maurice? Or, comme les compagnies assurent les mobiliers et les marchandises, tu peux, comme les autres, sauver ce (jue tu as. La prévoyance n'a rien négligé, il y en a pour tout le monde.
— Tout cela, c'est très-bien, dit Léonard; mais, voyez-vous, monsieur Dupré, il faudrait aux ouvriers quelque cliose de mieux. Ce qui fait la grande douleur de notre vie, ce n'est ni le poids du travail, ni la modicité de notre gain, ni même le mécontentement que provoque involontairement dans lame le spectacle de l'inégalité. Non, ce qui nous affecte le plus, ce qui nous décourage, ce qui nous déchire et nous torture, c'est lincerlitude de l'avenir.
— C'est cela, Léonard, tu l'as très-bien dit, s'écrièrent les ouvriers presque d'une seule voix.
— Voyez-vous, M. Dupré, reprit Léonard, ce qu'il nous faul, c'est une caisse de retraite pour la vieillesse; voilà le désir universel et ardent de tous les ouvriers.
— Eh ! mes amis, dit le docteur, que je suis hein-eux de vous entendre parler ainsi ! Cela me donne l'espoir que la loi sur la Caisse des retraites, qui >ient d'être volée, aura du succès parmi vous.
— Comment, elle est votée! s'écria -t-on dans l'auditoire.
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— Oui, mes amis ! elle est votée, et elle doit fonctionner à partir de l'année prochaine.
— Vivat! s'écrièrent les ouvriers, en se Itvant cette fois et en agitant leurs chapeaux. Vivat! il ne nous fallait plus que cela pour bien Onir l'année, Merci, M. Dupré, mille fois merci pour la bonne pouvelle.
— Pourriez-vous, dit Léonard, nous donner quelques détails sur cette institution que les ouvriers attendaient avec tant d'impatience?
— Certainement, mes amis, je suis trop heureux de pouvoir vous faire connaître dès à présent une institution si bien faite pour mettre désormais à l'abri du besoin, sur leurs vieux jours, tous les ouviiersqui auront l'esprit d'en profiter. Voici donc les principales dispositions de la loi.
Elle offre aux ouvriers la faculté de s'assurer une rente jusqu'au maximum de t,000 francs par personne, à partir de l'âge de 50 à 63 ans, à volonté, au moyen de versements faits à la caisse. Il est bien entendu que la rente est proportionnelle aux versements que l'on a faits pendant sa vie, et que, pour en jouir dès l'âge de 50 ans , il faut verser plus que pour n'en jouir qu'à 60 ou 65 ans. On peut s'assuier la rente de deux manières, soit à l'aide d'un seul versement, nécessairement assez considérable, mais d'autant moins élevé qu'on le fait à un âge peu avancé; soit, ce qui est beaucoup plus facile pour les ouvriers, à l'aide de versements annuels, qui sont d'autant moindres qu'on commence plus jeune. En faisant les versements, on peut, à volonté, faire l'abandon du capital versé, ou le réserver pour ses héritiers. La rente est naturellement moins élevée quand on fait rései've du capital.
Ainsi, un ouvrier qui commencerait à verser à l'âge de 18 ans, s'assurerait, à partir de 60 ans, une rente viagère de 100 francs, au moyen d'im versement annuel de 7 fr. 20 c, s'il fait réserve du capital, et de 5 francs seulement, s'il en fait l'abandon. Multipliez ces sommes par 2, 3, 4, 5, 6, 8 ou 10, selon que vous voudriez avoir une lente de 200, 300, 400, 500, 600, 800 ou 1 ,000 francs, et vous trouverez la somme que vous avez à verser annuellement. Comme la femme peut avoir une rente égale de son côté, vous voyez combien il est lacile maintenant, non pas
seulement de se mettre à l'abri du besoin, mais encore de s'assurer du bien-être sur ses vieux jours. Dt^sormais, il n'y aura plus que ceux qui ne le voudront pas, qui n'en auront point.
— Vous avez bien raison, dit Léonard.
— Voyez encore, reprit M. Dupré : un père qui voudra assurer l'avenir de chacun de ses enfants, pourra de même leur garantir une rente de 100 francs à partir de CO ans, en commençant i verser, dès leur troisième année, un somme de 2 fr. 80 c, ou même de 2 fr. 10 c, s'il fait l'abandon du capital. Multipliez comme je vous l'ai dit tout à l'heiire, et vous verrez ce qu'il aurait à verser pour leur assurer une rente de 200 à 1,000 francs.
— C'est prodigieux ! dit Honoré. Que je regrette donc qu'une semblable institution n'ait pas existé quand j'étais jeune ! je n'aïuais pas été autant tourmenté pour l'avenir de mes enfants. Mais il n'y a encore rien de perdu. Je puis toujours commencer à vei-ser pour eux, en attendant qu'ils soient en état de continuer les versements eux-mêmes (1).
— Maintenant, reprit M. Dupré, dites-moi, mes amis, si j'avais raison de vous afiinner que, plus la civilisation marche, plus elle détruit les causes naturelles d'inégalité qui existent sur la terre; plus aussi elle met de ressouices à la portée de tous ses membres pour se faire un sort douv et paisible ici-bas.
— Non, monsieur Dupré, vous ne nous avez pas trompés, vous ne nous avez rien affirmé qui ne soit parfaitement vrai.
— Eh bien, mes amis, au-dessus de toutes les ressources que je vous ai fait connaître, il en est une autre de laquelle vous devez attendre encore plus pour l'amélioration de votre condition sociale : c'est l inslrucliou.
La société a sans contredit fait beaucoup en créant toutes les institutions dont je viens de vous parler. Cependant elle a fait plus encore en répandant partout l'instruction, en ouvrant des écoles dans le moindie village. 1,'iustruition, mes amis, ccst à la fois la base et le couronnement de 1 édifice.
Grâce àla diffusion de 1 instruction dans les rangs les plus humbles de la société, l'égaliic devant la loi n'est plus un vain mot.
(l) L«s somme» que la Caisse des retraites pour la vieillesse avait a employer en rentes au l*' janvier (863 s'élevaient à la somme de 7g,06b,0S9 fraoci.
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Tout individu, s'il est \raiment capable, peut prétendre à tout, peut s'élever atout. Que lui faut-il pour cela? Delà volonté et de la persévéïance. Il faut vouloir, naais vouloir d'une volonté forte, énei'gique, qui, lorsqu'elle a entrevu le but, ne recule devant aucun des moyens légitimes de l'atteindre. Vouloir de cette manière fait pouvoir.
Les avantages de l'instruction ne consistent pas seulement à pouvoir lire, écrire et compter, ce qui pourtant est beaucoup; elle développe l'intelligence, elle ouvre l'esprit, elle exerce toutes les facultés, elle forme le rai.sonnement; elle apprend à observer, à juger, à compai'er, à se rendre compte des choses, à faire enfin, dans toutes les circonstances de la vie, une juste application du savoir qu'on possède.
Voilà, mes amis, les effets d'une instruction bien entendue, d'une instruction comme vous la donnée M. Raymond, votre excellent instituteur, en qui je me félicite d'avoir trouvé, depuis vingt-cinq uns. un collaborateur infatigable et si dévoué dans l'œuvre d'amélioration que j'avais entreprise à Mirebeau Si, dans le cours des entreliens que nous avons eus ensemble depuis près de quinze mois, j'ai réussi à faiie pénétrer la lumière dans vos esprits, je me plais à reconnaître que c'est en grande partie à lui que je le dois ; car, par 1 instruction qu'il a donnée à la plupart d'entre vous, il vous a préparés admiiablement à comprendre les vérités que j'avais à vous exposer. Soyez-en donc reconnaissants, et, pour cela, mettez à profit les nouvelles leçons qu'il veut bien vous doniier encore.
Vous le savez, mes amis, l'industrie se transforme sans cesse, de nouveaux progrès s'accomplissent chaque jour. Tout marche: il faut marcher du même pas que les autres, si l'on ne veut pas être écrasé en restant en arrièie. Maintenarit, il n'y a plus à PC récrier contre l'invasion des machines; elles font un bien immense, c'est acquis, pour un léger mal qu'elles peuvent d'abord causer à quehjues-uns. Mais, quand une machine est découverte , quand un nouveau procédé est inventé , il devient un droit poiu' la société, et c'est un devoir pour tout fabricant de l'adopter à l'instant, parce que nul n'a le droit de \endre ses services plus qu'ils ne valent. L'industrie, en outre, se déplace souvent dans sa course impétueuse , semblable à un fleuve qui
abandonne une rive pour se porter sur une autre. 11 faut donc être prêt pour la suivre dans ses déplacements et ses transformations; il faut devenir capable de passer du jour au lendemain d'une industrie à une autre. C'est ainsi (pjo nous ne sommes jamais embarrassés ; notre existence ne dépend plus d'une usine, elle n'est pas subordonnée aux succès d'un fabricant; nous nous rions de l'instabilité des goûts et des caprices de la mode, parce que nous sommes prêts à tout et que nous a\ons en nous des ressources pour cbanger j-apidement iiolre genre d'occupation.
Et ces ressources, qu'est-ce qui nous les procurera? l'instruction , qui développe l'intelligence et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien supérieures à celles de ses bras, parce qu'elles ne redoutent ni les fatigues ni les années. Mes amis, un •homme célèbre dont votre instituteur véuèrelamémoire, et dont tous les ouvriei-s devraient prononcer le nom avec i-espect, parce qu'il sera à jamais leur bienfaiteur, l'illustre F'estalozzi, qui fut instituteur aussi, et qui consacra cinquante ans de sa vie h l'éilucatiou du peuple, (ju'il aimait par dessus tout et dont il connaissait parfaitement la position et les besoins, Peslalozzi. qui brûlait d'un ardent désir d'améliorer la condition du peuple, voidait le mettre en état de s'aider lui-même sans avoir besoin que les autres lui "vinssent toujours en aide. Ce but si désirable, il avait compris que c'est par l'instruction seule (|u'on peut l'atteindre. Par l'iuslruction, en eflel , vous vous mettrez en étal de gagner de meilleurs salaires, vous serez davantage à l'abri de l'inconstance delafoilune, et vous vous rendrez moins dépendants de ceux qui vous emploient.
Instruisons nous donc, mes amis, et surtout instruisons et faisons instruire nos enfants Par là nous aurons plus fait pour leur succès dans le monde, que par les l»ieusque nous pourrions leur laisser. Nous leur aurons créé des ressources impérissables , des ressources qui les accompagneront partout , et qui seront indépendantes des temps et de la fortune. Mais, en leur domiaut cetle instruction, donnez-leur l'éducation qui la féconde et qui en prévient les écarts; donnez leur de bonne heure ces excellentes habitudes que je vous recommandais aujourd'hui à vous-mêmes, et qui seront pour eu-\ coimne pour vous la plus puissante garantie de succès.
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Pour leur faire contracter sûrement ces habitudes, n'oublions pas que la première condition est l'exemple. Soyons des hommes vertueux, si nous voulons avoir des fils vertueux , et rappelonsnous que Dieu, qui punit sur les enfants les fautes dos pères jusqu'à la troisième et la quatrième génération, récompensera les vôtres, dans les générations successives, de tous les efforts que vous aurez faits ici-bas. Si vous n'obtenez pas dans ce monde tout le bien-êlre que vous y espérez, soyez certains du moins qu'il ne vous échappera pas tout à fait et que vous aurez préparc celui de vos enfanis.
Enfui permcltez-moi de vous donner un dernier avis. Eflbrcezvnus d'acquérir et de faire prendre à vos enfants les habitudes de bon ton et les bonnes manières qui, à première vue et au premier mot, font reconnaître les gens bien élevés. J'ai entendu souvent les ouvriers se plaindre du dédain avec lequel les traitent les per sonnes d'une autre condition, qui les considèrent, dirait-on, comme s'ils étaient d'une race didërente. Eh! mes amis, ne provoquez-vous pas vous-mêmes ce dédain par votre obstination à vous conduire d'une manière différente des persoiuies des classes aisées? On dirait parfois que vous affectez la rudesse et la grossièieté dans le ton , dans l'accent, dans le langage, dans les gestes, dans toutes les manières enlin. Vous cherchez, ce semble, à vous montrer en tout dillérenls des autres hommes. Peut-on s'étonner après cela s'ils vous traitent autrement? Comprenez donc mieux vos intérêts, et reprenez votre dignité d'homme que vous semblez oublier.
Aujourd'hui plus que jamais, l'instruction et l'éducation tendent à établir seules une ligue de démarcation entre les hommes de tous les rangs de la société. Efforcez- vous de la faire disparaîlrt, cola dépend de vous, et la société vous en offre les moyens.. Vous êtes de nos jours en contact continuel avec les honmies de toutes les classes; vous les coudoyez partout, dans les rues, dans les pronionades, dans les musées, les galeries, dans les lieux publics, qui vous sont ouverts commeà tout le monde ; à l'école même vos enfants prennent place sur les ménies bancs avec ceux delà bourgeoisie, huilez donc les hommes des conditions plus élevées, au lieu d'ailecler la ludesse en leur présence ; rivalisez a\ec eux par la noblesse et la distinction des manières, par la politesse et
par l'urbanité du langage, et, croyez-m'en, mes amis, vous aurez aciievc (le renverser la barrière que vous croyez exister entre vous et les hommes dos classes aisées , barrière que vous seuls maintenez encore.
Eu terminant aujourd'hui ces entretiens, je veux vous remercier de voire attention et de la bienveillance avec laquelle vous m'avez écouté. Cependant je ne vous dis pas adieu. Afin de vous offrir les moyens d'étendre vos connaissances , M. Raymond veut bien commencer pour vous de nouvelles séries de leçons et de lectures dans la classedu soir et dans les conférences du dimanche. D'ici à la lin de l'année, nous vous ferons connaître la nature et le but de ces leçons et de ces lectures , ainsi que les heui'es et les jours où elles auront lieu. Je me propose d'y venir aussi fréquemment moi même, pour me retrouver avec vous et ^ous donner quelques-uns de ces enseignements (|ue vous avez du plaisir à entendre. Ainsi, mes amis, je ne vous dis pas adieu, mais au revoir.
Tout l'auditoire se leva en disant aussi : — Au revoir, monsieur Dupré.